USA, « réconciliation » : la leçon d’Israël

Le président Joe Biden partant après avoir assisté à la cérémonie d'assermentation virtuelle, le mercredi 20 janvier 2021 à Washington. (AP Photo / Evan Vucci)
Le président Joe Biden partant après avoir assisté à la cérémonie d'assermentation virtuelle, le mercredi 20 janvier 2021 à Washington. (AP Photo / Evan Vucci)

Joe R. Biden est donc, enfin, Président des Etats-Unis. Jusqu’au dernier moment, on aura retenu son souffle, craint une dernière provocation de Donald Trump avant qu’il ne quitte la Maison-Blanche, redouté une nouvelle agression de ses hordes conspirationnistes d’extrême-droite. La page semble heureusement tournée.

Le nouveau président veut être celui de la « réconciliation ». Ce thème a été central dans son discours inaugural ; il se présente comme celui qui va « soigner » l’Amérique déchirée, panser ses plaies, recoudre le tissu social si brutalement déchiré par son prédécesseur.

Qui ne saluerait à priori ces excellentes intentions ? Qui ne voudrait voir Biden redonner à l’Amérique sa cohésion interne, qui lui permettrait de reprendre sa place comme phare du monde libre, devant un Poutine plus dictatorial que jamais et une Chine encore totalitaire, aux ambitions illimitées ? Et pourtant, il convient de mettre un bémol d’importance à cette noble ambition de « réconcilier ».

Biden pourrait en effet utilement s’inspirer de ce qui s’est passé ici, en Israël, après l’assassinat d’Itzhak Rabin. Mû par la même louable intention, Shimon Perès a en effet mené alors une politique de « réconciliation » tous azimuts. Dans la « feuille de route » de la commission d’enquête sur cet assassinat, dirigée par l’ancien président de la Cour Suprême, le juge Meïr Shamgar, fut soigneusement omise toute enquête sur le processus qui avait mené à cette tragique soirée du 4 novembre 1995.

Ni les dizaines de rabbins qui avaient rivalisé dans la haine et l’invective contre Rabin et son gouvernement, débattant publiquement de la question de savoir si Rabin méritait la mort comme mosser ou rodéf (respectivement Juif qui livre ses frères à l’ennemi ou qui met leur vie en danger), et ni le chef de l’opposition de l’époque, un certain Binyamin Netanyahou, qui avait entre autres manifesté à Raanana aux côtés d’un cercueil et d’une potence, et qui, au cours d’une manifestation de masse de la droite à Jérusalem, deux mois avant le crime, n' »avait pas entendu », la foule ivre de haine hurler « Par le sang et par le feu nous chasserons Rabin » et « Mort à Rabin », ne furent inquiétés. En fin de compte, seul l’assassin fut condamné à perpétuité, et quelques-uns de ses complices à quelques années de prison.

Tout cela fut, au nom de la « réconciliation », une faute historique fatale, tragique et irréversible de ce grand homme d’Etat que fut par ailleurs Shimon Perès, désireux comme Biden aujourd’hui de « panser les plaies ». Son erreur fut de ne pas séparer le bon grain de l’ivraie. Il ne s’agissait pas, bien évidemment, de mettre toute la droite et tous les religieux dans le même panier, mais bien de démasquer certains de leurs leaders politiques ou « maîtres spirituels », et non des moindres, comme ce qu’ils avaient été, c’est-à-dire dans le meilleur des cas des chefs irresponsables, des pyromanes, et dans le pire, de dangereux incitateurs.

Tous les dirigeants du Likoud, par exemple, ne s’étaient pas comportés de la sorte. A la manifestation susdite, David Lévy avait quitté le balcon qui dominait la place de Sion, où avaient pris place les dirigeants de la droite, après avoir été empêché de parler par les manifestants déchaînés qui lui reprochaient de ne pas avoir adopté dans les mois précédents la ligne de haine totale de son parti envers Rabin et son gouvernement.

De même pour ce qui est du public religieux, principalement dati-leoumi (les « calottes brodées »). Perès avait agi très positivement en ouvrant à sa trop petite fraction modérée et en appelant au gouvernement le rabbin Yehouda Amital, rosh yeshiva prestigieux et chef du petit parti religieux Meimad, promoteur d’un judaïsme orthodoxe humaniste et ne refusant pas un compromis dans les Territoires, mais ce geste ne mena à rien, car il ne fut pas accompagné de la mise en accusation de ces nombreux rabbins fanatiques qui avaient manipulé avec un fanatisme sans limite la dynamite des mosser et rodéf. Seuls quelques-uns d’entre eux furent convoqués par la police, sans aucune suite, et leurs fidèles n’en admirèrent que plus encore leurs maîtres « persécutés pour leur foi ».

Le résultat de cette mansuétude ne se fit pas attendre. Aujourd’hui, la parole raciste et antidémocratique se fait couramment entendre de la bouche de ministres, rabbins et parlementaires; l’autorité de l’Etat est ouvertement bafouée dans les Territoires par les rabbins extrémistes et les « jeunes des collines », euphémisme pseudo-romantique pour des centaines de jeunes religieux en rupture de ban.

De même, les actes de violence et menaces contre quiconque continue à soutenir le « principe des deux Etats », ou critique l’action du gouvernement et de son chef, sont constants et le risque qu’ils finissent par faire à nouveau couler le sang est réel.

L’extrémisme de droite, qu’il soit laïc ou religieux, tout comme le racisme, son frère siamois, doivent être combattus avec la dernière énergie. Tout geste d’apaisement ou de « réconciliation » n’est perçu dans ces cercles que comme une preuve de faiblesse, qui ne suscitera que de nouvelles agressions. Tout comme pour les organisations terroristes, il faut assécher leurs sources de financement, cultiver les informateurs en leur sein, faire jouer constamment tout ce que l’arsenal juridique met à la disposition d’une démocratie décidée à se défendre.

En Israël, aux USA et dans tout le monde libre, ce n’est plus un problème de « gauche » ou de « droite », mais bien la lutte unifiée, de la gauche démocratique à la droite libérale classique, contre l’esprit autoritariste qui cherche à tout prix à saper les fondements de la démocratie que sont le principe d’égalité, la séparation des pouvoirs et le respect des contre-pouvoirs que sont la justice, l’académie et la presse libre.

« Réconcilier » est certes en soi un but admirable, mais pas au prix de l’acceptation ou de la réhabilitation des forces dont l’objectif avoué est de se servir de cette bonne volonté pour promouvoir leur oeuvre de haine et de destruction. Ici, comme aux Etats-Unis et partout ailleurs dans le monde libre, fuir l’affrontement avec celles-ci est suicidaire et ne fera que renforcer encore la menace déjà lourde qu’elles font peser sur nos droits et nos libertés, fruits de luttes séculaires et qu’on aurait grand tort de croire irréversibles.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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