Une élection américaine aux répercussions mondiales

Combinaison d'images créées le 29 septembre 2020 montrant le président américain Donald Trump (à gauche) et le candidat démocrate Joe Biden s'affrontant lors du premier débat présidentiel à la Case Western Reserve University et à la Cleveland Clinic à Cleveland, Ohio. (Jim Watson et Saul Loeb / AFP)
Combinaison d'images créées le 29 septembre 2020 montrant le président américain Donald Trump (à gauche) et le candidat démocrate Joe Biden s'affrontant lors du premier débat présidentiel à la Case Western Reserve University et à la Cleveland Clinic à Cleveland, Ohio. (Jim Watson et Saul Loeb / AFP)

Jamais une élection américaine n’a été aussi importante que celle du 4 novembre prochain. Peut-être pas tant pour le Moyen-Orient – où l’on peut s’attendre, en cas de victoire de Joe Biden, à une relative continuité dans la position américaine engagée depuis les années d’Obama dans un processus de désengagement de la région – que pour, d’abord, les Américains eux-mêmes, et surtout pour nous, Européens.

Tels sont quelques-uns des propos tenus par Dominique Moïsi lors de notre dernière réunion « Vers un nouveau Moyen-Orient » diffusée par zoom mardi 20 octobre et que vous pouvez retrouver sur le site de JCall.

En effet, au-delà la personnalité des deux candidats, entre un Trump au comportement outrancier et inconséquent, et un Biden qui se présente comme son antithèse avec son image de grand-père rassurant et responsable, ce sont deux conceptions de l’Amérique qui s’affrontent.

Une victoire de Trump serait un blanc-seing pour continuer à défaire l’héritage d’Obama, ce qu’il a entrepris depuis quatre ans. Ce serait en premier lieu catastrophique pour les Américains eux-mêmes.

On peut imaginer les conséquences sur la progression de l’épidémie si Trump avait réussi, comme il s’y était engagé pendant sa première campagne électorale, à supprimer l’Obamacare dont bénéficient des millions d’Américains. Combien d’entre eux se seraient retrouvés dépourvus de la moindre couverture sociale et n’auraient pas pu se faire soigner…

Mais une victoire de Trump serait aussi catastrophique pour le reste du monde. Elle serait un encouragement aux partis populistes et néo-fascistes, là où ils sont au pouvoir, à poursuivre leurs politiques aux conséquences désastreuses pour la planète, comme le fait Bolsonaro en Amazonie, ou à continuer à s’attaquer aux gardes-fous qui protègent encore les fondements de la démocratie libérale.

Au sein de notre Union Européenne, qui a tant de mal à se construire et exister, elle viendrait crédibiliser les candidatures d’extrême droite engagées à défaire le projet européen, de Marine Le Pen en France à Matteo Salvini en Italie.

En Israël, une victoire de Trump viendrait au secours d’un Netanyahou malmené par un mouvement de contestation sans précédent qui demande sa démission. Jamais avant lui un Premier ministre israélien ne s’était immiscé dans la politique américaine, comme l’a fait Netanyahou dès le second mandat d’Obama, quand il a pris fait et cause pour les Républicains, rompant ainsi avec la tradition suivie par tous ses prédécesseurs de conserver une position bipartisane. Cette victoire l’encouragerait à reprendre le projet, gelé pour l’instant, d’annexer une partie importante de la Cisjordanie, mettant fin définitivement à la solution des deux États.

