Un conflit culinaire bimillénaire

Imaginez qu’un garçon juif (pratiquant) tombe amoureux d’une non-juive et qu’il soit invité à dîner chez ses futurs beaux-parents… Le voici qui débarque avec ses casseroles, sa vaisselle et sa nourriture en expliquant à sa belle-mère qu’il ne peut pas manger ce qu’elle lui propose.

Celle-ci, pourtant pleine d’admiration pour le peuple juif, aurait du mal à avaler la pilule. On pourrait alors suggérer à sa fiancée de se convertir mais cela ne résoudrait pas le problème, au contraire : une fois convertie celle-ci ne pourrait plus manger à la table de ses parents.

C’est grâce à la casherout que le peuple juif a survécu puisque ces règles culinaires ont préservé le peuple juif de l’assimilation. Mais c’est aussi à cause de la casherout qu’une dispute a éclaté il y a deux mille ans entre des Juifs et des nouveaux convertis au judaïsme. Ce conflit culinaire a provoqué une discussion entre les disciples de Jésus juifs et les disciples de Jésus grecs qui a abouti à la décision de ne plus manger casher (et finalement même pour les Juifs disciples de ce rabbi).

Avant de rappeler cette histoire je voudrais poser une question. Imaginez que le gouvernement d’Israël (poussés par les religieux de la Knesset) décide que les Israéliens qui ne mangent pas casher ne sont pas juifs… C’est inenvisageable, impossible. Ce n’est pas la casherout qui différencie un Juif d’un non-juif. Alors, si ce n’est pas la nourriture qui différencie les Juifs et les Chrétiens, qu’est-ce qui les différencie ?

Dans le deuxième chapitre de l’épître aux Galates au verset 13, Paul raconte qu’il reprocha à Pierre son « double jeu ». En effet, Pierre dissimulait aux Juifs et aux Juifs convertis (ou Chrétiens d’origine juive) qu’il mangeait avec des non-juifs (des Chrétiens d’origine païenne). Néanmoins il demandait aux non-juifs convertis de suivre les prescriptions du judaïsme. Paul lui reproche de ne pas vouloir donner la primauté à son identité chrétienne par rapport à son identité juive.

Cette petite dispute qui a eu lieu vers l’an 55 sera restée un malentendu pendant à peu près dix-neuf siècles. Ce n’est que depuis la deuxième moitié du XXe siècle que l’Église cherche à concilier les deux positions (casher ou non) en scrutant son propre mystère1.

Le jour de la Pentecôte tout était simple (Actes 2,14-36) : Pierre n’annonce pas un nouveau dieu ou la naissance d’une nouvelle religion ; il affirme aux Juifs que le Messie est venu. Le christianisme n’existe pas encore : il s’agit d’un courant interne au judaïsme parmi d’autres, comme il y en a toujours eu. Les problèmes apparaissent quand les disciples de Jésus invitent des non-juifs à participer aux prières juives dans le Temple et les synagogues.

Si des Juifs croient que le Messie est Jésus, cela n’est pas gênant ; mais prétendre être juif sans suivre les règles du judaïsme, ce n’est pas acceptable. Et lorsqu’en 48 le premier Concile (ou Assemblée de Jérusalem) décide que les non-juifs n’ont plus besoin d’être circoncis, la situation devient intenable : le courant juif des disciples de Jésus ouvre la porte du judaïsme à des gens qui ne respectent pas les commandements !

Pierre ne voulait pas abandonner la religion de ses ancêtres puisque Jésus ne l’avait pas fait et ne l’avait pas explicitement souhaité. Cependant il avait dit : « faites des disciples parmi tous les goyim » (Matthieu 28,19, traduction d’André Chouraqui). Et puis, le judaïsme étant à cette époque la seule religion autorisée dans l’empire romain, en sortir signifiait entrer dans l’illégalité et risquer d’être persécuté. Aussi Pierre est-il réticent à prendre cette grave décision. Paul, en critiquant son double jeu, le contraint à choisir.

Le christianisme va alors s’émanciper du judaïsme et se donner une identité propre. On distinguera alors deux groupes : d’un côté les juifs convertis ou judéo-chrétiens (l’Église de Jacques), et de l’autre les non-juifs convertis ou pagano-chrétiens. Plus tard, au IIe siècle, les judéo-chrétiens disparaîtront lorsque vers 135 les Romains expulseront les Juifs de Jérusalem. Petit à petit, les Juifs devenus chrétiens ont perdu leur identité juive parce que les pagano-chrétiens devenus majoritaires ne leur ont pas donné une place propre et ont, au contraire, tout fait pour l’effacer (les assimiler).

