Une « décennie perdue » pour l’économie israélienne ?

Un écran boursier dans le hall de la Bourse de Tel Aviv, au centre de Tel Aviv, le 15 mars 2020. Photo de Flash90
Un écran boursier dans le hall de la Bourse de Tel Aviv, au centre de Tel Aviv, le 15 mars 2020. Photo de Flash90

Alors que le reconfinement se prolonge et s’intensifie en Israël, il est trop tôt pour dresser un bilan économique de la pandémie de Covid-19.

En revanche, on peut faire une première estimation des pertes encourues par l’économie israélienne depuis le début de la crise sanitaire ; la gestion hasardeuse du coronavirus par le gouvernement de Benyamin Netanyahou va laisser des séquelles qui se feront ressentir pendant encore de nombreuses années.

L’épidémie de coronavirus en Israël n’est plus seulement une menace sanitaire ; elle est aussi le symptôme d’une société en crise face à l’impuissance des pouvoirs publics à réagir rapidement à la paralysie économique. Il faut se rendre à l’évidence : la politique ultralibérale du gouvernement israélien aggrave les retombées de la crise sanitaire et ne fait que retarder la sortie de crise économique.

Les chiffres officiels sur l’impact de la crise existent : à la mi-septembre, le ministère israélien des Finances a publié sur son site Internet des prévisions économiques pour les années 2020-2023. Ce document de quatre pages est presque passé inaperçu et pour cause ; il annonce un avenir sombre pour l’économie israélienne.

Une chute record du PIB

Selon le Trésor israélien, le produit intérieur brut (PIB) va chuter de 7,2% en 2020 ; pour 2021, le PIB repartira à la hausse mais il ne progressera que de 2,2%, soit 3 points de moins que les prévisions antérieures. Selon un scenario plus optimiste, l’économie rebondira d’ici à 2023 pour retrouver son rythme de croissance de 2019.

Autrement dit, la pandémie de Covid-19 entraînera pour Israël une perte record de 10,2% de son PIB en 2020-2021, soit 150 milliards de shekels (38 milliards d’euros). Du jamais vu : même la récession provoquée en 2001 par la seconde Intifada, considérée comme une des périodes noires de l’économie israélienne, apparaît aujourd’hui comme un épisode passager et modéré.

Et encore, il ne s’agit là que des pertes de production liées aux confinements successifs et à la paralysie de pans entiers de l’économie. Le coût total de la pandémie doit inclure aussi les dépenses de l’Etat pour indemniser les chômeurs et les entreprises à l’arrêt ; la note globale sera salée…

Pour tenter d’atténuer le choc économique, les dirigeants israéliens essaient de consoler les Israéliens avec un argument décisif : le coût de la pandémie pour l’économie israélienne aurait été encore plus important si la décennie 2010 ne s’était pas achevé sur de bons résultats.

C’est vrai que l’année 2020 avait même démarré sur les chapeaux de roue : un chômage particulièrement bas (3,4 %), une inflation nulle, un niveau de vie en élevé, une dette publique modérée (60% du PIB) et une croissance soutenue (5%).

Pourquoi, avec ces bonnes conditions de départ, le choc de la pandémie sera tellement grave pour l’économie israélienne ? D’abord, parce que les confinements à répétition ont contraint plus d’un million de salariés israéliens à un congé sans solde, alors qu’un demi-million d’indépendants et micro-entrepreneurs se sont retrouvés privés de toute ressource du jour au lendemain.

Ensuite, parce que lorsqu’il a fallu indemniser tout ce monde, une « surprise » attendait les Israéliens : à force de rogner dans la protection sociale, l’Etat a réduit les allocations chômage à leur strict minimum, ce qui ne permet pas de faire face à une grave crise de l’emploi.

Comme le chômage partiel ou technique n’est pas reconnu en Israël, la sécurité sociale a dû faire preuve d’imagination pour indemniser les salariés sans emploi mais qui n’ont pas été licenciés ; quant aux travailleurs indépendants, qui ne sont pas couverts par l’assurance-chômage, ils restent tributaires du bon vouloir des fonctionnaires du Trésor qui débloquent l’aide publique au compte-gouttes.

Le prix de l’ultralibéralisme économique

Les Israéliens paient aujourd’hui le prix de la politique libérale des gouvernements de Benyamin Nétanyahou depuis plus d’une décennie ; ceux-ci ont coupé dans la dépense publique civile, abaissé la fiscalité, désinvesti dans la santé et privatisé les services publics à tout va.

C’est bien l’idéologie ultralibérale qui a ralenti l’intervention des pouvoirs publics en matière économique et qui a fait perdre un temps précieux aux entreprises paralysées par la crise sanitaire.

Mais ce n’est pas tout : l’actuel gouvernement de coalition est tellement déchiré par des dissensions internes qu’il n’a toujours pas pris le temps de voter un budget pour 2020. Même incertitude pour 2021 : l’année va démarrer sans budget pour l’Etat, sans plan de relance, sans perspective de sortie d’après-crise et sans les investissements nécessaires pour renforcer la protection sociale et soutenir l’emploi, les infrastructures, la santé, etc.

Même l’OCDE, dans un rapport publié à la fin septembre sur l’état de l’économie israélienne, confirme que le coronavirus a provoqué une onde de choc profonde et que la reprise sera lente.

Selon les experts internationaux, ce sont surtout des réformes fiscales et des investissements publics massifs dans les infrastructures (notamment transports et énergies renouvelables) qui permettront de soutenir l’activité économique et de relancer la croissance ; bref, des propositions à l’opposé de la politique libérale conduite par le gouvernement.

Il faut se rendre à l’évidence : rien ne garantit que la crise économique et sociale actuelle ne se prolonge au-delà de 2023 comme les prévisions officielles le laissent entendre. Les politiciens israéliens se plaisent à comparer la lutte actuelle contre le coronavirus à la guerre de Kippour ; dans les deux cas, Israël aura été pris par surprise et mal préparé.

Ces mêmes dirigeants oublient de rappeler à leurs administrés que l’économie d’Israël pourrait connaître une nouvelle « décennie perdue », comme celle qu’elle avait connue après la guerre de Kippour ; le conflit de 1973 avait fait perdre une décennie de croissance à l’économie du pays. Il faudra le plan de stabilisation de 1985 pour juguler l’hyperinflation et remettre l’économie israélienne sur la voie de la croissance.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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