Triste commémoration au Liban-Sud, otage du Hezbollah

Des personnes brandissant le drapeau israélien et libanais lors du rassemblement marquant les 20 ans du retrait israélien du Liban sur la place Rabin à Tel Aviv le 23 mai 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90
Des personnes brandissant le drapeau israélien et libanais lors du rassemblement marquant les 20 ans du retrait israélien du Liban sur la place Rabin à Tel Aviv le 23 mai 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90

Le 23 mai 2000, le premier ministre israélien, Ehud Barak, avait annoncé le redéploiement des forces israéliennes stationnées dans le sud du Liban qui s’est effectué du 23 au 26 mai. Aussitôt après le retrait israélien, la milice du Hezbollah, mouvement pro-iranien fondé en 1982 à Baalbek, s’était installée en protectrice envahissante.

Mais depuis, la situation économique nationale s’est dégradée menant en mars 2020 à la faillite officiellement déclarée du Liban. En effet, à deux jours de la date fatidique marquant l’échéance d’un remboursement de 1,2 milliard d’euro-obligations de la dette publique du pays, le premier ministre, Hassan Diab, avait annoncé que le Liban n’était pas en mesure d’honorer cette dette.

À cette situation dramatique, s’est greffée la crise due au coronavirus qui a fragilisé encore plus le Liban avec pour conséquence le ralentissement de l’activité et une aggravation de la crise économique que traverse le pays. C’est une raison suffisante pour que les Libanais vivant au sud, qui n’ont jamais été des fervents partisans du Hezbollah, affichent ouvertement leur opposition à la milice chiite, en la rendant responsable de leurs déboires. La désillusion qui s’est emparée d’eux leur permet de manifester ouvertement leur grogne.

Symbole malheureux de cette présence, le «Jardin de l’Iran» avait été construit après la guerre de juillet 2006 dans le village frontalier de Maroun el-Ras surplombant les terres israéliennes. L’Iran avait financé ce jardin public, doté d’un auditorium baptisé Ali Khamenei, où des conférences sont organisées en même temps que des barbecues publics pour attirer toute une variété de curieux. Pour marquer les 33 jours de guerre avec Israël, 33 pergolas avaient été érigées en béton, chacune portant le nom d’une province iranienne. C’est dire l’implication et l’influence des mollahs dans cette région libanaise assimilée à un petit Téhéran.

Sous les yeux d’une Finul passive, voire complice, le Hezbollah s’est déployé au Sud-Liban en se renforçant d’année en année par la construction de tunnels, de bunkers et de structures militaires de béton. Des galeries souterraines traversent toute la région.  Le Hezbollah partage son pouvoir avec la milice rivale prosyrienne Amal mais s’abstient de régenter les enclaves druzes, fidèles à leur leader Walid Joumblatt, ainsi que les villages chrétiens placés sous la tutelle d’un parti laïc inféodé à Damas. Les sphères d’influence n’ont pas changé depuis le temps de la guerre civile.

La population s’est radicalisée et l’on voit de plus en plus de femmes en tchador à l’iranienne. Pour commémorer la «résistance à l’entité sioniste», toute la zone des combats violents, à savoir les villages de Maroun el-Ras, Bint Jbeil, Ainata et Aitaroun, a été décorée de drapeaux jaunes du Hezbollah et de banderoles rendant hommage au parti de Dieu. Les drapeaux libanais ont été rares durant ce 25 mai.

Au début, l’installation du Hezbollah a été bonne pour les affaires et pour le développement de la consommation locale. Mais à l’usage rien ne peut être entrepris sans l’imprimatur des chefs chiites qui ont droit de regard dans les villages. Si les boutiques sont tolérées, la politique est hors-la-loi. Les quelques journalistes locaux ne peuvent travailler librement que s’ils sont encartés au Hezbollah ou font allégeance à lui. Leurs voitures sont contrôlées et leurs déplacements surveillés pour empêcher la diffusion de thèmes interdits.

