Témoignage : La vision et l’héritage de Ben Gourion

David Ben Gourion, Premier ministre d'Israël, prononçant un discours devant les délégués au siège de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture à Paris, le 16 juin 1960. Ben Gourion effectue une visite officielle en France. (Photo AP)
David Ben Gourion, Premier ministre d'Israël, prononçant un discours devant les délégués au siège de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture à Paris, le 16 juin 1960. Ben Gourion effectue une visite officielle en France. (Photo AP)

Ces jours-ci nous commémorons le 48 ième anniversaire de la mort de David Ben Gourion, le fondateur de l’Etat d’Israël.

J’ai eu la chance et le grand privilège de le rencontrer. Je n’avais que 16 ans. Je me préparais aux examens du baccalauréat. Mon père, Ouzy, était un militant très actif dans le mouvement Rafi que Ben Gourion avait fondé en 1965. Il l’invita un jour chez nous, au mochav Nir Yaffé, près de Megiddo.

Au départ, les membres des villages agricoles refusèrent d’accueillir le bâtisseur de l’État. Le parti au pouvoir, le Mapai, menaçait de boycotter tous ceux qui s’aligneraient avec le père de la nation.

Incroyable mais vrai ! Ils lui avouèrent leur impuissance face à la machine de propagande bien huilée du Mapai. Elle adopta pour les circonstances des méthodes qui rappellent celles des Bolcheviques. Mon père Ouzy, fervent admirateur de Ben Gourion, ne céda pas et l’invita au mochav en dépit des obstacles.

J’ai vu la scène. Bouche bée, je n’en croyais pas mes yeux. Il arriva à l’heure précise dans une limousine noire. Le vent agitait sa crinière argentée. Vêtu d’une chemise kaki délavée, le col ouvert en haut de sa petite taille, il salua mon père, puis me serra fort la main. Très ému, je l’observais comme la venue du Messie… J’étais heureux de participer au rendez-vous avec l’histoire d’Israël. Avec le père de la nation, celui qui avait écrit les pages glorieuses de l’État juif.

Il me posa une question traditionnelle et banale :

« Que veux- tu faire quand tu seras grand, jeune homme ?» « Journaliste, monsieur », répondis-je, rouge d’émotion.

« Eh bien, c’est un beau métier, mais sache toujours écrire la vérité… À propos, dis-moi, jeune homme, n’es-tu pas né en Italie ?» Mon père lui répondit que ses ancêtres étaient d’origine italienne…

Il sourit, et moi, je fus intrigué par la curiosité de Ben Gourion. Je me demandais pourquoi cherchait-il à connaître mes origines ? Y avait-il une différence entre les enfants d’Israël ? Quelle importance avait l’origine, dans ce nouveau pays d’immigrants ? Ce fut la première fois que j’affrontai ce genre de questions. Plus tard, j’appris que Ben Gourion recherchait les origines des tribus d’Israël.

Ben Gourion prononça un discours et répondit à quelques questions. Depuis, j’avais suivi sa riche carrière, lu tous ses discours et ses ouvrages, scotché à la radio, puis devant le petit écran, j’écoutais attentivement ses paroles, admiratif et fier de la grande sagesse du Vieux Lion.

Pour lui, les mots, les beaux discours, ne sont rien s’ils ne sont pas suivis d’actes. Il avait appris dans la Bible qu’un leader doit donner l’exemple et c’est pourquoi il a choisi de vivre à Sdé Boker.

Cet infatigable lutteur n’a jamais connu un seul moment de satisfaction ni de repos. Pour lui, un homme satisfait n’aspire à rien, ne rêve plus et n’a plus d’ambition. L’Israélien devrait être toujours en action, à la recherche d’une solution, dans la réalisation d’un projet. Toujours réfléchir et méditer pour un avenir meilleur. Être modeste et se contenter de peu pour lui-même, mais demeurer toujours curieux et exigeant, et servir d’exemple à son peuple. Ben Gourion pensait qu’une patrie n’est ni donnée ni achetée par des droits ou des accords politiques. Elle ne s’acquiert ni par l’or ni par la force du poing, elle se construit avec le labeur et à la sueur des fronts.

L’actuel leadership israélien devrait souvent méditer les paroles du père de la nation et relire ses discours.

Dans sa longue et permanente correspondance avec le Général De Gaulle il écrivait : « le peuple juif était le premier au monde à être monothéiste, c’est pourquoi il était un peuple élu. Ce n’est pas Dieu, selon notre foi, qui choisit Israël mais Israël qui choisit Dieu : telle est la vérité historique connue de chaque chrétien et de chaque musulman. Notre peuple ne pense pas qu’il est supérieur à tous les autres ».

