Trahison de Trump et lâcheté européenne envers les Kurdes !

Manifestation sur la place des Droits de l'Homme à Paris, le 12 octobre 2019, en soutien aux militants kurdes. La Turquie poursuit son assaut sur les villes frontalières tenues par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie, offensive suscitant une condamnation internationale croissante. Photo : Lucas Barioulet / AFP
Manifestation sur la place des Droits de l'Homme à Paris, le 12 octobre 2019, en soutien aux militants kurdes. La Turquie poursuit son assaut sur les villes frontalières tenues par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie, offensive suscitant une condamnation internationale croissante. Photo : Lucas Barioulet / AFP

Depuis le feu vert donné dimanche dernier par le président américain à son homologue turc à l’invasion turque du Kurdistan syrien, tout le monde savait que l’attaque turque était imminente.

Les différentes déclarations du Pentagone, essayant de rectifier les tonitruants tweets d’un président à « la grande et inégalée sagesse », et l’unanime condamnation bipartisane démocrate et républicaine n’ont rien changé à la donne et au go-ahead accordé à Erdogan. Les pays européens, France, Royaume-Uni et Allemagne, en particulier, qui ont été le théâtre d’attaques terroristes islamistes ces dernières années et qui ont beaucoup compté sur les vaillants combattants femmes et hommes kurdes pour faire face à cette barbarie, se contentent aujourd’hui d’honteux « appels à la retenue ».

Ils se cachent derrière les sorties irresponsables d’un président américain pour se désengager de leurs propres responsabilités. Ils font appel à la lourde artillerie lexicale, aux pirouettes langagières pour camoufler leur lâcheté, brouiller les pistes et traverser la crise d’une façon inaperçue. Le ridicule ne tue pas !

Si la réunion convoquée aujourd’hui du Conseil de Sécurité sur cette invasion ne débouche pas sur une résolution claire et des sanctions contraignantes et immédiates, comme, entre autres, l’interdiction du survol de cette zone par l’aviation turque, elle n’aura servi qu’à jeter de la poudre aux yeux.

La trop « longue paix en Europe » est-elle fautive et responsable d’autant de lâcheté ? Cette longue paix nous a pourtant permis d’acquérir et de perfectionner tous les moyens intellectuels d’abord et industriels ensuite, y compris une industrie militaire ultra sophistiquée et une infrastructure numérique et sécuritaire ultra moderne pour assurer notre bien-être mais aussi pour faire face, en principe, au pire des menaces extérieures.

Pourtant la barbarie obscurantiste, sous la forme de hordes d’un autre âge de l’Etat islamique, a frappé au cœur-même de nos capitales. Comme nous avons souvent la mémoire courte, l’idéologie islamiste nous a rappelé qu’elle pouvait encore frapper au cœur de la préfecture de Paris et son service de renseignements.

Nous avons aussi connu le régime de Vichy et la collaboration. Cette horrible page de notre histoire récente nous a-t-elle rendu plus lucide pour faire une nette distinction entre courage et lâcheté, trahison et fidélité.

La menace que constitue le terrorisme islamiste est une menace globale, complexe et transfrontalière. La riposte à cette menace doit être menée sur la même échelle. Pour combattre le terrorisme « ici », il faut assécher les sources du terrorisme « là- bas ». Et on ne trahit surtout pas les frères d’armes kurdes en plein combat.

A la suite de l’attaque terroriste de la semaine dernière à la préfecture de Paris, nous avons entendu dire qu’il s’agissait d’« un dysfonctionnement d’Etat » mais pas d’« un scandale d’Etat ». Cette invasion turque du Kurdistan syrien est purement et simplement un scandale international !

Cette invasion turque va renforcer l’EI. Les kurdes gardent dans leurs prisons plus de 11000 guerriers de l’EI et plus de 70.000 membres de leurs familles. Leur reprochera-t-on la fuite de ces prisonniers parce qu’ils sont appelés à se défendre contre une invasion et parce que soldats américains et français sur le terrain les ont abandonnés ?

L’ONU assiste bassement et d’une façon totalement inefficace depuis plus de huit ans au drame syrien avec son lot d’un demi-million de tués et dix millions de déplacés. Plusieurs envoyés spéciaux de l’ONU du « dossier syrien » se sont succédés, personne n’a démissionné d’indignation pour donner une certaine crédibilité à cette institution, ou ce « machin » comme disait le général de Gaulle ; institution qui se veut « la conscience mondiale ».

Deux acteurs impliqués dans la crise syrienne ont eu pourtant recours à ce geste courageux : ils ont voulu dire que leur dignité d’homme passait avant tout plan de carrière. Par leur démission, l’ancien secrétaire d’Etat américain James Mattis et l’ancien envoyé spécial pour la lutte contre Daech, Brett McGurk, se sont opposés à la décision de leur président en décembre dernier lorsque Donal Trump a déclaré le retrait des troupes américaines, avant de rétropédaler.

L’Etat islamique, qui a pu établir son pouvoir sur un territoire aussi grand que l’Angleterre, chevauchant l’Irak et la Syrie, recrutant dans la plupart des pays européens des militants, pour égorger et massacrer des minorités kurdes, chrétiennes, yézidies et arméniennes, pour commettre des attentats dans la plupart des capitales européennes, est toujours à l’œuvre, il a muté. Il s’est métastasé.

La Turquie a été l’arrière-base, le territoire du transit, le marché en armes et la plat-forme de ses services financiers et son commerce du pétrole. Les courageux journalistes turcs qui ont démontré ces faits par des images, vidéos et articles, sont aujourd’hui derrière les barreaux, condamnés à dizaines d’années d’emprisonnement.

Laisser la Turquie envahir le territoire kurde syrien sera une tache sur l’honneur de l’Europe et de la communauté internationale. Les Kurdes ont combattu les forces de Daesh et son projet liberticide et féminicide pour défendre leur propre territoire et les mêmes valeurs démocratiques que nous chérissions ici.

Cette région du Kurdistan a déjà fait l’objet de plans d’extermination et de génocide. Les régimes syriens successifs ont mis en place des plans ethnocides visant les Kurdes de Syrie depuis les années 1960. Ils ont déplacé les populations locales, installé des colonies arabes et déchu de leur nationalité syrienne en les rendant apatrides plus de 300 000 kurdes.

Le président turc Erdogan affirme qu’à la suite de son invasion, qui s’appuie sur les milices jihadistes supplétives, il veut installer de force plus de trois millions de Syriens arabes réfugiés en Turquie. L’objectif est loin d’être humanitaire, car cette région autonome kurde accueille déjà des centaines de milliers de déplacés syriens, et elle est la région la plus sûre et plurielle de la Syrie, sur le plan aussi bien confessionnel et qu’ethnique.

Le plan d’Erdogan qui vise à chasser une population locale et la remplacer par une autre contrevient aux lois internationales. Ceci a un nom : nettoyage ethnique. Assistera-t-on sans réagir à ce nettoyage ethnique en direct de nos frères et sœurs d’armes en terrant nos têtes dans le sable ?

à propos de l'auteur
Après des études en Histoire à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris, Akil Marceau a obtenu un diplôme en Droit international humanitaire à Lyon, fait la cession d'été à la Cour internationale de Justice à la Hay, et a collaboré avec des organes de presse dont une série de reportages et films documentaires produits par la NHK. Il a été Directeur de la représentation du gouvernement régional du Kurdistan-Irak en France.
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