Que se serait-il passé si le christianisme était resté à l’intérieur de sa matrice juive ? Se serait-il dissout ? Aurait-il provoqué un schisme ? La rupture entre les Juifs disciples de Jésus et les « Juifs normaux » est un déchirement qui semble avoir été à la fois inévitable et nécessaire. Le christianisme avait besoin de prendre conscience de lui-même. Il était comme un bébé qui devait se séparer de sa mère pour devenir lui-même. Cependant, lorsque plus tard (progressivement jusqu’au Concile de Nicée-Constantinople en 325) il a abandonné sa maison, n’a-t-il pas oublié sa famille ?

Grâce à Paul le christianisme sort du judaïsme. « L’apôtre des Gentils » tente de donner à cette religion devenue autonome une identité propre et équilibrée, ni juive ni païenne. Il lutte à la fois contre les « judaïsants » et contre les influences de la religiosité grecque. Il n’a cependant pas pu éviter la perte du lien avec la culture juive, et l’influence de la culture grecque, la « matrice adoptive » du christianisme a pris le dessus.

Pour rendre son discours accessible à tous, Paul utilise des oppositions : foi/ Loi ; foi/ œuvres ; liberté/ asservissement ; esprit/ chair. Au moyen de ce système de pensée binaire, il coupe le cordon ombilical qui reliait le christianisme au judaïsme et provoque une déchirure (ou naissance). Ainsi le christianisme commence à être expulsé du judaïsme et à se développer en tant que nouvelle religion. Rejetant la Loi juive, le christianisme va se créer un nouveau système légaliste ; rejetant l’asservissement, il va aspirer, paradoxalement, à une espèce de libéralisme religieux. « Aime et fais ce que tu veux », résume saint Augustin qui voyait la liberté de l’amour en tant qu’aboutissement d’un cheminement, origine et finalité de tous les commandements.

Comment peut-on parvenir au sommet de la montagne sans emprunter le chemin ? L’amour est bien la plénitude, l’accomplissement, le condensé de toute la Loi. Mais l’amour sans règles est utopique. L’amour de Dieu implique de suivre Sa volonté. Et qu’est-ce que la Loi si ce n’est l’expression de Sa volonté ? Étudier la Loi c’est chercher à connaître Sa volonté. En rejetant la Loi juive (les mitsvot et la Torah orale), le christianisme a cru pouvoir se passer de précisions, notamment sur la façon de vivre la sexualité, de gérer son argent, etc. En bref sur la manière de s’aimer les uns les autres.

En fermant les yeux sur ce qui est terrestre pour ne regarder que vers l’au-delà, le christianisme est progressivement tombé dans un système binaire simpliste où il suffirait d’être pauvre et de souffrir pour obtenir au Ciel les richesses de Dieu et le bonheur éternel.

La foi ne s’oppose pas aux œuvres. Paul a été mal compris, surtout par Luther. Paul était pourtant cohérent, à la fois respectueux des mitsvot (lui continuait à manger casher) et élève du maître galiléen ; mais son langage a été récupéré et détourné de son sens. Nous avons oublié que Paul parlait avant la destruction du Temple (70) et avant que le christianisme ne devienne la religion officielle de l’Empire (au IVe siècle). Paul demandait aux Chrétiens d’avoir le courage de sortir du judaïsme et d’aller si nécessaire au devant des persécutions et de la mort. Ses paroles ont été ensuite reprises et amplifiées, tandis que le judaïsme avait pris la position de persécuté et que le christianisme avait pris le pouvoir.

Ainsi, quand Paul parle des œuvres nous pouvons entendre ce terme de deux façons. Le premier sens pourrait être celui de « faire » ou « fabriquer », donc de laisser derrière soi une œuvre, une construction visible. Dans ce sens là, évidement la foi est plus importante que l’activisme. Mais œuvres peut aussi avoir le sens « d’être », c’est-à-dire de faire ce qui est bon, ce qui est amour, ce qui est juste. Dans ce sens, la foi n’est pas dissociable de l’être.

Et puis le mot foi peut aussi avoir plusieurs sens. Le sens le plus faible peut être « l’autosuggestion psychologique » : je me convaincs moi-même que je crois, alors qu’au fond de moi, je sais bien que ce n’est qu’une hypothèse. Ou bien la foi peut avoir le sens plein de confiance ; il se rapproche alors du « faire » qui est « être ». Dieu existe puisque je l’aime et qu’il me rend heureux. Je crois en Lui, donc je fais ce qu’il aime, j’écoute sa voix, sa volonté d’amour, sa Loi. Et en faisant je comprends : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous l’entendrons » (Exode 24,7).

