USA, vers la guerre civile ?

Bombinaison de photos créée le 30 octobre 2020, montrant le candidat démocrate à la présidentielle Joe Biden (à gauche) et le président américain Donald Trump. (Angela Weiss et Mandel Ngan / AFP)
Bombinaison de photos créée le 30 octobre 2020, montrant le candidat démocrate à la présidentielle Joe Biden (à gauche) et le président américain Donald Trump. (Angela Weiss et Mandel Ngan / AFP)

L’attitude de Donald Trump plus d’une semaine après l’élection du 3 novembre suscite une angoisse légitime. On pensait l’affaire pliée avec les résultats pour l’Etat de Philadelphie, après ceux de l’Arizona : l’ensemble des médias du pays déclaraient alors Joe Biden victorieux, avec 290 grands électeurs, la « barre » étant à 270.

Manquaient encore les résultats pour la Caroline du Nord, la Géorgie et l’Alaska mais même si les trois étaient acquis au président sortant, cela ne modifierait pas le verdict du scrutin. Pourquoi donc ce tumulte et ces doutes ?

Accusations de Donald Trump et délires complotistes

Le camp républicain, s’appuyant sur une armée d’avocats, a prétendu à des irrégularités et il est tout à fait légitime de recompter alors les votes en les vérifiant, comme dans toutes les démocraties lorsque la victoire est particulièrement étriquée. Point à rappeler aussi : même si l’écart entre les candidats était faible dans certains Etats, 5 millions de voix les séparaient pour le total des suffrages populaires.

Mais la campagne lancée par Donald Trump est du jamais vu : il ne se contente pas de demander de vérifier des bulletins de vote ; il remet en cause la procédure américaine, tout à fait légale, du vote par correspondance. Sont diffusées largement des affirmations du genre « Des morts ou des migrants ont pu voter » ou « On a vu apparaitre brusquement des centaines de milliers de votes Biden », théories relayées jusqu’en France par des polémistes ultra comme Guy Millière.

Aux Etats-Unis, ce genre de pseudo arguments sont largement relayés sur les réseaux sociaux, qui partagent à l’occasion les contenus de sites de « l’alt Right » comme le tristement célèbre « QAnon », avec entre autres : la théorie du complot de « l’Etat profond » contre Trump qui aurait été légitimement élu ; le soi-disant « complot pédophile », un délire qui est un des marqueurs des discours d’extrême-droite ; la crainte d’un « nouvel ordre mondial », aux ordres des « lucifériens » ; la peur des « mondialistes » œuvrant à faire envahir l’Amérique, « pays blanc », par des migrants.

Violences annoncées, Républicains divisés

Cette propagande peut ainsi pousser à la violence les esprits les plus faibles, et servir de déclencheur à une vraie guerre civile. Cela risque-t-il d’arriver ? Au-delà des batailles d’avocats, plusieurs éléments incitent plutôt à l’optimisme. Aux Etats-Unis comme dans tous les pays démocratiques, des scrutateurs représentant de tous les partis en lice sont normalement présents au moment de l’élection, or ce ne sont pas des délégués républicains qui ont fait remonter des irrégularités, mais Donald Trump qui en parlé, son réseau de soutiens militants venant le relayer.

Le parti républicain, sur lequel il avait réalisé une sorte de « hold-up » par la primaire de 2016 puis au cours de son mandat, ne le suit pas aveuglement : le prouvent la reconnaissance de la victoire de Joe Biden par des personnalités comme l’ancien président Georges W. Bush ou le Sénateur Mitt Romney, son rival malheureux il y a quatre ans. Plus important encore, l’électorat républicain qui s’est mobilisé en masse et a apporté plus de 70 millions de voix à Trump, apparait divisé comme l’indique un sondage Reuters Ipsos : 60% reconnaissent la victoire de Biden.

Enfin et surtout, tous les journalistes présents ont noté le calme de la population pour le moment. Les reportages télévisés avant l’élection étaient alarmistes, et nous avons vu des reportages sur des quasi milices, possédant des armes lourdes et prêtes à passer à l’action : le danger existe toutefois, et l’Amérique a connu dans un passé pas si lointain des éruptions se soldant par des morts – en particulier, à l’occasion d’émeutes quasi ethniques comme il y a quelques mois, suite à l’assassinat de Georges Floyd.

