Une société fragmentée entre pluralité et cloisonnement

La société israélienne est marquée par une fragmentation structurelle, qui la divise en groupes étanches selon des critères ethniques et religieux. On peut affirmer qu’Israël abrite aujourd’hui plusieurs communautés distinctes :

  • les Arabes vivent séparés des Juifs,
  • les ultra-orthodoxes sont repliés sur eux-mêmes,
  • et les colons adoptent un mode de vie proche d’un « État dans l’État ».

Cette réalité s’apparente à une forme d’apartheid fonctionnel. Ultra-orthodoxes, Arabes et colons se distinguent de l’ensemble des Israéliens par leur absence d’interactions dans la vie quotidienne :

  • ils ne résident pas dans les mêmes quartiers,
  • ne partagent pas les mêmes repas,
  • n’envoient pas leurs enfants dans les mêmes établissements scolaires,
  • et ne contractent pas de mariages entre eux.

Israël constitue ainsi l’un des rares États du monde évolué dont l’identité citoyenne est officiellement déterminée par l’origine ethnique.

L’emprise croissante de la religion sur la sphère publique ne constitue qu’un des aspects du problème plus vaste de l’ethnocentrisme. L’exacerbation religieuse et la régression identitaire imposent un lourd fardeau pour l’ensemble des citoyens.

Aujourd’hui, l’identité juive est définie selon des critères cultuels, alors même que la dimension spirituelle ou théologique en est largement absente : il est en effet tout à fait possible pour un Israélien d’être athée, antireligieux ou converti à une autre foi, tout en conservant son statut d’Israélien.

En revanche, un non-Juif désireux de s’associer au destin collectif d’Israël et de son peuple ne peut y parvenir qu’à la condition de se convertir à une religion à laquelle la majorité des Israéliens, de mon point de vue en tant qu’historien qui essaie d’observer sa société et en tire des constatations, eux-mêmes n’adhèrent généralement pas.

Selon la législation en vigueur, le judaïsme en Israël ne repose donc pas sur une adhésion religieuse, mais sur une origine ethnique présumée. Or, un État fondé sur la « pureté » d’une ascendance aussi incertaine glisse inévitablement vers l’autocratie et compromet ainsi sa pérennité.

Une identité ethnique exclusive dégénère rapidement en racisme. Les démocraties modernes ont su dépasser cet écueil en supprimant toute référence à l’origine ethnique ou à la religion (appelée « nation » dans le vocabulaire du ministère israélien de l’Intérieur) dans leurs documents administratifs, qu’ils soient publics ou confidentiels.

Il est temps de cesser d’agir comme si nous étions fondamentalement différents du reste de l’humanité dans un monde désormais globalisé. Nous pouvons abandonner la perception de nous-mêmes comme une « race à part » et aspirer à devenir un peuple normal, dénué de ségrégation fondée sur l’ethnicité, la religion ou le genre.

Le nationalisme israélien, lui-même, ne saurait constituer une fin en soi. Dans le contexte contemporain, le nationalisme apparaît surtout comme un cadre organisationnel permettant aux citoyens d’accéder aux bénéfices scientifiques et économiques de la mondialisation – une caractéristique fondamentale du XXIe siècle.

L’enseignement de l’histoire : globalisation ou ethnicité

Le monde contemporain, marqué par la globalisation, la multiethnicité et la pluralité des nations, demeure largement incompris par les décideurs éducatifs en Israël. À leurs yeux, « l’Orient » se réduit essentiellement au Maroc et à l’Irak, ignorant délibérément des civilisations majeures telles que celles du Japon, de la Chine, de l’Indonésie ou de l’Inde. Ils semblent faire abstraction du fait que nous vivons dans un État souverain, et non en exil – que ce soit au Yémen ou en Ukraine.

Une part significative de la population israélienne appartient aujourd’hui à la troisième génération issue de l’immigration.

Si le ministre de l’Éducation avait réellement souhaité remédier aux lacunes des programmes scolaires, il aurait dû instituer une commission composée d’historiens et de spécialistes de la littérature, chargée de repenser les contenus éducatifs afin de les adapter aux réalités contemporaines et à l’univers intellectuel des élèves.

Il aurait été plus judicieux de créer une instance consacrée à l’enseignement de l’histoire selon une perspective intégrée, plutôt que d’introduire artificiellement un programme fondé sur des critères ethniques ou communautaires, dans un système éducatif déjà fortement segmenté.

Une telle commission aurait vraisemblablement préconisé l’abolition du cloisonnement archaïque entre « histoire du peuple d’Israël » et « histoire générale », une distinction qui persiste dans les manuels scolaires comme dans l’enseignement universitaire.

Un système éducatif national se doit d’orienter son regard vers le présent et vers l’avenir. L’éducation doit constituer une base commune à tous les citoyens, indépendamment de leur origine ou de leur religion. Dans un contexte de mondialisation avancée, il serait erroné de maintenir une perspective judéo-centrique ou euro-centrique.

