Tintamarre, marre, marre

© Stocklib / Pavlo Baliukh
© Stocklib / Pavlo Baliukh

Jérusalem, Rehavia, 28 juin 2020

Cinquième maison

Depuis que j’ai quitté Baka, je ne m’entends plus penser. J’aurais dû me méfier davantage quand la propriétaire m’a avoué que Cal avait fait fuir la précédente colocataire. Elle ne me semblait pas si terrible au premier abord et je ne voulais pas filer un centime de plus à Caleb qui avait tenté de me racketter.

Elle prend tout l’espace, un authentique marquage de territoire. Ses vêtements dépassent les frontières de sa chambre et dorment aussi dans les placards du salon, dans la cuisine, ma place pour conserver la nourriture au réfrigérateur se réduit à une portion congrue, sur les étagères de même car contrebande de thina il y a, sans compter les nuisances visuelles et sonores. Telle une vieille dame à la retraite depuis vingt ans dont l’audition s’est mise en grève, elle passe ses journées devant la télévision dont le son est poussé au maximum.

Elle regarde une série à l’eau de rose sur grand écran pour se donner des sensations fortes. Les rebondissements lui font pousser de hauts cris, « ouaille, ouaille, ouaille, ouaille, ouaille ». Cinq fois la même onomatopée douloureuse. Cela me rendrait presque nostalgique de Kelb : avec Dawid, nous comptions ses éternuements homériques sans relation proportionnelle aucune avec sa petite taille : ATCHOUM ATCHOUM ATCHOUM ATCHOUM. 1, 2, 3, 4, roulement de tambour, attention, Caleb va faire un lâcher de germes, que cela soit rendu public. Pour Tal, ça fait des ouailles-ouailles en escadron coulant sans interruption.

Détail fâcheux auquel je n’avais pas pensé, trop heureuse de pouvoir prendre l’air en restant à l’intérieur, nos chambres partagent une terrasse commune. Souvent je la retrouve devant ma double porte vitrée sur le fauteuil à bascule en hurlant au téléphone. En France on « devise gaiement. ». Ça sonne comme une aimable conversation entre oisillons qui sautillent sur des branches d’arbre en sortant de chez la manucure. Tal discute avec la discrétion d’un panzer, ou plutôt d’un merkava. Le son de sa voix m’exaspère, la fréquence qui se module soudainement sans la moindre souplesse du grave au suraigü m’insupporte, ses exclamations inopinées me rendent cardiaque. Si on devait se pencher sur l’anatomie de son larynx et de ses cordes vocales on découvrirait sûrement un escalier en colimaçon.

Cela expliquerait la diction en montagnes russes. Quels loopings, quelles chutes, mes aïeux. Pourtant, on ne peut pas dire qu’elle ait vraiment du coffre, sa voix semble sortir de la gorge plus que des poumons bien qu’elle déplace beaucoup d’air. On doit trouver un peu partout des particules de Tal. Plein de petits atomes perçants.

Ne pas maîtriser la langue antique dans laquelle elle crie me tympanise. Je cours acheter à la librairie française un dictionnaire et une grammaire hébraïques tant que son échoppe reste ouverte. Le Français passe pour un pigeon car on considère qu’il ne fait pas d’efforts pour s’intégrer : nous allons voir.

à propos de l'auteur
Célibataire à milliers de chats hiérosolymitains, spécialiste en déménagements, n'a toujours pas perdu la boussole, a déjà vendu des glaçons chauffants et des couvertures qui grattent, créé des publicités véridiques, écrit des lettres pour amoureux transis de langue empêchée. Alumna de l’Institut Pardes à Jérusalem, diplômée en arts plastiques et sciences de l’art, rédactrice de contenus en devenir, on la trouve aussi sur Instagram : https://www.instagram.com/sandkorber/
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