Trop d’argent public nuira à la société arabe d’Israël

Après des années de discriminations budgétaires, les Arabes d’Israël bénéficient enfin des faveurs de l’Etat qui se décide à déverser de l’argent sur les villages arabes.

Or il n’est pas sûr que seul l’argent puisse résoudre les plaies qui rongent la société arabe, notamment la criminalité et la corruption.

La criminalité qui touche les Arabes ne quitte plus l’actualité israélienne : durant les dix premiers mois de 2021, elle a déjà fait une centaine de victimes, battant tous les records antérieurs… et l’année n’est pas encore terminée.

L’argent d’abord

Benyamin Netanyahou avait bien tenté de résoudre les problèmes les plus cruciaux de la société arabe comme le chômage, la criminalité et le retard des infrastructures.

En décembre 2015, son gouvernement a adopté un « plan de développement économique de la minorité arabe » qui consacrera 10 milliards de shekels (2,5 milliards d’euros) à l’amélioration des conditions de vie des Arabes israéliens.

Ce plan quinquennal (2016 à 2020), dont 75 % du budget furent effectivement alloués jusqu’à la mi-2020, a été prolongé jusqu’à la fin 2021.

Naftali Bennett, qui a formé une coalition avec le parti islamiste Raam, entend se donner les moyens de poursuivre et d’amplifier le plan antérieur ; pas moins de 30 milliards de shekels (7,5 milliards d’euros) seront débloqués dans le prochain budget en faveur de la société arabe.

Familles de criminels

Si les intentions sont bonnes, le problème est ailleurs ; il est apparu très vite que l’argent public qui transite par les municipalités arabes ne parvient pas à destination.

Il est, en grande partie, détourné par des organisations criminelles, bandes organisées en mafia et familles de criminels, qui sèment la terreur sur les élus locaux.

La mafia arabe a pris notamment le contrôle des appels d’offres qui permettent aux municipalités de choisir une entreprise compétente pour réaliser une prestation de travaux ou fournir des services.

La fraude aux marchés publics est aujourd’hui le principal moyen utilisé par les organisations criminelles arabes pour détourner l’argent public mais il n’est pas le seul : corruption, menaces et extorsions de fonds sont devenus courants dans la société arabe.

Une conclusion s’impose : injecter trop d’agent public dans la société arabe ne lui suffira pas pour rattraper son retard de développement puisque les fonds sont détournés.

Emploi et éducation

La racine du mal est ailleurs et se résume en un seul chiffre : 40 % des jeunes Arabes sont désœuvrés, en situation de décrochage scolaire et livrés à eux-mêmes.

Il est donc facile pour les bandes criminelles de les recruter et de les envoyer accomplir des actes de violence ; y compris le commerce d’armes et de stupéfiants que l’argent noir permet de financer.

Parmi la communauté bédouine, le crime organisé s’est particulièrement développé ; les campements et villages non reconnus constituent un vivier de candidats potentiels à la criminalité.

La réponse à la criminalité qui sévit dans la société arabe n’est donc pas seulement dans l’argent injecté aux municipalités : elle se trouve aussi, et surtout, dans l’éducation et l’emploi.

S’il semble résolu à résoudre la criminalité arabe, le gouvernement Bennett devra aussi viser d’autres objectifs, comme : réduire l’échec scolaire, donner la priorité à la formation professionnelle, résoudre les inégalités de salaires, reconnaître les villages bédouins, etc.

La bonne gouvernance, qui fait défaut dans la société arabe, deviendra efficace lorsque la lutte contre le crime organisé s’accompagnera de mesures qui renforceront le sentiment d’appartenance de la jeunesse arabe à Israël.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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