Le judaïsme ne connaît pas ce dualisme absurde, Paul non plus d’ailleurs ! Il ne le vivait pas ; mais ses paroles, détournées de leur finalité et sorties de leur contexte, ont été absorbées par les paganismes hellénique et romain, et ont abouti à des incohérences internes à l’Église. Elle a depuis essayé de rétablir l’équilibre. Cependant, il reste encore des traces de cette malheureuse interprétation binaire, non seulement à l’intérieur du christianisme mais surtout dans la culture occidentale.

La parabole du fils perdu et retrouvé (ou « du fils prodigue » ou « du père miséricordieux », Luc 15,11-32) peut nous aider à comprendre le cheminement du peuple juif et de l’Église2. Paul aurait été à la fois généreux et prodigue. Il a voulu partager l’héritage (le salut, l’élection), offrir la vérité au plus grand nombre, mais l’héritage a été gaspillé, sali au contact des cultures païennes. Le plus jeune fils a cru pouvoir se passer de son père tandis que l’aîné, plus prudent et avare, n’a pas voulu dépenser sa part. L’aîné, blessé par son jeune frère qui lui conteste la légitimité de son héritage et veut l’en déposséder, a par conséquent de bonnes raisons de le protéger.

Le jeune fils est retourné vers son père. L’Église, par la voix du pape en l’an 2000, a demandé pardon au frère aîné – donc à son père. Mais le fils aîné n’a pas encore accepté le retour de son jeune frère. Il continue de travailler aux champs, de surveiller jalousement son héritage. Cependant, le jeune fils n’est pas encore entièrement retourné à la maison. Jean Paul II, Benoît XVI, le pape François ainsi que de nombreux Catholiques à leur suite se réjouissent de ce retour à la source. Pourtant la majorité des Chrétiens ne tient pas à se réconcilier avec le frère aîné et craint de revenir chez le père. Aussi, le grand frère tarde-t-il lui aussi à pardonner à son jeune frère, il n’a pas envie d’entrer dans la salle de fête.

Et puis, l’aîné ne se sent pas encore estimé pour ce qu’il est ; son frère voudrait encore le changer au lieu de le laisser évoluer à son rythme. Les Juifs n’ont pas besoin de se convertir au christianisme puisqu’ils connaissent déjà « Dieu ». Jésus lui-même l’explique aux non-juifs : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs » (Jean 4,22).

Reprenons la question initiale : si ce n’est pas la nourriture qui différencie les Juifs et les Chrétiens, qu’est-ce qui les différencie ? L’idolâtrie. Vient alors la question suivante : l’idolâtrie est-elle inhérente au christianisme ou pourrait-on « cashériser Jésus » ? A mon avis, c’est possible : de même qu’il est parfaitement légal de penser que le rabbi de Loubavitch est le messie, il est tout-à-fait légal de considérer que Jésus est le (ou un) messie. Ensuite il faudrait approfondir la définition du mot « messie » qui, pour le christianisme n’est pas du tout la même que dans le judaïsme où ce terme est polysémique.

On pourrait alors envisager de considérer Jésus comme le premier messie, le fils de Joseph. C’est d’ailleurs ainsi qu’Armand Abecassis, à la suite de Maïmonide, envisage la résolution du conflit théologique. Il ne resterait alors plus que le conflit culinaire…

1« Scrutant le mystère de l’Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée Abraham. » Quatrième paragraphe de la déclaration Nostra Aetate sur l’Église et les religions non chrétiennes, Vatican II, 1965.

2« Celui-là même qui dit cette parabole est devenu le fils perdu d’Israël, alors que ce n’était nullement son intention. Pendant près de deux millénaires, il est demeuré en terre étrangère, pendant que le fils aîné – le peuple juif – gardait une stricte attitude d’obéissance envers le père. Mais il semble désormais que se soit instauré un processus de retour de Jésus au sein du peuple juif. Il fait retour à la maison du père : le fils aîné doit s’en réjouir puisque notre frère Jésus était mort, et voici qu’il est de nouveau bien vivant. Il était perdu et le voilà retrouvé. » Schalom Ben Chorin, Mon frère Jésus, Seuil, 1983, page 93.
à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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