Un chrétien dans le judaïsme, Aimé Pallière

« La vocation de la lumière qui émane d’Israël n’est pas d’absorber ou de détruire les autres religions, comme il n’est pas de la vocation d’Israël de détruire les autres nationalités. Notre objectif consiste plutôt à les parfaire, à les élever et à les purger de leurs impuretés. » Rav Abraham Isaak Kook, lettre au Rabbi Pinhas Hakohen, 1908

Sur la façade de l’abbaye Saint-Michel de Frigolet à Tarascon on peut admirer une magnifique étoile de David (photo ci-dessus), décoration étonnante pour ce genre de lieu… C’est dans cette abbaye de Provence qu’avait décidé de terminer ses jours Aimé Pallière (1868-1949), un disciple du rabbin Elie Benamozegh.

Catherine Poujol a donné pour titre à sa biographie1 « Un chrétien dans le judaïsme » et dans son article « Aimé Pallière, le paradoxe d’un président chrétien pour l’Union universelle de la jeunesse juive » elle met le verbe « convertir » entre guillemets : « le chrétien qui s’était « converti » au judaïsme ». Alors est-il devenu juif ou pas ? Était-il un « ben noah » ? Est-il resté chrétien ? Ce n’est pas clair.

Ces questionnements sont d’une brûlante actualité puisqu’aujourd’hui un nombre toujours plus grand de chrétiens se tourne vers le judaïsme. Certains choisissent l’option du noahisme, sorte de judaïsme allégé avec 7 mitsvot au lieu de 613.

Pour accueillir tous ces nouveaux adhérents au « judaïsme noahide », le rav Oury Cherki a créé le Centre noahide mondial. Il y a quelques années je lui avais demandé si les chrétiens pouvaient devenir Bne Noah (ou guer tochav). Dans sa réponse (échange complet disponible avec ce lien) le fondateur du Centre noahide mondial m’avait indiqué trois exigences pour faire partie « spirituellement » d’Israël :

  • Premièrement, renoncer à la théologie de la substitution, qui est une sorte de scandale, du point de vue de la tradition juive ;
  • Deuxièmement, refuser tous les éléments de paganisme qui se sont introduits dans la théologie chrétienne ;
  • Troisièmement, être ouvert à accepter les enseignements des rabbins d’Israël.

Ces questionnements sont très actuels pour une seconde raison : le nombre croissant de chrétiens (protestants) qui se disent « juifs » et qu’on appelle « les juifs messianiques ». L’estimation du nombre de juifs messianiques dans le monde ateindrait 350 000, dont environ les deux tiers vivent aux États-Unis (source wikipedia). Sont-ils juifs ou chrétiens ?

A mon avis, puisqu’ils croient que Jésus est le Messie (et ne sont pas convertis au judaïsme) ils sont chrétiens. Le problème est la malhonnêteté de leur dénomination ambiguë. Comment tracer une frontière nette entre l’identité juive et l’identité chrétienne ? Comment éviter cette confusion entre juifs et chrétiens ? On ne peut pas être chrétien et juif sauf si on est, comme par exemple le cardinal Lustiger, né juif.

L’une des autres questions que suscitent toutes ces formes de « pseudo-judaïsme » est la suivante : comment accueillir tous les chrétiens qui désirent faire partie du peuple d’Israël sans motivation suffisante pour entreprendre le difficile chemin du guiour (conversion) ? Le noahisme semble une option intéressante mais problématique car ce n’est pas véritablement du judaïsme et ce n’est pas vraiment une religion. C’est une sorte d’annexe du judaïsme qui ne permet pas de se sentir membre à part entière d’Israël.

Aimé Pallière a visiblement souffert de cette identité flottante. Il n’était plus vraiment chrétien et pas tout à fait juif ; il a terminé ses jours en solitaire auprès d’une communauté de moines catholiques et c’est dans cette abbaye qu’il est enterré. Il ne me semble pas qu’on puisse proposer une solution unique, chaque personne choisit son propre chemin : entrer dans un groupe de Bne Noah, se convertir au judaïsme ou rester dans le christianisme avec un cœur orienté vers Israël. En effet, je pense que les éléments donnés par le rav Cherki pour devenir spirituellement enfants d’Israël sont envisageables même en restant chrétiens.

En effet tout chrétien peut (et doit) renoncer à la théologie de la substitution. Deuxièmement, un chrétien en recherche d’authenticité a besoin de faire un travail personnel pour épurer sa foi de tous les éléments idolâtres qui se sont introduits dans la théologie chrétienne détachée du judaïsme. Enfin, – ou plutôt en premier- tout chrétien peut profiter des enseignements des enseignants et rabbins d’Israël.

Parmi ces trois points il y en a un qui est plus délicat (et douloureux) que les deux autres : comment épurer le christianisme de tout ce qui est païen ? Le rav Kook poserait la question d’une manière plus abrupte : comment purger le christianisme de ses impuretés ? Pour cela il faudrait tout d’abord les identifier. Il y en a beaucoup mais j’en vois une principale et qui est certainement la plus difficile à corriger. On pourrait appeler ce défaut chrétien « l’obsession du Messie ». Le point de désaccord le plus gênant dans le dialogue entre juifs et chrétiens est l’identité du Messie/Christ.

Pourtant du côté juif le Messie n’est pas une question essentielle mais plutôt marginale, annexe, facultative. Je me souviens d’avoir demandé un jour à Haïm Korsia (avant qu’il devienne Grand Rabbin de France) ce qu’il pensait du Messie. Il m’avait répondu que ses connaissances étaient trop limitées sur ce sujet pour me répondre… Était-ce de l’humour ? En tout cas cela révèle bien le problème chrétien de la focalisation sur la personne du Messie. Cette monomanie empêche ceux qui en sont victimes de s’ouvrir aux multiples aspects de de la religion chrétienne et les coupe de leur source juive.

Les chrétiens ont besoin de sortir de l’hellénisme pour retrouver leur origine hébraïque. Leur tendance grecque à l’idéalisation de l’homme révèle un mal-être spirituel et une méconnaissance du Divin : l’idolâtrie du Messie nuit à la relation avec Celui qui l’a envoyé. Comme disait Manitou « Jésus-Christ, en tant que figure propre à révéler le Dieu d’Israël aux nations a caché non seulement Israël mais le Dieu d’Israël dans sa vérité ».

Pour ouvrir les yeux sur le Dieu qu’a tenté de révéler le Messie de chrétiens, pourquoi ne pas s’adresser à ceux à qui a été confiée la connaissance de ce Dieu ? Cette réponse est tellement simpliste et le remède est tellement évident que l’on peut se demander pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt. Cela me fait penser à la question d’un enfant posée au prêtre à la sortie d’une messe : « Mais alors… puisque Jésus était juif, comment ça se fait que nous on ne l’est pas ? ».

1 Catherine Poujol, Aimé Pallière (1868-1949). Un chrétien dans le judaïsme, Desclée de Brouwer, 2003

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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