Un Juif qui ne veut plus être juif

Avraham Burg à la Conférence israélienne sur la démocratie, tenue à Tel Aviv le 17 février 2015. Photo par Amir Levy / FLASh90
Avraham Burg à la Conférence israélienne sur la démocratie, tenue à Tel Aviv le 17 février 2015. Photo par Amir Levy / FLASh90

Un article du Figaro du 10 février dernier parle de « Avraham Burg, le Juif qui ne veut plus être considéré comme appartenant à la « nationalité juive ».

L’association « France Palestine Solidarité » publiait le 5 janvier la traduction d’une interview parue dans le journal Haaretz. On pouvait y lire la question du journaliste « Vous êtes toujours croyant ? » et la réponse d’Abraham Burg : « Je n’ai jamais cru. Dieu ne fait pas partie de mes équations. J’ai écrit cinq livres sur les raisons pour lesquelles je ne m’intéresse pas à lui. ».

En juin 2020, on pouvait lire dans le journal suisse « Le Temps » que « Avraham Burg est à l’origine d’un appel qui a réuni plus d’un millier de parlementaires européens pour s’opposer à l’annexion de la Cisjordanie ».

Abraham Burg a publié en Israël en 2007, « Vaincre Hitler » où « il critique le virage nationaliste et ethnique qu’a pris le pays au cours des dernières décennies et s’oppose aux nouvelles « théories raciales juives » des extrémistes religieux et stigmatise l’usage de la force militaire ».

Abraham Burg, un Juif israélien qui ne veut plus être juif…

Cette attitude anti-juive m’a rappelé un texte écrit par Bernard Chouraqui consacré à Adolphe Hitler où il lui fait tenir des propos incroyables, qu’il a réellement tenus : « Il faut tuer le juif qui vit en nous ! Il faut tuer en nous la tentation de l’immortalité ! ». Hitler voulait non seulement exterminer les Juifs mais aussi toute trace de judéité chez les non juifs.

Comment est-il possible qu’Hitler ait réussi aujourd’hui ce tour de force ? Un Juif aujourd’hui veut tuer en lui le Juif qui vit en lui ! En lisant les propos d’Abraham Burg, je me sens triste. Je suis sidéré de voir de quelle façon l’idéologie nazie a pu se transformer subrepticement en humanisme laïc pseudo-universaliste.

Pour moi qui ne suis pas juif et sens en moi une connexion à l’identité juive synonyme d’immortalité, je me sens en danger à cause d’Abraham Burg. Ma connexion au divin passe par Israël. Or, si Israël n’est plus juif ce n’est plus Israël.

Abraham Burg est né à Jérusalem et en 2007 il a obtenu la nationalité française. Pourquoi a-t-il voulu avoir la nationalité de mon pays ? Je ne sais pas quelles ont été ses motivations mais il est probable qu’il aime la France. Je suppose qu’il apprécie notre conception de la laïcité, notre histoire, notre mentalité…

Certes la laïcité française a bien des avantages mais pour un croyant (comme moi par exemple) je trouve que ce n’est pas si facile. Ayant vécu quelques années en Amérique latine je me souviens de l’absence de frontière entre la vie privée et la vie publique : même dans un contexte professionnel on parlait librement de religion. En France je souffre d’une absence totale de référence au transcendant. C’est un sujet tabou.

En Israël, j’aime cette référence constante à la Torah, que l’on soit juif ou pas. Il n’y a pas de frontière nette entre le sacré et le profane. Depuis la loi État-nation du peuple juif adoptée en 2018, Abraham Burg craint qu’il n’y ait plus de séparation entre « l’Eglise et l’Etat », entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Il craint une ségrégation entre des Juifs qui seraient plus juifs que d’autres.

Il craint une sorte d’apartheid entre citoyens israéliens juifs et non juifs. Il craint aussi l’annexion de la Cisjordanie. Il craint que l’identité juive ne se restreigne qu’à son caractère ethnique. Abraham Burg a perdu la foi en son propre pays et renie son identité juive, celle qui justement a permis à son peuple de rester vivant et à son pays de ressusciter.

Il semble a priori que ce n’est pas l’identité juive qui gêne Abraham Burg mais le concept de « nationalité juive » induit par la loi de 2018. Cependant, une fois qu’il aura fui son pays et sera réfugié en France, même ayant renié son identité juive (israélienne ou pas), Abraham Burg sera toujours considéré comme juif, qu’il le veuille ou non. Il aura contribué à l’antisionisme et à l’antisémitisme et en sera la première victime. Ou plutôt ce sont ses enfants qui souffriront et pas lui. Cela ne lui importe sans doute pas.

Abraham Burg exprime ce que ressentent beaucoup de Juifs en Israël et dans le monde ; son point de vue n’est pas isolé. Le problème est qu’il exporte une dispute « intra-familiale » à l’extérieur d’Israël. Cela me fait penser à Jésus de Nazareth qui avait des propos virulents contre certains Juifs. Ses paroles ayant été sorties de leur contexte, on en a fait une religion juive anti-juive. Ce n’est qu’après 2000 ans de déviances que l’Eglise Catholique a entamé sa techouva en 1965 avec Nostra Aetate. Ce n’est qu’un début, le chemin est encore long jusqu’à une véritable téchouva.

L’universel en question

Pour Abraham Burg ce qui est universel ce n’est pas l’âme d’Israël mais la laïcité issue de la Révolution française. Pour lui, si Israël imitait la France, ce serait parfait ; mais si Israël est juif c’est désespérant. Effectivement, si l’on observe certaines déviances d’une conception uniquement ethnique de l’identité juive, on peut comprendre l’angoisse d’Abraham Burg. Mais si l’on dépouille l’identité juive de toute référence à la Torah, qu’en reste-t-il ? Un judaïsme « chrétien » ? Un idéal universel d’égalité et d’amour ? Un judaïsme humaniste abstrait. Une morale idéaliste et mièvre.

Non seulement les Musulmans et les Chrétiens mais aussi les croyants de toutes les religions ont besoin d’Israël, pas d’un Israël vidé de sa substance mais d’un Israël juif. Au moment où la majorité du peuple juif est retourné « à la maison », certains comme Abraham Burg ont perdu la foi en leur propre identité, l’identité « lumière des nations ».

Ce désespoir nihiliste est le même que celui des théoriciens du nazisme. Cet antisémitisme qui a provoqué la Shoah a pris aujourd’hui une forme tout-à-fait innovante et déconcertante, celle de l’humanisme. Ce nouveau visage de l’antisémitisme est très inquiétant car il avance masqué. Son masque a les couleurs de la bonté, de la bienveillance, de la charité et de l’amour ; mais derrière cette apparence il y autre chose.

Argumenter auprès d’un érudit comme Abraham Burg serait vain. Lui parler de judaïsme qu’il connaît aussi bien qu’un rabbin ne servirait à rien. Lui montrer la beauté de son pays qu’il connaît par cœur ? Le connaît-il avec le cœur ? Ou seulement avec son cerveau ?

Israël, « Regarde-toi dans mes yeux, tu vas te trouver sublime » (Bertrand Blier). La beauté de l’âme juive se voit dans le regard de Goyim. Ce sont les non-juifs qui peuvent dire aux Juifs que dans leur identité il y a une dimension universelle qui les dépasse eux-mêmes. Et à la question « comment se fait-il que des Juifs ne veuillent plus l’être ? », on pourrait répondre par une autre question : « comment se fait-il que des goyim s’en attristent ? ».

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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