C’est à l’âge de 10 ans que David Gryn rêve du sionisme pour la première fois. Le jeune David est présent à la synagogue de Płońsk au moment du discours de Théodore Herzl. Le fondateur du sionisme arriva en Pologne après avoir été bouleversé à Paris par l’affaire Dreyfus.

Il voit en Herzl le nouveau Messie. Il est prêt à accomplir sa mission de sioniste et à suivre ses pas pour conquérir le désert de la Terre Sainte, le pays de ses ancêtres. La mission impossible, l’utopie, se transforme soudain en réalité avec la présence d’Herzl. Il apporte au jeune David le message du domaine réalisable. Il déclare avec conviction : « Si vous le souhaitez, eh bien, ce ne sera plus une légende. » L’antisémitisme, les menaces de pogroms et d’expulsion furent sans doute des facteurs catalyseurs et déterminants dans la décision du jeune adolescent juif de Płońsk d’adhérer au Mouvement sioniste.

Lorsque David atteint ses 15 ans, son père Victor écrit une lettre à Théodore Herzl pour lui demander conseil au sujet de l’éducation de son jeune fils : « Vu le numerus clausus limitant l’entrée des Juifs dans les universités russes, que pensez-vous si mon fils poursuit ses études juives au Séminaire rabbinique de Vienne ou de Bâle… ? » Très pris par ses voyages pour la cause sioniste, Théodore Herzl ne peut répondre aux milliers de lettres qu’il reçoit de la Diaspora juive. Le fondateur du Mouvement sioniste aurait pu, par une réponse positive, changer le destin de cet homme, de celui qui deviendra plus tard le bâtisseur de l’État d’Israël.

La Bible ne représente pas pour le jeune David le Livre sacré, ni même le livre religieux, mais le récit complet de l’histoire des Hébreux, l’épopée de ses propres origines. Il accepte le texte biblique tel quel, sans le commenter. Il n’est pas un croyant fanatique, ni un homme pieux. Dieu est immatériel pour lui. Il existe uniquement dans le cadre des sphères spirituelles. Il représente une entité divine, suprême, éternelle.

C’est dans la Bible, tout comme dans le sol de la patrie, que son peuple a découvert ses racines, sa source, ainsi que la vision du salut des Juifs et de l’humanité. Le peuple juif a puisé sa force au cours de sa longue errance, par le souhait du retour à la terre d’Israël, et par l’étude de la Bible. Ces deux facteurs lui ont fait découvrir la dimension du passé millénaire, la grandeur de l’indépendance juive et la splendeur de la Bible.

David a une mémoire d’éléphant. Il connaît parfaitement chaque verset de la Thora, et durant de longues années, il a commenté les Écritures avec une vision originale.

Le 6 septembre 1906 David fête ses 20 ans et part à bord d’un vieux cargo russe vers la Palestine. Les lendemains sont pleins de promesses mais l’avenir est incertain. Brusque changement de climat et de paysage. La Palestine est en ce temps-là une sous-province turque. Un pays pauvre dont la moitié du territoire est désertique. La majorité de la population est composée de nomades. La nouvelle vie commence avec de grandes espérances ; mais tout est à faire dans ce lieu perdu de la planète. Un grand défi à relever pour le jeune David et pour tout le Mouvement sioniste. Il s’installe à Petah-Tikva, la « porte de l’espérance ».

David Gryn se met à écrire dans le journal du parti Poalé Tsion, les « Ouvriers de Sion ». Il donnera à son nom une signification et une consonance typiquement hébraïque. Il signe ses articles d’un nom évocateur, bien clair et énergique : Ben Gourion, qui signifie en hébreu « lionceau ». Il emprunte son nom à Joseph Ben Gourion, qui avait été à la tête des militants juifs pendant la révolte contre Rome, en 66 de l’ère chrétienne. Élu au comité central du parti, il part à Vienne pour un congrès mondial.

Puis il apprend le turque à Salonique, pour être reçu à la faculté de Droit de l’université de Constantinople. Un an après, la Première Guerre mondiale éclate. Ben Gourion est expulsé d’Istanbul et interdit de séjour en Palestine. Il trouve refuge aux États-Unis où il devient le leader incontesté du Mouvement sioniste. Il recrute de jeunes Juifs pour immigrer en Palestine et pour combattre l’Empire ottoman dans les rangs de l’armée britannique.

