Une planète somnambule

Qui aurait imaginé en 1911 le carnage de la Première Guerre mondiale ? On croyait alors que les crises mondiales pouvaient être résolues par la diplomatie.

En 1898, la crise de Fachoda qui mit face à face les armées française et anglaise au Soudan fut réglée de façon diplomatique. Lorsque l’Allemagne envoya une canonnière à Agadir au Maroc en 1911, l’émotion fut grande à Paris et à Londres, car ces capitales craignaient la remise en cause de leurs conquêtes coloniales. La crise fut résolue par la diplomatie et l’Allemagne se fit octroyer les territoires du Togo et du Cameroun en Afrique équatoriale.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale

Lorsque le prince héritier de l’Empire austro-hongrois l’archiduc François-Ferdinand fut assassiné par un nationaliste serbe à Sarajevo, l’Autriche-Hongrie accusa la Serbie d’assassinat et reçut l’appui de l’Allemagne pour déclencher la guerre contre la Serbie. Personne ne se doutait alors que la Russie allait appuyer les actions d’un régicide. Tout au plus, considérait-on à Vienne et à Berlin qu’il s’agirait d’une autre guerre limitée à la région des Balkans. Ce ne fut pas le cas. La Russie ordonna la mobilisation générale. L’Allemagne fit de même et entra en guerre.

C’est alors qu’entrèrent en jeu les alliances des puissances. Au XIXe siècle, l’Angleterre était une superpuissance maritime et coloniale. Au sortir du même siècle, elle sentit le besoin de contracter des alliances : l’Entente cordiale en 1904 consacra les zones d’influence française et anglaise en Afrique et en Indochine; la Triple Entente adjoignit la Russie et définit les zones d’influence respectives en Perse et en Afghanistan. Par ailleurs, au début de la Première Guerre mondiale, la Quadruplice des empires centraux réunissait dans un même bloc d’alliance l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, l’Empire ottoman et la Bulgarie.

En 1914, les trois puissances de la Triple Entente s’engagèrent à ne pas signer de paix séparée avec l’Allemagne ou l’Autriche-Hongrie.

Le sort était jeté. La guerre éclata et un carnage inimaginable s’ensuivit. Au terme de la Première Guerre mondiale, le tsar russe fut déposé, l’Empire ottoman et l’Empire austro-hongrois furent démantelés et la carte géopolitique du monde fut redessinée. Sur les 20 millions de morts, on comptait 42% de civils. Sur les 60 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, la proportion des civils parmi les 60 millions de morts était de 60%.

La conjoncture actuelle

Nous vivons aujourd’hui un tournant historique : les États-Unis ne sont plus les maîtres exclusifs d’un monde unipolaire. La Chine devient une superpuissance et la Russie refuse de devenir une superpuissance de deuxième rang. L’Alliance atlantique regroupe l’Europe et le Canada aux États-Unis. Dans le cadre de l’entente du Quad (Quadrilateral Security Dialogue) des exercices militaires se déroulent dans le Sud-est asiatique avec la participation des États-Unis, du Japon, de l’Australie et de l’Inde. Par ailleurs, le président Biden a déclaré que son pays s’est engagé à s’opposer à toute solution non pacifique pour Taiwan.

La Russie n’a pas d’alliés solides dans sa désastreuse intervention armée en Ukraine, intervention qui a dévoilé des faiblesses stupéfiantes de l’Armée rouge. La Russie et la Chine sont des puissances adversaires qui n’ont pas résolu leur conflit frontalier. Elles sont unies afin que l’invasion de l’Ukraine ne soit pas une défaite totale.

En effet, les effets du conflit sont suivis de près par Beijing qui étudie les leçons à tirer dans la perspective d’une invasion future de Taiwan. Au plus aller, le gouvernement chinois appuie la Russie par des moyens de propagande et cherche probablement à faire plus sans contrevenir outre mesure aux sanctions occidentales contre la Russie.

Sur le terrain, la résistance et l’avancée ukrainienne sont grandement attribuables à l’attaque des moyens logistiques et des communications de l’armée rouge, de l’utilisation du renseignement des satellites américains combiné au tir des canons de longue portée. Récemment, la Russie s’en est prise aux infrastructures de l’Ukraine dont beaucoup de régions survivent avec des carences d’eau et d’électricité. Seules de bonnes défenses antimissiles et antidrones pourraient y mettre fin…

L’attaque de bombardiers porteurs de bombes nucléaires en Russie augmente d’un cran la tension entre les adversaires.

Les conditions sont réunies pour qu’un scénario catastrophe se reproduise dans le cas d’un incident mineur ou d’une mauvaise interprétation des intentions de l’adversaire.