Sur la scène internationale, le bilan des quatre années de Trump est aussi catastrophique. La liste est longue des abandons américains qui ont contribué à l’effacement progressif des États-Unis de la scène internationale : retrait de l’accord de Paris sur le climat ; retrait de l’UNESCO ; retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, ce qui pourrait pousser encore plus l’Iran, affaibli par les sanctions américaines et isolé, à être tenté de posséder l’arme nucléaire ; retrait chaotique de la Syrie – avec, au passage, la trahison de leur allié kurde contre Daech – qui fait de Poutine le maître de la région ; reconnaissance du régime de Kim Jong-Un en Corée du Nord, sans aucune concession de sa part ; affaiblissement de l’OTAN, qualifié d’ « obsolète » par Trump qui a une approche mercantiliste de la relation transatlantique en matière de sécurité, compromettant tous les acquis depuis 1945 ayant assuré la stabilité et la paix en Europe ; refonte de l’accord de TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) remettant en cause le résultat d’années de négociations pour définir les relations de libre échange entre les Etats-Unis et l’Union Européenne…

Et cette liste est loin d’être exhaustive ! Mais comme en géopolitique, de la même façon qu’en physique, la nature a horreur du vide, ce retrait américain conduit, devant l’absence de l’Europe, à ouvrir la porte à la Chine, et dans une moindre mesure à la Russie, pour qu’ils deviennent les nouveaux acteurs majeurs en charge des grands équilibres du monde.

Le seul succès diplomatique dont peut se prévaloir Trump, ce sont les deux accords de paix – ou plutôt de normalisation – signés le 15 septembre dernier à Washington entre Israël et les Émirats arabes unis d’une part, et entre Israël et le royaume du Bahreïn d’autre part, accords qui vont être suivis prochainement d’un autre avec le Soudan.

A quelques semaines des élections, Trump n’a pas lésiné sur les pressions et les promesses pour pousser ces États arabes à normaliser leurs relations avec Israël. Présentés comme un grand succès par Netanyahou, ces accords viennent couronner une politique de l’administration américaine actuelle très engagée auprès de la droite israélienne.

Venant après le retrait de l’accord du nucléaire iranien, le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem et la reconnaissance de l’annexion du Golan, ces accords ont achevé de persuader la majorité de la population juive israélienne que Trump était son meilleur allié et le meilleur des deux candidats. Cette idée est non seulement fausse mais dangereuse pour Israël.

Tous les présidents américains, depuis Truman, se sont toujours rangés aux côtés d’Israël. Même Obama, vilipendé par Netanyahou, a consolidé la suprématie militaire d’Israël en portant l’assistance militaire américaine à 38 milliards de dollars pour les années 2018 à 2028, tout en ne cachant pas ses critiques sur la politique menée vis-à-vis des Palestiniens qui compromettait l’avenir du pays.

Levi Eshkol, un ancien Premier ministre travailliste, disait que « quand l’Amérique éternue, Israël a la grippe ». L’Amérique de Trump, affaiblie sur la scène internationale, ne peut pas garantir à Israël la sécurité et le soutien dont il aura toujours besoin, et ce ne sont pas les leaders du monde de demain, de la Chine à l’Inde, pays avec lesquels Israël développe ces dernières années une coopération dans beaucoup de domaines, qui pourront la remplacer.

Israël ne doit pas se tromper dans le choix de ses alliés. Il aura toujours besoin de se reposer sur un allié stable, comme le sont les Etats-Unis, un pays avec lequel il partage des valeurs communes de démocratie et d’attachement aux droits de l’Homme, plutôt que sur des régimes totalitaires.

Les Juifs américains, eux, ne font pas cette erreur. Ils continuent à vouloir voter en majorité pour le parti démocrate (70 %, selon les derniers sondages). Et si les dirigeants israéliens actuels continuent de privilégier la droite américaine et les évangélistes chrétiens, malgré l’antisémitisme de certains d’entre eux, au lieu des communautés juives américaines plus sensibles aux questions des droits de l’Homme et à la situation dans les territoires palestiniens, ils risquent de s’aliéner le soutien de celles-ci.

Et cela est sans doute un des plus grands dangers pour l’avenir d’Israël et du peuple juif.

à propos de l'auteur
David Chemla est Secrétaire général européen de l'Association JCall, qui rassemble les citoyens juifs européens et les amis d'Israël, partageant un lien indéfectible avec l'État d'Israël et un profond souci de son avenir, qui aspirent à une paix au Proche-Orient fondée sur un accord entre Israéliens et Palestiniens, selon le principe «deux peuples, deux États»
Comments