Le 9 décembre 1917, premier jour de Hanouka, le général Allenby et ses combattants juifs arrivent à Jérusalem. Une page de l’histoire vient d’être tournée au Proche-Orient, mettant fin à une domination ottomane de quatre siècles La Grande-Bretagne accorde pour la première fois un Foyer National au peuple juif. C’est une victoire sans précédent des sionistes, trente ans après le premier congrès de Bâle de 1897 réuni par Théodore Herzl. Ben Gourion utilise le droit politique offert par la déclaration Balfour et lance un appel fervent à la construction du nouvel État juif. Il est le premier à voir l’importance du passage de l’activité sioniste dans la diaspora à la réalité sioniste sur la terre d’Israël. Celle-ci doit prendre la forme d’une classe ouvrière créée consciemment par des immigrants issus de la classe moyenne.

L’esprit pionnier représente à ses yeux la force motrice capable d’opérer ces mutations. La diaspora, l’exil, le ghetto représentent un passé désespérant. Ben Gourion souhaite créer un peuple nouveau en lui redonnant sa grandeur et ce, sur sa propre terre. Il œuvre pragmatiquement pour accomplir une vision abstraite. Il est conscient qu’un peuple sans terre ne peut se détourner de son propre destin. La création d’une entité politique juive a été, en fait, l’œuvre de sa vie. Les nouveaux immigrants écoutent son appel avec enthousiasme et arrivent par milliers. Les Britanniques, inquiets du nationalisme arabe, limitent les immigrations et proclament des restrictions sévères sous la forme de Livres Blancs.

En dépit de ces obstacles, l’enthousiasme des Juifs s’accroît et ils débarquent clandestinement et par tous les moyens en Palestine. En 1929, les Arabes se révoltent et des incidents sanglants éclatent. Les événements se précipitent. La situation des Juifs d’Europe se dégrade de jour en jour. Des millions de Juifs sont condamnés à l’extermination systématique. Lorsque Théodore Herzl avait songé à l’État juif, il avait envisagé une immigration progressive, jamais en catastrophe. La puissance mandataire britannique fermera aux Juifs les portes de la Palestine, en bafouant l’esprit même de la déclaration Balfour pour un Foyer National. La rage au cœur, les Juifs, convaincus de leur bon droit, réussissent quand même à forcer le blocus et à pénétrer clandestinement dans leur pays. Des milliers d’entre eux sont arrêtés par les autorités britanniques et sont refoulés vers de nouveaux camps, à Chypre.

L’épopée de l’immigration clandestine atteint son apogée avec la célèbre affaire du bateau Exodus. Face aux menaces et au désespoir, David Ben Gourion expose fort bien le grand dilemme du double combat des Juifs : « Nous ferons la guerre contre Hitler comme s’il n’y avait pas de Livre Blanc et nous combattrons le Livre Blanc comme s’il n’y avait pas la guerre. » Les Juifs se joignent en effet à tous les grands mouvements de lutte contre les Allemands, dans les rangs des partisans, de la résistance, du maquis et au sein des armées alliées. La lutte pour la reconnaissance d’un État juif s’engage sur deux fronts : contre le mandat britannique et contre la menace arabe.

Le combat se prolonge au sein même du mouvement sioniste, mais surtout entre les deux principales organisations de défense : la Haganah, dirigée par Ben Gourion, et le Etsel, conduit par Menahem Begin. Ce dernier mène un combat acharné envers les Britanniques, y compris à l’aide d’attentats spectaculaires contre des hauts fonctionnaires et des bases militaires. L’attentat de l’hôtel King David à Jérusalem est le point culminant de cette stratégie. En février 1947, les Britanniques décident de se décharger du problème de la Palestine.

Après neuf mois de débats, l’ONU présente un projet de partition de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Le 29 novembre 1947, l’assemblée générale de l’ONU donne son accord au projet. Ce vote historique déclenche une véritable explosion de joie et d’allégresse. Dans les rues de Tel-Aviv et dans tout le pays, les gens dansent et chantent. Sur le rivage de la mer Morte, dans sa chambre d’hôtel, Ben Gourion, en pyjama bleu, est assis dans sa position familière, la tête entre ses mains.

Il vient d’apprendre la nouvelle et il demeure soucieux. D’un geste instinctif, il tire son bloc-notes et écrit : « Cette nuit, la foule dansait mais je ne pouvais danser, je savais que la guerre était proche et que nous allions perdre la fleur de notre jeunesse. » Le lendemain de ce vote historique, une vague d’émeutes déferle sur le pays. Les mois à venir plongeront la Palestine dans le chaos. La guerre d’Indépendance des Juifs en Eretz Israël est bel et bien déclenchée et elle durera de longs et pénibles mois.

