Une frêle silhouette sur les neiges de Pologne

Quand certaines coïncidences se produisent, il est difficile de croire à un simple hasard.
Quelques mois après avoir pris part au projet Convoi 77, le lycée français de Vilnius prenait ses quartiers aux abords de la vieille ville, au 7 rue Subačius. Juste en face, Romain Gary était né un jour de 1914. Et c’est à cette même adresse, au 7 rue Subačius, qu’Henoch Lewin avait séjourné peu avant son départ pour la France à l’été 1926. En 1944, il réapparaîtrait sur la liste de l’ultime convoi sous le nom d’Henri Levin, parmi les passagers d’origine lituanienne sur lesquels les élèves du lycée seraient appelés à enquêter au siècle suivant…
À la date de naissance indiquée sur la liste du convoi, un 5 mai 1908, dans les registres rabbiniques de Vilnius, on retrouve la trace de la venue au monde d’un Henoch Lewin. Le retour au prénom originel, sur des pages hébraïques, plonge l’enquêteur dans le yiddishland lituanien sous l’empire russe, quand on choisit pour l’enfant le nom d’un patriarche qui marcha au côté de Dieu au point d’être enlevé au Ciel sans avoir à connaître les affres de la mort…
De fait, Henoch Lewin survécut à Auschwitz et marcha longtemps, parmi une armée de fantômes sur les neiges de Pologne, jusqu’à l’embarquement pour Mauthausen, un camp de concentration pensé pour son extermination par le travail et son engloutissement. Ainsi, pendant de longues semaines, avant que l’enquête ne parvînt à exhumer sa vie, Henri Levin demeura à l’horizon une frêle silhouette titubant sur les neiges de Pologne…
Des résonances étranges entre le prénom originel et le destin ensuite connu par le futur déporté, l’enquête du lycée français de Vilnius en rencontra plusieurs. Basia « l’étrangère » adoptée par la Nation, Walter « le prince » favorisé par son père, Riva « l’attachante » qui fascina des écrivains… À n’en pas douter, les prénoms déploient une certaine puissance.