Il est désormais impératif de se libérer des filtres idéologiques qui obscurcissent notre vision du monde et d’adopter une lecture renouvelée du passé et des dynamiques à venir.

Pour permettre à l’élève israélien de s’insérer pleinement dans la société globale à laquelle il est destiné, il convient qu’il acquière des connaissances substantielles sur les cultures non européennes. Il ne peut ignorer les civilisations de la Chine, de l’Inde, du Japon ou de l’Amérique du Sud.

Il devra également s’initier à l’histoire des grandes religions qui ont façonné l’humanité : la religion perse, le culte biblique, les origines du christianisme, le judaïsme rabbinique, la rédaction du Coran, la pensée bouddhiste, la doctrine confucéenne et la culture maya.

Il lui faudra aussi maîtriser les grands courants intellectuels qui ont traversé l’histoire de l’humanité : l’hellénisme, le polythéisme, le capitalisme, le communisme, le libéralisme et l’humanisme. Il est essentiel qu’il comprenne les principales étapes de l’évolution humaine : l’apparition d’Homo sapiens, la maîtrise du feu, l’émergence du langage, l’invention de l’écriture, les révolutions agricoles, industrielles, scientifiques et numériques, ainsi que la formation des États-nations.

Le citoyen israélien doit être pleinement familiarisé avec les cultures du bassin méditerranéen, au sein duquel il vit : l’histoire de l’Égypte ancienne, de Sumer, d’Akkad, de l’Assyrie, de Babylone, et plus encore de la Perse et de la Grèce ; celle des royaumes d’Israël et de Juda, de Byzance, des Mamelouks, des Croisés et des Ottomans.

Dans une société mondialisée, un individu instruit se doit de posséder des connaissances solides dans les domaines intellectuels, philosophiques, scientifiques, artistiques et littéraires majeurs. Tel est le bagage conceptuel de tout citoyen du XXIe siècle.

Aujourd’hui, l’enseignement de l’histoire en Israël souffre de profondes distorsions. Leur correction ne saurait relever de commissions chargées de « renforcer les communautés orientales », ni passer par l’imposition de contenus religieux dans les manuels d’éducation civique. Le mandat visant à intégrer l’histoire des communautés juives orientales dans les programmes scolaires est voué à l’échec.

Sur le plan méthodologique, il n’existe aucun dénominateur commun cohérent entre ces diverses communautés.

Bien que mes travaux portent en partie sur le judaïsme marocain, je ne considère pas qu’il soit nécessaire d’imposer à mes enfants l’étude de ce judaïsme, comme le préconisent certaines de ces commissions. En tant que parent, ce qui me préoccupe, c’est le monde dans lequel mes enfants évolueront une fois adultes.

Les élèves du primaire et du secondaire n’ont pas pour vocation d’étudier l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord, ni celle des Juifs d’Iran, de Tunisie, de Bulgarie, de Pologne, d’Espagne, d’Ukraine, du Yémen, d’Algérie, de Roumanie ou d’Irak.

L’histoire ne doit pas être réduite à une compétition de récits identitaires. Israël n’a pas besoin d’un contre-récit « oriental » destiné à compenser un récit « ashkénaze ». Le monde académique ne requiert pas la création d’une faculté distincte consacrée au judaïsme oriental, séparée des sciences humaines, sous prétexte de réparer une injustice. La société israélienne ne devrait pas non plus maintenir une dualité rabbinique institutionnalisée – avec un grand rabbin ashkénaze et un grand rabbin séfarade – comme s’il s’agissait de deux confessions différentes.

Actuellement, il est impossible de connaître le nombre exact de Musulmans ou d’Arabes vivant en France, tout simplement parce que la loi interdit l’enregistrement de la religion ou de l’origine ethnique dans les documents officiels. Dans les sociétés éclairées, de telles distinctions sont devenues obsolètes.

Plus les flux migratoires en provenance d’Afrique et d’Asie seront importants, mieux cela vaudra pour l’Europe : tôt ou tard, les enfants et petits-enfants de ces migrants contracteront des mariages mixtes avec la population locale, contribuant ainsi à transformer la démographie et à susciter une relecture critique de la culture européenne.

C’est précisément cette dynamique qui engendrera une nouvelle Europe – différente de celle qui a sombré dans les abîmes du racisme et provoqué des catastrophes humaines sans précédent.

La leçon historique de l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle est sans équivoque : le repli ethno-nationalo-religieux conduit à la catastrophe. L’Europe a connu des massacres de masse parce que le nationalisme ethnique y a été exalté. Que se serait-il passé si, à la veille de la guerre, des millions d’Arabes, d’Africains, d’Indiens ou de Chinois avaient résidé en Europe ?

Une entreprise d’extermination aurait-elle pu être envisagée si les mariages mixtes avaient été monnaie courante à Berlin, Paris, Rome ou Londres ? Le progrès scientifique et l’épanouissement culturel n’ont pas empêché l’Europe de sombrer dans le racisme ethnique.

L’avenir de l’Europe réside dans une politique d’accueil audacieuse envers les populations venues des régions les plus pauvres du globe. Mais la réalité est plus complexe : les pays riches tendent désormais à se protéger par des dispositifs de plus en plus sophistiqués.

