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Un an après Assad, l’Occident célèbre-t-il un mirage ?

Visite de Hadja Lahbib, commissaire européenne, en Syrie le 17 janvier 2025 à Damas. Ahmed al-Charaa (à droite) et Hadja Lahbib.(Crédit : Union européenne - CC BY 4.0)
Visite de Hadja Lahbib, commissaire européenne, en Syrie le 17 janvier 2025 à Damas. Ahmed al-Charaa (à droite) et Hadja Lahbib.(Crédit : Union européenne - CC BY 4.0)

Le 8 décembre marque le premier anniversaire du renversement de Bachar el-Assad et de l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa. Une date que nombre de capitales occidentales célèbrent comme l’ouverture d’une ère nouvelle : celle d’une Syrie enfin tournée vers la reconstruction, la stabilité et, peut-être, une forme de normalisation régionale.

Je comprends cette aspiration. Je souhaite qu’elle se réalise. Après quinze années de guerre, d’effondrement économique et de fragmentation sociale, qui ne souhaiterait pas voir émerger un dirigeant pragmatique, soucieux de tourner la page et de reconstruire son pays ?

Mais cet espoir, pour légitime qu’il soit, ne saurait remplacer l’analyse.

Un an après, le compte n’y est pas

La tentation de croire au « pragmatisme » du nouveau régime repose sur un malentendu. Certes, al-Charaa maîtrise les codes d’un homme d’État, jeune de surcroît : il parle économie, administration, investissements étrangers ; il se montre ouvert à un dialogue régional ; y compris, par le verbe, avec Israël.

Mais sous ce vernis persiste un fait que trop peu de diplomaties veulent regarder en face : le nouveau pouvoir syrien n’est pas né d’un processus institutionnel ou démocratique, mais d’un compromis interne entre factions islamistes soutenues par la Turquie et le Qatar, dont la plus structurée demeure directement issue d’Al-Qaïda. Autrement dit, la Syrie n’a pas rompu avec la matrice idéologique qui a nourri les pires dérives de la dernière décennie ; elle l’a simplement reconfigurée dans un costume d’islamisme aux apparences plus modérées.

Il faut dire la vérité

L’hypothèse d’un islamisme « modéré », régulé par les responsabilités du pouvoir et les nécessités de la reconstruction, est une fiction qui a déjà coûté cher au Moyen-Orient :

  • elle a échoué en Égypte,
  • débouché sur une dictature terroriste à Gaza,
  • paralysé la Tunisie,
  • et permis à des milices de prospérer en Syrie et en Irak.

Peut-on raisonnablement croire qu’un responsable issu d’un réseau djihadiste, même doté d’une communication habile, puisse se muer en garant de la stabilité régionale ? Et quand bien même al-Charaa serait sincèrement animé d’une volonté d’ouverture – hypothèse qu’il serait irresponsable d’écarter par principe – aurait-il, dans la configuration actuelle, les moyens d’imposer sa propre sincérité face à des milices qui tiennent l’appareil sécuritaire en Syrie ?

La question n’est ni polémique ni superflue : elle est centrale pour l’avenir du Moyen-Orient, pour la sécurité d’Israël et, au-delà, pour celle de l’Europe. Pourtant, elle demeure absente, comme un tabou, du débat public occidental.

Le contraste entre le récit diplomatique et la réalité du terrain est saisissant

Un an après la chute d’Assad, les mêmes pratiques perdurent :

  • coercition des minorités,
  • pressions croissantes sur les Druzes,
  • tribunaux religieux,
  • taxation informelle,
  • collusion avec les réseaux turcs et qataris,
  • présence active de milices islamistes héritières d’Al-Qaïda,
  • infiltration progressive d’acteurs iraniens sous d’autres formes,
  • menaces répétées contre Israël.

Le régime parle la langue du compromis, mais gouverne selon les codes de la matrice qui l’a porté au pouvoir. Et plus l’Occident multiplie les signaux de reconnaissance, plus ce système se sent autorisé à agir sans contrainte.

Car, en vérité, l’Occident ne croit pas lui-même à la thèse d’une rupture idéologique

Il sait que le régime n’est pas débarrassé de sa dimension islamiste. Il sait qu’il encourage, de fait, un modèle autoritaire adossé à des milices. Mais il persiste à applaudir, à financer, à normaliser – au nom d’une idée séduisante : celle d’une « nouvelle Syrie » inclusive, apaisée, raisonnable. C’est une erreur stratégique et une faute politique.