Mais la crise économique a donné l’occasion aux Libanais de se rebeller et de critiquer cette mainmise qui fait d’eux des otages en puissance. Bien sûr, l’expression n’est pas libre mais la grogne transpire, même si les contestataires prennent des risques. Le Hezbollah a tout noyauté dans la région, jusque dans les services de l’État. Les enseignants qui ne se soumettent pas à l’idéologie de la milice perdent leur emploi tandis que tous les directeurs des administrations publiques doivent être inféodés au Hezbollah.

Des infirmières et des médecins ont été virés de l’hôpital de Bint Jbeil et Marjeyoun parce qu’ils ne filaient pas droit. Même les familles, qui ont pourtant payé un lourd tribut en sacrifiant à la guerre contre Israël certains de leurs enfants, n’ont aucun passe-droit. Elles sont suspectes de déviation.  En fait, les populations du sud pensent avoir seulement changé d’occupants et ils en viennent à regretter les Israéliens qui leur laissaient plus de liberté, sans les voler.

La population se plaint car du temps de l’occupation, il y avait de l’argent et pas de crise économique. Ils étaient sous domination étrangère certes, mais libres. Grâce au commerce avec Israël, les Libanais du Sud étaient devenus les plus riches du pays. Les Israéliens finançaient les membres de l’ALS (Armée du Liban Sud) et avaient autorisé des centaines de Libanais à travailler dans les usines et les hôtels de Galilée et même dans les champs frontaliers. Au départ des Israéliens, tous ces ouvriers expatriés ont fait au moins un an de prison pour «collaboration». C’est pourquoi, certains ont préféré choisir l’exil ou l’installation dans d’autres villes du Liban. Mais tous sont convaincus qu’au temps passé, ils vivaient mieux.

Les Chrétiens sont ceux qui souffrent le plus car ils ont subi d’une part les exactions des fédayins puis d’autre part celles des miliciens du Hezbollah. Ils regrettent d’avoir été abandonnés par l’État libanais au point de ne rêver qu’à une révolution qui fasse tomber le Hezbollah. Malgré les appels pressants de New York, le gouvernement se montre peu empressé de déployer son armée dans le secteur libéré. Il invoque la nécessité d’attendre la «certification» par l’ONU du tracé frontalier car une petite contestation existe au sujet des fermes de Chaba. Excuse non recevable car la vraie raison est que l’armée libanaise doit coordonner toute initiative avec la Syrie et qu’elle n’est pas du niveau militaire du Hezbollah, mieux entrainé et mieux armé.

Par suite de sa faiblesse chronique, l’État libanais a cessé d’exercer son autorité sur le sud du pays depuis les années 70. Les soi-disant «résistants» chiites se comportent comme des pilleurs qui agitent la menace d’une épuration sauvage. Seule faction à avoir refusé d’abandonner ses armes après la guerre civile (1975-1990), le Hezbollah est même devenu un acteur militaire plus puissant que l’armée nationale libanaise. Financé et armé par Téhéran, le groupe a renforcé son arsenal, faisant fi des sanctions de Washington et des mises en garde d’Israël.

Pour venir en aide aux Druzes du Liban, les rassurer et protéger son flanc nord, Tsahal a constitué le bataillon druze Herev, qui a développé des nouvelles techniques de lutte contre l’organisation terroriste libanaise, basées sur des années d’expérience à la frontière nord d’Israël. Le bataillon, décrit comme «le fer de lance de la frontière du Liban»,  est chargé de missions uniques près de la frontière israélo-libanaise. Le lieutenant-colonel Shadi Abu Fares, commandant du bataillon Herev, explique que la lutte contre le Hezbollah nécessite une méthode spécifique de combat qui a été testée et approuvée contre des actions plus agressives.

La présence de ce bataillon proche de frontière est rassurante pour toute une population lassée d’être la vache à lait de miliciens sanguinaires. Si la population du sud se sent otage, elle rêve du jour où la mainmise du Hezbollah ne sera qu’une mauvaise péripétie dans leur Histoire. Il revient au gouvernement libanais de changer de stratégie dans la région car des relations apaisées avec Israël seront bénéfiques pour son économie et pour le bien-être des populations du sud.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
Comments