Une table de chabat paisible

© Stocklib / Dmitrii Gitman
© Stocklib / Dmitrii Gitman

Jérusalem, quartier Baka.

Ben Jephuneh 15, avril 2020

Quatrième maison

Avant que la pandémie n’arrive en Israël, je passais chaque chabbat dans une maison différente, parfois dans deux, une pour le vendredi soir et une autre pour le samedi midi. Bien que cela soit interdit, j’allumais mon portable afin de trouver mon chemin. Pour le nouvel arrivant venu de Paris, habitué à trouver une logique dans le découpage de sa ville natale, se repérer dans Jérusalem est une expérience déroutante, en particulier à Talpyot : la plaque indiquant le nom de la rue peut être cachée par une touffe d’arbre feuillu, les numéros ne sont pas toujours bien visibles, les entrées des immeubles se trouvent parfois dans des endroits inattendus, au bout d’un escalier sombre sur un chemin escarpé. Ainsi, j’ai tourné en rond plus d’une fois à la recherche de mon hôte. Après des années de morne solitude en banlieue parisienne, ce petit chaos était bienvenu : c’est l’aventure !

La générosité de parfaits inconnus ne laissait pas de me surprendre. Ici, il est impensable de laisser quelqu’un seul ce jour-là, on se doit d’être réunis. C’est ainsi qu’on se retrouve à une table à partager le repas d’une famille à la fois étrangère et familière. Le kidouch est le même partout dans le monde. Vous avez les sages Américains, le brouhaha des Français dont les enfants courent autour de la table ou font du roller dans les couloirs : je découvre avec stupéfaction que les escaliers des immeubles constituent fréquemment le terrain de jeu favori des gosses et que tous les voisins font de même. Une joyeuse apocalypse règne.

Mais aujourd’hui, tout a changé. Nous devons rester dans notre logis pour nous protéger les uns des autres.

A la table de mes nouveaux colocataires, qui ne paraissait que plus vide par sa longueur prévue pour une douzaine d’invités, le malaise est tellement épais qu’on pourrait le toucher. Parfois, Caleb se dispute avec Dawid à propos d’un point historique, il se lève pour chercher dans la bibliothèque son livre sur l’histoire de la montée du nazisme en Europe, et lui met les points sur les i avec le passage approprié. Un jour, Dawid eut le front de soutenir à Caleb qu’il n’y avait pas d’homosexuels en Iran – j’ignore encore aujourd’hui s’il a dit cela pour nous provoquer ou s’il le croyait vraiment. Dawid était friand de drames et il adorait choquer. Evidemment, Caleb, qui préférait les hommes, se fâcha tout rouge. « Si c’est vraiment ce que tu penses tu dois quitter la maison ! », dit-il.

Le Polonais tourna lentement sa grosse tête posée sur un cou de taureau, nullement surpris, et lui lança un regard bleu et impavide qui le congela sur place. L’Américain pâlit, esquissa un semblant de sourire qui tenait du rictus constipé, ricana nerveusement. « It was a joke. ». Le silence retomba. Je fis semblant d’être indignée mais je me mordais les joues pour ne pas rire. Caleb était un tyran domestique de petite taille qui s’appliquait à terroriser son monde et il venait d’apprendre une évidence élémentaire : de même qu’on ne met pas ses doigts dans la prise, on ne se frotte pas impunément à un homme qui mesure deux mètres pour un quintal – un quintal et trente kilos il y a six mois. Le grand slave était doté d’un caractère des plus débonnaires qui démentait son apparence de tueur du KGB, se montrait toujours serviable et même prévenant.

Mais si on a un minimum de bon sens, on ne cherche pas une armoire à glace quand on est chétif comme une chaise non rempaillée.

à propos de l'auteur
Célibataire à milliers de chats hiérosolymitains, spécialiste en déménagements, n'a toujours pas perdu la boussole, a déjà vendu des glaçons chauffants et des couvertures qui grattent, créé des publicités véridiques, écrit des lettres pour amoureux transis de langue empêchée. Alumna de l’Institut Pardes à Jérusalem, diplômée en arts plastiques et sciences de l’art, rédactrice de contenus en devenir, on la trouve aussi sur Instagram : https://www.instagram.com/sandkorber/
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