Trump ne dirige pas le monde, il le met en scène

Donald Trump traite la politique internationale comme une scène, où l’image, la transaction et l’opportunisme priment sur les règles, les processus et les institutions. Cette méthode transforme les alliances en instruments temporaires, privilégie le geste à la stabilité et redessine – parfois à un coût élevé – la sécurité européenne, l’équilibre régional au Moyen-Orient et l’environnement sécuritaire d’Israël.
Dans un entretien accordé à Politico, Donald Trump a transformé la politique étrangère en téléréalité.
- L’Europe serait « en décomposition », ses dirigeants « faibles » ;
- Viktor Orban « a compris » ;
- Recep Tayyip Erdogan serait « fort ».
Ce n’est ni une provocation ni un dérapage. C’est une méthode. Trump n’évalue pas les États à l’aune d’intérêts durables ou d’alliances structurantes, mais selon ce qu’ils lui offrent : utilité immédiate, projection de force, image. Il croit à la transaction, non à l’institution ; au geste, non à l’architecture. L’Europe, Israël ou l’OTAN ne sont pas pour lui des cadres de stabilité, mais des accessoires du scénario.
Trump n’est pas incohérent par accident, l’incohérence est sa doctrine
Avec la Russie, le schéma est limpide. Le Kremlin accueille favorablement une posture américaine qui relativise l’élargissement de l’OTAN et brouille le principe de frontières intangibles. Le « plan de paix » pour l’Ukraine gèle les gains russes et éloigne Kiev de l’Alliance. Il inverse la logique du mémorandum de Budapest de 1994 :
- hier, l’Ukraine renonçait à l’arme nucléaire contre des garanties ;
- aujourd’hui, on lui demande de renoncer à son territoire contre les mêmes garanties.
Du papier. Le temps joue pour l’agresseur ; les engagements plient. Pour les alliés, c’est une alerte stratégique.
Trump encense Erdogan comme un « leader fort » alors que la Turquie s’affirme comme une Iran méditerranéenne :
- réacteur nucléaire construit avec Rosatom,
- missiles pointés vers Athènes,
- contrôle militaire du nord de Chypre.
Washington, lui, s’emploie à normaliser Ankara : assouplissement des sanctions liées aux S-400, réouverture du dossier F-35, recherche d’une issue discrète à l’affaire Halkbank. Ce n’est pas une « réinitialisation ». C’est l’élévation d’une menace.
Admirer Erdogan au lieu de le contenir accroît le danger régional
Les « solutions créatives » de Washington n’en réduisent pas le levier : elles l’élargissent.
Pour Israël, la Grèce et Chypre, la menace est immédiate. La Turquie pousse une doctrine maritime révisionniste, conteste les frontières grecques, sape les accords chypriotes et traite tout projet énergétique contournant Ankara comme une provocation. Même un câble électrique reliant l’Europe à Chypre puis à Israël devient un instrument de pression dès qu’Ankara décide qu’il « n’existe pas » sans son aval. La Méditerranée orientale n’est plus une périphérie : c’est une frontière européenne exposée.
C’est là que l’angle européen devient central. En France, cette prise de conscience a un vocabulaire ancien : souveraineté, continuité, crédibilité. Paris sait qu’aucune alliance n’est durable sans capacité autonome à tenir – et, si nécessaire, à dire non. Trump n’a pas créé cette intuition ; il l’a rendue impossible à ignorer. Lorsque la Méditerranée orientale cesse d’être un « voisinage », la question n’est pas d’aimer ou de détester Washington, mais de mesurer le prix concret d’une dépendance stratégique que l’image ne paie jamais.
Le modèle trumpien révèle une constante : afficher une hostilité à l’islam politique tout en ménageant les États qui l’alimentent.
Désigner certaines branches des Frères musulmans comme terroristes produit des titres, mais masque l’indulgence envers la Turquie et le Qatar – parrains historiques du mouvement. Une lutte antiterroriste qui évite ses soutiens étatiques.
C’est dans ce cadre que s’impose le « test Maduro ».
En qualifiant le régime vénézuélien de narco-terroriste, Washington n’a pas innové doctrinalement, mais assumé une application fonctionnelle : un État qui intègre la violence et des organisations armées comme instruments de pouvoir devient un acteur terroriste. Or ces critères s’appliquent aussi au Qatar et à la Turquie, parrains politiques du Hamas et des réseaux des Frères musulmans. La différence n’est pas comportementale, mais utilitaire : Caracas est punie, Doha et Ankara sont ménagées. Le « test Maduro » révèle ainsi une constante du trumpisme : l’antiterrorisme devient une variable de la transaction.
