Une fin de règne peu glorieuse

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu donnant une conférence de presse avec le ministre de la Santé Yuli Edelstein (invisible) au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 20 avril 2021. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu donnant une conférence de presse avec le ministre de la Santé Yuli Edelstein (invisible) au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 20 avril 2021. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Le couperet est tombé le 4 mai 2021 à minuit. Netanyahou a rendu sa mission au président Rivlin après avoir échoué pour former un gouvernement viable. C’est une triste fin politique, temporaire peut-être car il n’est pas dit qu’un successeur réussira à sa place. Il n’est pas question de tirer sur une ambulance mais le premier ministre paie son isolement politique. Il a perdu des amis, des militants fidèles totalement dévoués au leader du Likoud, des inconditionnels de ses choix.

Il n’avait aucune raison de s’inquiéter qu’on lui prenne sa place car personne au parti ne lui arrivait à la cheville. Contrairement à l’image qu’on se faisait de lui, il ne semble pas qu’il ait eu beaucoup d’assurance à son poste car il vivait avec la hantise d’être doublé par un de ses proches. Sa femme, son mauvais génie, prenait une place trop grande dans sa vie au point qu’on déniait toute indépendance au premier ministre.

Alors tout militant pouvant lui faire de l’ombre était aussitôt écarté. Ce fut le cas d’Avigdor Lieberman, son premier chef de cabinet, de Moshé Kahlon, d’Ayelet Shaked, de Naftali Bennett, de Gidéon Saar et de Nir Barkat qui l’ont toujours respecté et qui n’avaient jamais fait la démarche d’être calife à la place du calife, sauf dans les derniers jours du mandat quand ils ont compris que leur sort était scellé. Ils demandaient à faire partie de la gouvernance, à un poste digne de leurs compétences et de leur fidélité au parti. Ils n’ont rien eu et se sont retrouvés réduits au rang de simple militant.

Netanyahou a perdu des occasions de rassembler au-delà de son camp et surtout il n’a pas évalué à sa juste mesure le geste exceptionnel de Benny Gantz qui avait accepté de le rejoindre au risque de rompre avec ses amis. Le premier ministre a montré qu’il n’était pas un homme de parole. Pourtant ensemble, ils disposaient d’une majorité confortable, un grand boulevard, pour gérer le pays ensemble, en toute confiance pendant de longs mois. Mais il fallait que Netanyahou partage le pouvoir alors que les prétentions de Gantz n’étaient pas excessives.

Au lieu de cela, il a agi pour éviter de mettre ses nouveaux alliés à la lumière. Il les a écartés des décisions, leur a donné des strapontins lors de certaines réunions internationales, les a humiliés en particulier lorsqu’il n’a pas invité Gaby Ashkenazi, seul signataire légal des accords d’Abraham, à l’accompagner à Washington. Il voulait être seul sur la photo pour obtenir seul les honneurs. Il a menti et il a trahi ses promesses car il n’avait pas l’intention de laisser Gantz aux commandes dans une sorte de communauté d’intérêts. Son objectif était de gagner du temps pour tenter d’échapper à la justice.

Une coopération Gantz-Netanyahou aurait pu être bénéfique pour le pays car elle aurait évité de nouvelles élections et le chaos qu’elles génèrent. Le pays refuse les extrêmes, que ce soit les Kahanistes ou alors la gauche extrême et les partis arabes. Ce couple avait au départ séduit ceux qui aiment le consensus surtout quand de nombreux défis politiques, sanitaires et sécuritaires sont à relever.

Mais Bibi était avide de pouvoir, d’un pouvoir exclusif et solitaire ; il ne voulait rien déléguer, rien partager mais son erreur monumentale a été de ne pas préparer la relève et de ne pas mettre en avant de jeunes pousses capables d’assurer l’avenir de la Droite dans le pays. Il savait pourtant qu’il n’était pas éternel et que l’intérêt du pays et de son parti imposait de garantir l’avenir.

