Une quatrième religion monothéiste ?

J’ai pris la photo ci-dessus dans l’église de mon village. On peut retrouver ce symbole dans beaucoup d’églises de France (la plupart ?). Ce triangle au dessus-du tabernacle ou en guise d’auréole au-dessus de la tête de Dieu-le-Père (dans les représentations de la Trinité) m’a toujours intrigué. Et parfois, à l’intérieur (c’est le cas sur la photo), on peut lire le Nom du Dieu d’Israël, le tétragramme, les quatre lettres du Nom divin, youd, hé vav, hé : יְהוָה 

Avant de proposer une interprétation de cette énigme, je voudrais évoquer la quatrième religion monothéiste, née après les trois premières, le judaïsme, le christianisme et l’islam. C’est une religion « made in France » créée lors de la Révolution française. On a appelé le dieu de cette religion « l’Être suprême »…

Un dieu français

Il est né dans le cerveau des philosophes du Siècle des Lumières.

« Il est explicitement fait référence à l’Être suprême dans le préambule de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui est un pilier du système juridique, politique et social français :

« L’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen ». » (Wikipédia)

Cet « être suprême » n’est pas sans lien avec la Raison :

« Le culte de la Raison s’est propagé dans le climat d’insécurité qui était celui de la menace d’agression extérieure, en particulier celui de l’invasion par les troupes prussiennes à la suite du manifeste de Brunswick du 15 juillet 1792. Ce fut un des éléments de la déchristianisation qui a accompagné la Révolution française. Philosophiquement, le culte de la Raison et celui de l’Être suprême correspondent à une religion naturelle, concept né à l’ère des Lumières. Le culte de la Raison procède de l’athéisme et du naturalisme de Denis Diderot (…) » (Wikipédia)

La Révolution française a voulu se débarrasser du dieu catholique lié aux rois mais elle n’a pas voulu éliminer la référence au divin. Aussi elle a proposé comme substitut le théisme ou le déisme :

« Le théisme (du grec theos, dieu) est une conception qui affirme l’existence d’un Dieu à la fois personnel, unique et cause du monde. Le théisme n’est pas nécessairement religieux, il peut aussi être philosophique. Dans le premier cas, la relation de l’homme avec Dieu passe par des intermédiaires (la religion). » (Wikipedia)

« Le déisme est une croyance ou une doctrine qui défend l’affirmation rationnelle de l’existence de Dieu, proposant une forme religieuse conforme à la raison, exclusive aux religions révélées. Le déisme propose d’arriver à Dieu — un Dieu du raisonnement plutôt qu’un Dieu de foi ou de culte — par des voies exclusivement humaines, sans pour autant pouvoir en déterminer les attributs. » (Wikipédia)

Un dieu fourre-tout

Malgré des nuances évidentes, on peut regrouper les définitions de ce dieu dans le même domaine qu’on pourrait appeler La Raison. En effet, ce dieu ne dépasse pas le cerveau humain ; il provient de l’intelligence humaine qui conclut de ses observations qu’il y a certainement au-dessus de nous une entité créatrice, une Logique, quelque chose ou quelqu’un que les Grecs ont appelé « Zeus », les Romains « Deus », et nous « Dieu ». Il n’a pas de moralité et n’intervient pas dans nos vies, c’est une puissance cachée, une énergie.

Il ne parle pas et on ne le prie pas. Il n’est ni bon ni mauvais, il ne connaît pas les notions de Bien et de Mal. Dans la spiritualité d’Israël ce dieu est appelé Elohim et on peut le traduire par « dieux » au pluriel. Ce dieu est aussi celui du Pharaon (donc de toute l’humanité) ; il n’est pas révélé mais provient de la réflexion humaine. On peut aussi l’assimiler à la Nature. Il ne relève pas de la foi mais de la raison. En langage théologique on dit qu’il est immanent. En langage plus courant je dirais qu’il est rationnel ou « naturel ».

Dans cette définition très large on voit que l’on peut découper ce dieu en différentes sous-catégories qui peuvent donner lieu à des espèces de religion (lorsqu’il y a des rites, un rituel, un organisme) : la Raison, le théisme, le déisme, la franc-maçonnerie (avec le « Grand Architecte »), etc. Ce dieu né dans le sang de la Révolution française a abouti à une doctrine bien française, la laïcité.

Un dieu fédérateur

Napoléon 1er a su bien utiliser cette « nouvelle religion » pour soumettre les religions traditionnelles de France (catholicisme, protestantisme et judaïsme) à ce dieu au-dessus des autres dieux. Il a élaboré un code civil, une sorte de Bible athée (ou Halakha) qui permet de reléguer les religions classiques dans la sphère privée. Napoléon, en accordant aux Juifs la citoyenneté française, a dépouillé le judaïsme de son caractère national. Il a donné aux religions chrétiennes un statut protégé mais soumis au Droit. Ainsi, la laïcité a permis à la France de trouver la paix religieuse.

La fragilité de cette trouvaille géniale est apparue avec l’islam qui, comme le judaïsme, est une religion qui ne peut pas se cantonner à la sphère privée. De ce fait la laïcité a évolué de façon de plus en plus coercitive et intrusive dans les religions de France afin qu’elles ne débordent pas de leur cadre.