Le cas du Qatar rend la contradiction flagrante. Trump a garanti la sécurité territoriale de l’émirat peu après avoir reçu de Doha un jet privé, cadeau fait à une personne, non à un État. Un appareil similaire avait déjà été offert à Erdogan. Ce ne sont pas des gestes anodins, mais des instruments d’influence. Un accord immobilier entre la Trump Organization et une entreprise d’État qatarienne a parachevé l’alignement. Quand l’argent et la sécurité se confondent, l’intérêt national cède. Ce n’est plus de la diplomatie : c’est une architecture de dépendance.
En Syrie, Trump a accordé une légitimité précoce au président Ahmed al-Charaa et amorcé un allègement des sanctions sans rupture démontrée avec les réseaux terroristes ou financiers illicites. Le Congrès s’oriente vers l’abrogation du Caesar Act alors que les crimes persistent. Le régime a changé de façade ; la méthode, non. Trump privilégie l’image à la réalité. Le cadeau d’un parfum offert à Damas est devenu un symbole : masquer l’odeur d’un régime engagé dans l’atrocité. Le parfum ne dissimule pas la décomposition.
L’accord sur les otages lui est attribué. Il arrive que des motivations personnelles produisent un résultat juste – mitokh shelo lishma ba lishma[1]. Mais le lendemain a révélé le coût : absence de planification, vide stratégique, rapidement comblé par la Turquie et le Qatar, hôtes de longue date de la direction du Hamas.
Ceux qui chassent l’image ne voient pas toujours qui gagne en puissance. Le prix ne se paie pas à Washington, mais à Jérusalem. Trump n’est jamais « avec vous ». Il est avec lui-même.
Même à droite, quelque chose s’est fissuré. Les slogans de « frontières, migration, victoire, terrorisme » ne suffisent plus. Trump s’aligne sur celui qui le sert. Une photo avec Erdogan, un geste du Qatar, une promesse de Poutine – et l’alignement suit. On ne bâtit pas une alliance avec quelqu’un dont la ligne rouge est le cadrage d’une caméra. L’Europe commence à le comprendre – trop lentement :
- L’Allemagne parle d’autonomie sans en payer le coût ;
- la France en fait un pilier doctrinal sans toujours en assumer les conséquences ;
- la Pologne s’arme mais reste isolée ;
- les États baltes accélèrent ;
- la Grèce et Chypre font face seules à la Turquie.
Bruxelles répète « autonomie stratégique » plus qu’elle ne la pratique. Elle a posé des jalons : une « boussole » stratégique, une capacité de déploiement rapide, une clause d’assistance mutuelle. Mais tant que ces outils restent procéduraux plutôt que dissuasifs, l’écart entre doctrine et réalité demeure. Les États de première ligne en paient le prix. Fonder sa sécurité sur un dirigeant capable de qualifier l’OTAN de « mauvaise affaire » du jour au lendemain est un pari risqué. Israël devrait en tirer la même conclusion.
Benjamin Netanyahu l’a reconnu devant la Knesset : l’aide sécuritaire américaine – 3,8 milliards de dollars – crée une dépendance. Ces fonds retournent à l’industrie de défense américaine, des intercepteurs Iron Dome aux véhicules Namer, et même la vente de l’Arrow-3 à l’Allemagne a été retardée au profit d’un système concurrent. Ce n’est pas une aide : c’est une chaîne d’approvisionnement déguisée en solidarité.
La question n’est donc pas de savoir si Trump est « bon pour Israël », mais si un État peut ancrer sa sécurité dans un homme qui change de position comme de script, privilégie le geste au processus et confond la quête d’un prix Nobel avec le travail patient qu’exige la stabilité. Trump ne crée pas l’ordre. Il crée du bruit – et le bruit est un fondement dangereux pour toute stratégie.
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[1] Expression issue de la tradition rabbinique, selon laquelle une action motivée à l’origine par l’intérêt, l’ambition ou le calcul personnel peut néanmoins produire un résultat juste et bénéfique. L’accent n’est pas mis sur la pureté de l’intention, mais sur la valeur du résultat obtenu.
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Version française enrichie, traduite, adaptée et développée par l’auteur, de l’article טראמפ לא מוביל את העולם, הוא מביים אותו, publié en hébreu le 10 décembre 2025 sur Walla! (Israël).