Sa soif de pouvoir l’a rendu mégalo au point de voir le danger politique partout et de préférer les circonvolutions politiques aux accords fermes. Il ne pouvait pas se résoudre à quitter la rue Balfour. Après plus de vingt ans dans les arcanes du pouvoir, il aurait pu partir la tête haute, sous les applaudissements de ses militants et même de ses opposants. Angela Merkel a su mesurer les limites à ne pas dépasser et sans aucune pression, elle quitte dans quelques jours la Chancellerie dans la dignité avec des regrets de toute la classe politique allemande.

Ben Gourion a lui aussi connu le même parcours après douze années à la tête du pays, il n’a pas su prendre sa retraite à temps. Marginalisé au sein du Mapaï, il avait créé en 1965 le Rafi mais ce fut un échec partiel. Son parti n’avait obtenu que 10 sièges aux élections de 1965, un score insuffisant pour lui permettre de revenir au pouvoir. Triste fin pour un très haut personnage qui a voulu, lui aussi s’accrocher au pouvoir.

Sa volonté de s’accrocher au pouvoir et son procès ont fait oublier toutes ses réussites car il ne fait aucun doute qu’il en a eu. Mais sa politique a eu aussi des mauvais côtés. Ainsi Netanyahou a stigmatisé les Arabes israéliens qui ont prouvé leur attachement à Israël face à la covid-19. Ils ont évolué positivement après la signature des accords avec les pays arabes et ils semblent prêt à jouer le jeu démocratique. Il les avait voués aux gémonies pour ensuite les caresser dans le sens du poil quand il avait besoin d’eux, mais c’était trop tard.

Netanyahou a perdu ses amis qui l’ont abandonné par vengeance. Il s’est ensuite aplati devant eux en leur faisant miroiter ce qui leur avait toujours refusé. Mais ils n’ont pas voulu le croire. Aujourd’hui Yaïr Lapid reprend le flambeau mais il est prêt à tous les sacrifices, même en renonçant à sa place de premier ministre. Il montre ainsi qu’il ne court pas après les honneurs et qu’il ne veut pas faire les mêmes erreurs que son prédécesseur. On ignore s’il réussira à constituer un gouvernement viable mais les Arabes sont prêts à l’aider pour prendre une revanche après toutes les humiliations du pouvoir.

Netanyahou a averti que «ce que Bennett veut former, c’est un gouvernement de gauche dangereux». Il s’agit d’un abus de langage et une insulte contre Bennett, Lieberman et Saar qui représentent la droite dure depuis plusieurs années. Même Lapid ne peut supporter cette fausse étiquette. Le nouveau gouvernement ne réussira que s’il oublie les querelles de clocher, si le pouvoir est équitablement partagé entre toutes les factions et si les égos sont rangés dans l’armoire des souvenirs.

Il serait regrettable que l’opposition crie trop tôt victoire car après la constitution du gouvernement, de nombreuses étapes sont encore à franchir. La population attend beaucoup d’eux. Elle espère qu’après le départ de Netanyahou, une recomposition du Likoud sera à l’ordre du jour qui permettra à certains frileux et à des frondeurs timides de rejoindre Saar et Bennett pour muscler la coalition. D’anciens dirigeants historiques pourraient reprendre du service comme Sylvain Shalom ou Dan Meridor.

Lapid a promis qu’un gouvernement d’unité sera formé dès que possible : «Après deux ans de paralysie politique, la société israélienne souffre. Un gouvernement d’unité n’est pas un compromis ou un dernier recours – c’est un objectif, c’est ce dont nous avons besoin. Nous avons besoin d’un gouvernement qui reflète le fait que nous ne nous détestons pas. Un gouvernement dans lequel la gauche, la droite et le centre travailleront ensemble pour relever les défis économiques et sécuritaires auxquels nous sommes confrontés. Un gouvernement qui montrera que nos différences sont une source de force et non de faiblesse».

S’ils le veulent, cela ne sera pas un rêve.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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