Le spectre de la « guerre civile »

La « guerre civile » est un spectre qui traverse la mémoire américaine, à travers une dimension qui nous semble bien étrange vu d’ici, des Etats pouvant faire sécession parce que la politique du gouvernement central de Washington ne leur convient plus. En 2014, le curieux projet du « Calexit » agita la Californie : faisant le constat que « les États-Unis représentent bien des choses qui sont en contradiction avec les valeurs californiennes », se situant résolument à l’avant-garde dans des domaines comme l’Environnement ou les droits des LGBT, certains voulurent promouvoir le départ de l’Union.

Mais surtout, cet éclatement de la nation américaine faillit se produire moins d’un siècle après l’indépendance, avec l’horrible Guerre de Sécession qui fit plus de 600.000 morts entre 1861 et 1865. Déjà s’opposaient un Nord, présidé par Abraham Lincoln – qui était, ironie de l’Histoire, républicain – moderne et partisan de l’abolition de l’esclavage, et un Sud, agricole et esclavagiste.

En consultant la carte des deux blocs en guerre, l’Union et la Confédération, on retrouve presque à l’identique les votes d’aujourd’hui, « les rouges » pro Trump mettant souvent à l’honneur le drapeau des Confédérés.

Clarté aveuglante d’une cartographie

Cette cartographie politique doit-elle être considérée comme un fil d’Ariane, ou comme une vision trop simpliste ? Dans un article magistral intitulé « La carte du vote américain révèle deux mondes que tout sépare et qui se trouvent, plus encore qu’en 2016, face à face » était présentée la synthèse d’une étude faite par le géographe Jacques Lévy et une équipe de chercheurs. Les votes ont été analysés dans 3.143 comtés du pays.

Le résultat est d’une clarté aveuglante : au-delà des traditions historiques, au-delà de la position géographique des Etats et du poids de leur passé, c’est le lieu de résidence qui explique le vote. Toutes les agglomérations de plus de 2 millions d’habitants ont voté Biden, y compris dans les Etats traditionnellement républicains, comme Houston et Dallas au Texas, Atlanta en Géorgie et La Nouvelle Orléans en Louisiane.

L’électorat de Donald Trump est largement majoritaire dans les régions peu peuplées, et dans les banlieues éloignées des grandes métropoles. « L’Amérique bleue » est celle qui bouge, dans les deux sens du terme : on y définit son identité dans le mouvement environnant, mais aussi dans le changement de soi, par l’acquisition permanente de nouvelles capacités personnelles.

Au contraire, l’électorat de Trump cherche à résister au tourbillon du monde en défendant pied à pied des acquis menacés. Habitent dans les grandes villes non seulement des minorités ethniques mais aussi des populations mobiles, dont le meilleur niveau d’éducation permet de trouver des emplois ailleurs.

Par contraste, les habitants des petites localités, vivant souvent de l’agriculture ou de petites industries traditionnelles ont un niveau éducatif et culturel inférieur, ce qui est un autre marqueur de l’électorat du président sortant. Faut-il donc s’étonner de l’impact fort des discours de Donald Trump ? « America first » n’est pas seulement un slogan isolationniste. Il s’agit d’une Amérique mythique et dont beaucoup conservent la nostalgie, celle des grands espaces et de la conquête territoriale du pays.

Les trois Amériques

Dans un article universitaire intitulé « Les nouveaux défis américains » et publié en 2008, Nicholas Dungan nous léguait une réflexion d’une étrange actualité. Il y a eu, écrivait-il, trois Amériques. « L’Amérique européenne », celle des pères fondateurs ; « l’Amérique jaksonienne » à partir de 1829 et de l’arrivée du président Jakson, celle du Far West, de la conquête territoriale et des grands espaces, bref celle de la mue en un « pays continent ».