Tel un acrobate somnambule marchant sur un fil tendu, la planète vit sur au-dessus d’une bombe à retardement. Elle est en équilibre instable au-dessus de son détonateur.

Dangers d’escalade

L’aide apportée par les pays occidentaux à l’Ukraine est analogue à l’aide apportée par l’Union soviétique au Vietnam du Nord pendant la guerre du Vietnam. Depuis l’invasion de l’Ukraine, le réarmement de l’Europe et les sanctions imposantes infligées à la Russie sont interprétés comme des mesures défensives en Occident.

La Russie perçoit cet état de fait comme une alliance de facto entre les pays occidentaux et l’Ukraine. Poutine rappelle périodiquement la possibilité d’utilisation d’armes nucléaires, mais il ne cache pas son intention d’y recourir si les pays occidentaux interviennent en Ukraine. Ses propos sont pris au sérieux.

Les dirigeants russes se sont fourvoyés en envahissant l’Ukraine, convaincus qu’ils étaient de la mollesse des réactions des Ukrainiens et des Occidentaux d’une part, et de la facilité de ce faire sur le plan militaire de l’autre. Cette faiblesse du renseignement russe peut être cause de nouvelles initiatives néfastes.

La Russie fait pression sur la Biélorussie pour que ce pays s’engage à ses côtés en Ukraine. Par ailleurs, les transferts d’armes à partir des pays limitrophes de l’Ukraine pourraient être ciblés par la Russie. La réaction occidentale pourrait se traduire par des accrochages militaires autrement plus graves.

La guerre cybernétique pourrait s’intensifier au point d’étouffer de grandes économies et provoquer des réactions draconiennes. La désinformation et l’interférence dans les élections des pays démocratiques sont également des sources de tension.

Il existe dans les deux camps des mouvances qui cherchent à intensifier le conflit. Au sein du haut commandement russe, certains se prononcent pour l’intensification du conflit. Par ailleurs, les pays baltes et la Pologne font pression sur l’OTAN et l’Union européenne pour imposer des mesures toujours plus sévères contre la Russie et livrer des avions et des armes offensives à l’Ukraine. Ces mouvances sont actuellement circonscrites, mais il n’est pas dit que ce sera toujours le cas.

Comment mettre fin à cette confrontation ?

La Russie se sent menacée par l’agrandissement de l’OTAN dans les pays de l’Europe de l’Est. Des garanties visant à rassurer la Russie pourraient faire partie du registre d’un arrangement possible. Le statut de la Crimée rattachée à l’Ukraine en 1953 pourrait être négocié. Enfin, les droits linguistiques des minorités russophones de l’Ukraine devraient être assurés.

Les revers de la Russie sur le plan de bataille vont l’amener à opter pour des actions plus dures. Va-t-on laisser la destruction de l’Ukraine s’aggraver toujours plus ?

Les États-Unis peuvent imposer un arrêt des hostilités en tenant compte de la menace que perçoit la Russie en regard de sa sécurité.

De fait, le camp occidental est déjà vainqueur en plus d’un aspect. La renommée de l’Armée rouge a été sérieusement dégradée. En définitive, les pays de l’Est se sont ralliés au camp occidental. La gigue des positions du président turc mise à part, l’OTAN est plus unie que jamais et est à même d’intégrer la Finlande et la Suède. L’Europe se réarme. Sa dépendance du pétrole russe est diminuée. Les sanctions occidentales affaiblissent l’économie russe et l’émigration de plus de 300 000 citoyens russes prive la Russie de compétences appréciables.

De fait, la guerre en Ukraine est celle de la survie de régimes démocratiques face aux régimes autoritaires. Or, la renommée de l’Amérique a terni après l’assaut du capitole le 6 janvier 2021 ; la démocratie est en recul en Hongrie et en Pologne. Une réforme visant une vie démocratique plus saine pourrait souder bien mieux le camp occidental.

Le débat interne en Russie au lendemain de la cessation des hostilités est inévitable. Miser sur les retombées positives potentielles d’un tel débat est préférable à la dégénérescence du conflit.

Il est temps pour que ce funambule qu’est notre planète soit tirée de son état de somnambulisme.

à propos de l'auteur
Dr. David Bensoussan est professeur d’électronique à l’École de technologie supérieure. Il a été président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et a à son actif un long passé d’engagement dans des organisations philanthropiques. Il a été membre de la Table ronde transculturelle sur la sécurité du Canada. Il est l’auteur de volumes littéraires dont un commentaire de la Bible et du livre d’Isaïe, un livre de souvenirs, un roman, des essais historiques et un livre d’art.
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