Comme pour l’Iran, on nourrit un monstre en espérant qu’il s’adapte à nos exigences et standards démocratiques. Sans conditions réelles. Sans cohérence. Sans fermeté. On se contente de signer les chèques avec le sourire, en espérant que nos espoirs finiront par créer la réalité. C’est ce qu’on appelle une naïveté.

L’Occident reproduit ainsi la même erreur qu’en 2011 : confondre l’effondrement d’un régime avec l’émergence d’une alternative crédible

À l’époque, l’Union européenne, paralysée par la peur d’une opposition dominée par les Frères musulmans, avait renoncé à soutenir les forces démocratiques syriennes, de peur du « pire ». Résultat : elle s’est retrouvée, quelques années plus tard, à soutenir les mêmes islamistes qu’elle redoutait, devenus entre-temps incontournables. Où est la cohérence ? On connaît l’issue :

  • marginalisation des forces non islamistes,
  • essor des groupes armés,
  • fragmentation du pays,
  • puis montée en puissance de structures djihadistes qui ont méthodiquement détruit la Syrie.

Aujourd’hui, l’histoire risque de se répéter. En offrant à un pouvoir islamiste une légitimité internationale inconditionnée, l’Occident lui donne les moyens de consolider une hégémonie idéologique qui vise ouvertement Israël et fragilise la région tout entière.

Pourtant, tout n’est pas perdu

Il existe un chemin de lucidité, qui n’exclut pas l’espoir mais refuse l’aveuglement. Oui, la Syrie mérite une chance. Oui, même un dirigeant issu d’un réseau islamiste peut, théoriquement, évoluer. Oui, il faut laisser ouverte la possibilité d’une transition réelle. Mais cela n’est envisageable qu’à une condition : substituer au discours d’encouragement inconditionnel une stratégie fondée sur la fermeté, le conditionnement et la responsabilité.

L’Europe doit être, enfin, la protectrice explicite des minorités, l’acteur qui refuse toute normalisation tant que l’inclusion réelle de tous les Syriens n’est pas garantie. Aujourd’hui, c’est l’inverse : un pouvoir se sent libre de faire pression sur ceux qui le contestent, encouragé par l’absence de lignes rouges occidentales.

Des combattants de tribus bédouines se rassemblent près d’un bâtiment en feu dans le village d’al-Mazraa, dans le gouvernorat de Soueïda, dans le sud de la Syrie, alors que les affrontements avec des hommes armés druzes se poursuivent le 18 juillet 2025 (Crédit : Omar Haj Kadour / AFP)

La normalisation ne doit plus être un chèque en blanc

Toute aide internationale doit être liée à une transformation mesurable :

  • désarmement progressif des factions,
  • garanties pour les minorités,
  • engagement crédible dans un processus de sécurisation avec Israël,
  • rupture nette avec les réseaux djihadistes,
  • transparence financière,
  • et mise en place d’un modèle institutionnel réellement inclusif.

Les États-Unis et l’Europe savent poser de telles conditions – ils l’ont fait ailleurs. Pourquoi pas en Syrie ? Comment comprendre, par exemple, que Donald Trump classe les Frères musulmans comme organisation terroriste tout en tendant la main à un régime issu de la même matrice idéologique ? Pourquoi ne pas poser la condition la plus simple : rejeter l’islamisme comme fondement politique de la nouvelle Syrie ?

Un an après Assad, l’heure n’est pas à l’enthousiasme diplomatique, mais à l’interrogation

Sans exigences claires, l’Occident ne consolidera pas une transition : il nourrira un monstre. Avec elles, il pourrait enfin contribuer à stabiliser une région où les illusions coûtent toujours plus cher que la vérité.

à propos de l'auteur
Faraj Alexandre Rifai est un essayiste franco-syrien diplômé de l’ESSEC,auteur de deux livres dont “Un Syrien en Israël”. Il a fondé Ashteret, une plateforme multilingue pour le dialogue interculturel, la lutte contre l’islamisme et pour la coexistence. Il tient un blog personnel 1001histoires.fr et publie des tribunes dans Le Figaro, Le Point, Causeur, etc. Ainsi que sur le site de son initiative Ashteret. Faraj Alexandre Rifai est très actif sur X (anciennement Twitter), où ses fils analytiques sont suivis et relayés par de nombreuses personnalités. Souvent invité à s’exprimer dans des conférences, des synagogues, ou des cercles intellectuels, il est bilingue (français, arabe). Son ton est à la fois personnel, politique et littéraire — à contre-courant, mais ancré dans l’expérience vécue.
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