Le Catholicisme ne pose pas trop de problème car le Vatican s’est accommodé de la situation. Le christianisme orthodoxe pourrait causer des troubles car il est lié à des nations (la Grèce, la Russie, l’Ukraine, le Liban…) mais il est trop minoritaire pour se faire remarquer. Les Protestants pourraient eux aussi provoquer des crispations mais les pays où ils sont influents (Suisse, Allemagne, États-Unis…) ne pratiquent pas l’ingérence dans notre pays. Le judaïsme non plus n’entre pas en conflit avec la laïcité bien qu’il soit lié à un pays particulier.

Avec l’islam c’est plus compliqué puisque les pays qui le soutiennent sont nombreux et ont différentes manières de concevoir l’application civile et politique de la religion. Aujourd’hui on peut distinguer quatre grandes sphères d’influence avec quatre pays dominants : l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Turquie, et un quatrième pays qui a un rayonnement plus intellectuel que politique, l’Égypte. La plupart des Musulmans de France provenant du Maghreb, c’est le sunnisme (modéré) du Caire qui leur sert de point de repère. Le problème se pose lorsque les financements et enseignements (et imams) proviennent de pays musulmans plus radicaux.

Devant ce sentiment d’insécurité laïque, le gouvernement actuel est en train de préparer une Loi qui durcirait les règles de notre religion franco-française, une loi confortant le respect des principes du respect de la République. Ce projet de loi « vise à lutter contre le séparatisme et les atteintes à la citoyenneté. Il entend apporter des réponses au repli communautaire et au développement de l’islamisme radical, en renforçant le respect des principes républicains et en modifiant les lois sur les cultes ».

Un dieu qui peut devenir tyrannique

Une partie des Chrétiens français se sent en insécurité à cause d’une laïcité qui leur semble étouffer les religions et on a vu récemment à Rennes l’expression indirecte de cette crainte qui s’est manifestée par des tags sur une mosquée (le 11 avril). Certains aspirent au retour à une monarchie de droit divin où la religion catholique serait celle de tous les sujets.

Pour eux la laïcité est une forme de tyrannie qui ne serait acceptable que si la religion catholique n’était pas concernée. Mais la laïcité française ne considère pas la religion chrétienne comme une religion plus française que les autres ; toutes sont à égalité. En Israël, la laïcité n’est pas aussi contraignante, le muezzin peut appeler à la prière avec un haut-parleur, même la nuit.

Pour le moment tout va bien mais on peut s’interroger : jusqu’où ira la laïcité ? Restera-t-elle une philosophie, un mode de vivre ensemble ? Ou va-t-elle sombrer dans ce qu’on peut appeler une « religion laïque » ? Lorsqu’on pense aux pays dont la laïcité est l’unique religion d’État (en Chine par exemple), cela peut nous inciter à rester attentifs aux dérives possibles de cette « religion anti-religions ». Et lorsque cette religion sans Dieu révélé est au fondement de la démocratie, comme aux États-Unis, on peut aussi se demander jusqu’où cette « religion humaine » peut nous conduire.

En effet, dans cette religion où l’humain est l’égal du Divin, on peut voir une allusion à Edom dont l’orthographe est presqu’identique à celle d’Adam mais avec un vav à l’intérieur. C’est la religion d’Esav qui est tout simplement l’opposition au Dieu de Jacob-Israël. Le Dieu de Jacob est révélé, celui d’Esav provient de lui-même. Le Dieu de Jacob vient d’en-haut, celui d’Esav d’en-bas. Le Dieu de Jacob est moralité, celui d’Esav est puissance. Pourtant, selon la spiritualité hébraïque, les deux composent le Divin : HaChem est indissociable d’Elohim, c’est le même, il est Un.

Un dieu hellénique ou hébraïque ?

Alors le dieu inventé par les penseurs de la Révolution française est-il d’inspiration grecque ou aurait-il un lien avec le Dieu d’Israël ? La caractéristique d’un dieu grec est qu’il n’existe pas hors de l’esprit humain. Il est imaginé par les hommes pour expliquer, interpréter, représenter les forces de la nature. Le Dieu des Hébreux s’inscrit dans l’histoire du peuple à qui il a choisi de se révéler. Le dieu grec est pluriel tandis que le Dieu d’Israël est singulier. Le dieu grec est au-delà du bien et du mal ; le Dieu d’Israël distingue le bien et le mal.

Aussi je pense que ce n’est pas clair. Derrière le dieu imaginé par les penseurs du Siècle des Lumières, on peut choisir de voir ce que l’on veut. On peut n’y voir qu’une divinisation de la raison ou on peut y percevoir une allusion au Dieu d’Israël. On pourrait donc considérer ce Dieu anonyme comme une mystique de quatrième religion monothéiste.

C’est une spiritualité laïque qui peut, ou pas, être compatible avec la spiritualité hébraïque. Cette quatrième spiritualité monothéiste est, à mon avis, néfaste si elle devient religion ; mais si elle reste à l’état de philosophie ou de spiritualité (mystique), elle ne peut qu’enrichir ses trois sœurs monothéistes et même contribuer à les faire converger.

Alors, qui pourrait m’expliquer pourquoi on trouve le Nom du Dieu d’Israël (écrit en hébreu !) dans une église rurale de Provence (et dans la cathédrale Saint Trophime d’Arles par exemple) ? Ceux qui ont choisi de graver ce nom avaient-ils conscience de sa signification ? Il ne s’agit pas de l’Être suprême, du Grand Architecte, de Zeus ou d’un autre dieu né de cerveaux humains mais du Dieu révélé à Israël. Le christianisme serait-il, comme le dit Manitou une « diaspora d’Israël » qui n’en a pas encore conscience ?

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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