Et enfin, commence disait-il « l’Amérique mondialisée » avec Barak Obama lui-même d’origine métisse. Clairement, douze ans après la nouvelle vice-présidente Kamala Harris est la réincarnation de cette troisième Amérique, Joe Biden descendant d’immigrés irlandais de la première ; et les électeurs de Trump s’identifient certainement à la deuxième.

Guerre des cultures dans les Etats-désunis d’Amérique

Mais au-delà de l’Histoire et de la Géographie, au-delà de l’horizon politique immédiat, y a-t-il vraiment un risque d’éclatement du pays ? Oui, nous dit un article sinistre du journal « Le Monde », intitulé « Voyage dans les Etats désunis d’Amérique, hantés par la guerre civile ». Il commence ainsi : « Jamais depuis la guerre de Sécession les Américains n’ont été autant divisés, non seulement sur Donald Trump mais aussi sur leur conception de la nation, ses valeurs comme ses mythes fondateurs, avec des visions opposées du passé comme du futur. »

Et l’auteur, Valentine Faure, met le doigt sur l’aspect le plus critique des divisions américaines. Ce n’est pas, comme ailleurs, un conflit de classes entre une Droite et une Gauche ; ce n’est pas une opposition pour ou contre des projets de société – nationalisation de l’assurance maladie par exemple – mais une véritable « guerre des cultures » qui les déchire : en fait, il y a déjà deux Amériques différentes, qui vivent dans des mondes opposés. Les citoyens se sont repliés « en communautés socialement et politiquement homogènes.

Or, lorsque des personnes de même sensibilité se rassemblent, elles ont tendance à devenir plus extrêmes. » J’ajouterais aussi que les USA sont le berceau et le bouillon de culture d’une chimie nouvelle, celle des réseaux sociaux, où vont rester en vase clos les gens partageant les mêmes affinités et modes de vie : ainsi les gens d’opinion différente ne se parlent plus.

Toujours dans cet article : « il est maintenant difficile de s’engager dans des conversations de bonne foi, même les plus élémentaires, sur certaines des questions les plus critiques qui définissent la politique américaine. Ni sur le contrat social, les moyens d’éduquer ses enfants, le droit de porter une arme ou les interdire, ni sur l’immigration, le droit de vote, les droits reproductifs des femmes, la science du climat ou le port du masque. » Ainsi donc, selon certains les USA sont déjà dans une « guerre civile froide », et il sera très difficile de recoller les morceaux.

Espoir, quand même

Finissons quand même par des éléments d’espoir !

D’abord, la toute première déclaration de Joe Biden, se présentant comme le président de tous les Américains, l’unité nationale étant sa première priorité ; pour rappel aussi, son élection aux primaires démocrates a été la victoire des modérés sur l’aile gauche du parti.

Ensuite, l’attitude étonnante de la chaine Fox News, connue pour sa ligne conservatrice et pro-républicaine : elle a clairement désavoué le comportement de Donald Trump, s’accrochant au pouvoir malgré sa défaite.

Et enfin, le résultat étrange d’un référendum soumis au vote des Californiens le même 3 novembre. A une nette majorité (53,1 % contre 46,9 %), les électeurs ont repoussé le retour du principe de discrimination positive (« Affirmative action ») pour les femmes et les minorités dans les services gouvernementaux, les universités et l’attribution de marchés publics.

Etat pionnier dans cette direction, l’ayant abandonnée en 1996 à l’initiative d’un gouverneur républicain, son retour aurait confirmé l’ancrage très à Gauche de l’Etat : les choses ne sont donc jamais aussi simples.

Cet article a été publié le 12 novembre 2020 sur le site « Temps et Contretemps » .

Post-scriptum

Depuis la publication d’origine de cet article, le décompte a été complété pour l’Arizona, la Caroline du Nord et la Géorgie : selon l’ensemble des médias américains, Joe Biden a maintenant les suffrages de 306 grands électeurs contre 232 pour Donald Trump.

Par ailleurs, la « manifestation géante » de soutien des partisans du président sortant, à Washington ce samedi 14 novembre, s’est soldée par un échec avec seulement environ 10.000 participants.

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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