Un Arabe israélien

Je me sens comme un Arabe israélien.

Je me sens palestinien dans le sens où mon identité est en lambeaux. Je veux parler de mon identité chrétienne. Depuis qu’Israël est ressuscité sur sa terre, la religion chrétienne est devenue virtuelle, sa vacuité est devenue flagrante.

C’est en lisant « Les Arabes dansent aussi » de Sayed Kashua que j’ai mieux compris mon problème identitaire. J’en avais déjà conscience, mais grâce à cet écrivain arabe israélien je parviens à exprimer en mots ce que je ressens. Je suis comme lui en exil. En exil par rapport à ma terre natale, la religion chrétienne. Au contact d’Israël mon christianisme s’est déconstruit jusqu’à devenir « juif ». Jésus est retourné à sa place, dans le judaïsme et je reste dans le désert, dans une maison fantomatique, dans une religion vidée de sens, inexistante.

Sayed Kachua est né en 1975 ; il a grandi à Tira, un village arabe en Israël. Admis dans un lycée de Jérusalem il étudie en milieu juif, et l’hébreu devient sa langue quotidienne. Il a publié plusieurs romans autobiographiques où il raconte sa tentative d’intégration au milieu juif israélien. L’un des chapitres de son premier livre « Les Arabes dansent aussi » est intitulé « Je voulais devenir juif »… Il a aussi écrit un série satirique diffusée à la télévision israélienne, Avoda Aravit (« Travail d’Arabe ») où il se moque à la fois de Juifs et des Arabes. En 2014, menacé par des Arabes ayant mal pris son humour, et inquiet à cause de la montée de l’extrême droite, il décide d’émigrer avec sa famille aux États-Unis.

Je me sens israélien parce que c’est dans ce pays que je ressens le plus nettement la Présence du divin et c’est dans cette culture éclectique que je me sens le plus épanoui au sens spirituel. Ayant grandi dans la religion catholique j’ai découvert en fin d’adolescence que Jésus était juif et décidé d’approfondir mes racines spirituelles. L’étude de l’hébreu et de la Torah, la fréquentation de synagogues et plusieurs voyages en Israël ont peu à peu modifié mon identité religieuse.

J’ai même envisagé de me convertir au judaïsme, cela me semblait plus cohérent puisque le judaïsme est la religion de Jésus alors que le christianisme en est une excroissance. En 2019 j’ai interrogé à Jérusalem un Juif qui voit en Jésus le Messie, Ariel Cohen Alloro qui cependant ne se sent pas du tout chrétien. Cette espèce de syncrétisme que je distingue nettement du mouvement juif messianique (chrétien) ne m’a pas semblé satisfaisante ; ce n’est pas mon chemin. Le judaïsme m’a fait connaître HaChem et relativiser la personne du Messie ; aussi je me sens plus à l’aise dans un judaïsme qui ne fait pas du Messie un personnage central. Ma conception du Messie est devenue plus large et non limitée à une personne ; en bref, pour moi le Messie est plutôt un idéal, un projet en devenir qui s’appelle Israël.

Dans son roman « Et il y eut un matin » Sayed Kachua, « en butte à l’ostracisme de la population juive de la ville où il réside, retourne vivre dans le village de son enfance. Le repos qu’il pensait y trouver n’est qu’illusoire car il se retrouve en perpétuel décalage dans la société de ses parents. Dans cette fiction née de sa propre histoire, il explore l’impossible identité des Arabes israéliens. »

Dans ce livre Sayed Kachua exprime son angoisse en imaginant que l’ONU réalise « la solution à deux États » : du coup les Arabes israéliens deviennent du jour au lendemain palestiniens ! (et les habitants juifs de Judée-Samarie (Cisjordanie) sont contraints de déménager côté israélien). La catastrophe : deux États ethniquement homogènes côte à côte. C’est la fin du projet d’un seul pays où cohabitent les Arabes et les Juifs. Le cauchemar de la création d’un État palestinien signifierait la perte de la citoyenneté israélienne pour les Arabes israéliens. D’où le sentiment ambivalent de Sayed Kashua qui ne sait écrire qu’en hébreu mais affirme pourtant haïr cette langue.

Pour ma part, en tant que Chrétien je me sens « habitant d’Israël » (dans un sens spirituel). Cependant, en me considérant comme « membre associé d’Israël » je ne suis plus chrétien et je ne suis pas non plus juif… Je suis exilé de ma propre religion sans pour autant faire réellement partie d’Israël. Je suis un étranger des deux côtés, comme apatride, comme un Arabe israélien qui ne se sent ni palestinien ni israélien. Ou les deux à la fois.

La crainte de Sayed Kashua est de devenir palestinien ; la mienne est de rester parmi des Chrétiens coupés du judaïsme et d’Israël. En effet ces deux identités (chrétienne et palestinienne) ont en commun leur lien à Israël et leur vacuité hors d’Israël. La Palestine est une invention des Romains, du KGB ou de Yasser Arafat tandis que le christianisme (sa structure) est une invention -aussi- des Romains pour cimenter leur Empire. En réalité les Arabes d’Israël et de Palestine (Cisjordanie et Gaza) comme les Chrétiens font partie d’Israël. Ils n’ont pas d’autre identité. C’est ce que la plupart des Juifs ont du mal à comprendre. Et à admettre.

Je crois qu’il est possible de rêver et d’être simultanément réaliste. Un unique pays appelé Israël pour tous les habitants de cette terre est crédible. Et un « ensemble spirituel » commun aux Juifs et aux Chrétiens (et aux Musulmans) est envisageable. D’ailleurs cette issue aux conflits israélo-palestinien et judéo-chrétien est déjà en train d’émerger hors du champ visuel médiatique. De nombreux Arabes israéliens se définissent comme israéliens et de plus en plus de Chrétiens prennent conscience de leur appartenance à une même famille spirituelle issue d’Abraham et de son petit-fils Israël.

Israël n’est pas un projet socialiste laïc destiné à servir de refuge aux Juifs éventuellement persécutés. Israël est le projet de la Torah, le projet de la Bible. Et pour les Chrétiens (comme pour les Palestiniens et les Arabes israéliens) ce projet « juif » ne peut être considéré comme uniquement juif.

« Alors les apôtres réunis lui demandèrent : Seigneur, est-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d’Israël ? » (Actes 1,6) Cette petite question posée par les apôtres à Jésus juste avant son départ (l’Ascension) est à mon avis fondamentale. C’est comme si les apôtres posaient LA question la plus importante à leur maître puisqu’ils savaient que c’était la dernière question. Cette question ressemble à un reproche : « tu as fait des choses formidables, tu es même ressuscité… mais il manque encore quelque chose, quelque chose que nous attendons : quand vas-tu nous libérer des Romains ? » Jésus aurait pu se fâcher et peut-être partir déçu en se disant « ils n’ont rien compris, je suis venu parler d’amour et ils me parlent de politique… ». Non, Jésus ne se met pas en colère, il leur répond simplement que ce n’est pas pour tout de suite…

Deux mille ans plus tard, Israël est la réponse à cette attente.

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Deux films inspirés des livres de Sayed Kashua :

Le film « Mon fils » d’Eran Riklis inspiré de ses deux livres, « Les Arabes dansent aussi » et « La Deuxième personne« .

Le film « Et il y eut un matin » d’Eran Kolirin est présenté dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes 2021

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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