Pour une identité citoyenne israélienne

Un phénomène marquant parmi les Juifs de la diaspora est celui de l’Israélisation, ce qui soulève à nouveau le problème de la double loyauté. L’identité juive se détermine de plus en plus en fonction de son lien avec Israël, sa langue et sa culture. Les communautés juives dans le monde ne peuvent pas être indifférentes à l’existence d’Israël sur le plan politique.

Parallèlement, il est impossible de concevoir l’Israélité sans les couches culturelles et historiques du judaïsme, même indépendamment de la religion. Peut-on imaginer la culture française, italienne, espagnole ou allemande sans leurs liens profonds avec le christianisme ?

La culture israélienne est en un processus dynamique de mutations. Indépendamment du judaïsme orthodoxe officiel en Israël, diverses connexions avec le judaïsme et la religion en général existent dans la société israélienne. Toutes sont en rapide évolution.

Les ultra-orthodoxes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a 70 ans, les religieux nationalistes ont évolué de manière radicale. Parallèlement, des secteurs distincts de la population, tels que les colons et les Arabes, subissent également des transformations profondes.

La diaspora juive est aujourd’hui en pleine mutation sous l’influence de la réalité israélienne, avec ses avantages et ses inconvénients. L’identité juive prend une nouvelle forme qui ne peut être séparée du modèle israélien.

La faiblesse de la théorie des masses provient de sa schématisation simpliste. Tout y est divisé en deux camps parallèles qui ne se rencontreront jamais. Elle est dépourvue de nuances et de subtilités. Elle ignore les puissances mondiales, l’opinion publique internationale et les lois de la globalisation.

  • Est-il nécessaire d’aborder le problème du conflit uniquement à travers le prisme de la sécurité face à la démographie ?
  • Existe-t-il une seule et unique stratégie pour assurer la sécurité de l’État ?
  • Le seul renforcement des colonies, le blocus et l’expulsion de populations de leurs terres garantissent-ils son existence ?
  • Les sous-marins, les tanks et la position sur le sommet de la montagne sont-ils les seuls à assurer nos frontières ?
  • N’est-il pas plus raisonnable de considérer la société israélienne sous l’angle de la différence entre ceux qui croient aux solutions et aux accords et ceux qui en ont peur ?
  • Entre ceux qui sont optimistes et ceux qui ont perdu tout espoir d’un avenir plus pacifique ?
  • Entre ceux qui redoutent une situation de paix et ceux qui croient en ses avantages ?
  • Entre ceux pour qui la morale est un guide essentiel et ceux qui sont convaincus que la vie de l’autre n’a pas la même valeur que celle d’un Juif ?

Le système nous tend le piège de la symétrie du dilemme et conduit à l’enlisement du statu quo et de la violence. De nombreux pays ayant vécu la haine après des guerres sanglantes ont trouvé un chemin vers le compromis et la coopération.

Sommes-nous devenus les parias du monde ?

Certains brandissent le monstre démographique pour nous effrayer avec des prophéties noires sur les dangers de la paix. Le slogan de l’État « juif et démocratique » n’est rien d’autre qu’une expression euphémique et propre désignant un État ethnocratique centré sur le judaïsme, fondé sur une ascendance génétique virtuelle, selon l’origine maternelle. Un tel État rencontrera des difficultés dans le monde dynamique de demain.

Une société fermée est vouée au retard et à la dégénérescence. Les pays éclairés se transforment de plus en plus en sociétés multinationales où l’identité déterminante est l’identité citoyenne.

  • Est-il possible que les « Arabes d’Israël » restent à jamais perçus comme des citoyens infidèles à leur État ?
  • Sont-ils moins patriotes que les Israéliens ayant des opinions religieuses ultra-orthodoxes et anti-nationalistes ?
  • Ne devrions-nous pas permettre à ceux qui le souhaitent d’étudier dans des écoles hébraïques, leur offrant ainsi des avantages professionnels ?
  • N’est-il pas juste de permettre à tout Israélien, sans distinction d’origine, de servir dans l’armée comme facteur d’unité ?
  • Un Américain d’origine africaine et musulmane peut-il devenir président des États-Unis, tandis qu’un Israélien né dans un village du Galilée ou de Wadi Ara ne pourrait pas devenir président d’Israël ?
à propos de l'auteur
Yigal Bin-Nun. Historien. Chercheur à l'Université de Tel-Aviv à l'Institut Cohen pour l'histoire et la philosophie des sciences et des idées. Il est titulaire de deux doctorats obtenus avec mention à Paris VIII et à EPHE. L'un portant sur l'historiographie des textes de la Bible et l’aure sur l’histoire contemporaine. Il se spécialise en art contemporain, à la performance art, à l'inter-art et à la danse postmoderne. Il a publié deux livres, dont le best-seller Une brève histoire de Yahweh. Son nouvel ouvrage, Quand nous sommes devenus juifs, remet en question certains faits fondamentaux sur la naissance des religions.
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