Le 15 mai 1948, le dernier soldat anglais quitte la Palestine. En raison du shabbat, c’est donc la veille, vendredi, 5 du mois d’Hyar du calendrier hébraïque, que Ben Gourion convoque le conseil du gouvernement provisoire pour adopter le texte de la proclamation de l’Indépendance. Le conseil se réunit dans la grande salle du musée de Tel- Aviv, boulevard Rothschild. Peu avant 16 heures, une voiture noire aux vitres blindées s’arrête devant l’ancien musée. Ben Gourion, cravaté et en costume, salue comme un militaire les photographes tout en gravissant les marches d’un pas rapide. Le père de la nation ouvre la séance en frappant la table de son marteau. L’assemblée d’une seule voix, entame spontanément l’hymne national Hatikva, « l’espérance ».

Ben Gourion tire de sa poche trois feuillets dactylographiés. On sent qu’il porte sur lui le poids de l’Histoire. D’une voix forte et hachée, il proclame solennellement la Déclaration d’Indépendance. Il ne lui faut que 14 minutes pour lire en entier la proclamation. 979 mots significatifs, pleins de sens, lourds de conséquences, historiques. Un rabbin se lève et d’une voix tremblante récite la prière traditionnelle : « Béni sois-tu, Ô seigneur notre Dieu. Roi de l’univers qui nous a maintenu en vie, nous a donné la force d’endurer et qui nous a conduit jusqu’à ce jour. Amen. » Les prières ont été enfin écoutées. L’État d’Israël est né avec des larmes de joie et d’espoir. Une page est tournée. Le rêve devient réalité.

Après deux millénaires d’exil, les Juifs sont enfin souverains dans leur propre État indépendant, sur la terre de leurs ancêtres. Cependant les combats reprennent, et Ben Gourion prépare la lutte armée. Dans le même temps, il essaie de mettre rapidement en place les structures démocratiques du pays. Il a du mal. Il est très inquiet, car le démantèlement de toutes les organisations de résistance risque de provoquer une guerre fratricide.

L’affaire Altalena, ce bateau qui transportait des armes pour le Etsel de Menahem Begin et qui fut coulé sur l’ordre de Ben Gourion, a déjà provoqué la mort de seize Juifs et une trentaine d’autres sont blessés. Cette première bataille entre la droite et la gauche a été le signal d’alarme d’une menace de guerre civile. Fort heureusement, elle sera la dernière. Les nouveaux leaders du jeune État, dont ceux de l’opposition, sont conscients que le champ de bataille est ailleurs. Il est dans le repoussement des armées arabes qui envahissent le pays. Ces ennemis qui revendiquent l’anéantissement du jeune État juif et son étouffement dans l’œuf. La mobilisation des effectifs et de toutes les réserves disponibles est urgente.

Élu chef du gouvernement provisoire, fort de son portefeuille de ministre de la Défense, Ben Gourion met sur pieds une armée populaire, l’armée de défense d’Israël : Tsahal. Il souhaite qu’elle soit une école où l’on puisse enseigner une bonne connaissance de l’hébreu, l’amour du pays et la loyauté envers le peuple. Il exige des officiers l’adoption d’un patronyme hébraïque. Il les respecte ; il est satisfait de les voir donner l’exemple de leur bravoure à leurs soldats. Vêtu de sa chemise kaki délavée, le col ouvert en haut de sa petite silhouette, Ben Gourion supervise toutes les opérations courantes.

Il interroge les officiers plongés dans les cartes d’état-major et prend des notes. Chaque question est précieuse car chaque réponse peut être fatale : le nombre d’hommes, la quantité d’armes et les réserves de munitions. Comment affronter simultanément, avec des effectifs disparates et peu aguerris, les armées régulières arabes ? Comment se défendre avec un arsenal qui se limite à quelques milliers de fusils et mitraillettes, plus quelques centaines de mortiers ? Pas un seul char ! Pas un seul canon ! Quant aux avions de combat et aux navires de guerre, la question ne se pose même pas.

Souvent seul, plongé dans la lecture de l’histoire militaire et de manuels d’instruction des opérations, on s’interroge sur ses capacités de stratège. Comment ce politicien de 60 ans, sans aucune expérience militaire, pourrait-il devenir le chef suprême des armées ? Ben Gourion est déterminé et bien décidé à repousser l’ennemi. Il organise la mobilisation des fonds, l’achat d’armes, le recrutement d’experts militaires et la préparation des opérations stratégiques. Le combat est acharné mais grâce à son charisme, à sa volonté de fer, à sa capacité prodigieuse de travail, à sa fermeté et à sa persévérance, il réussira à vaincre l’ennemi et à fonder l’État juif.

Mais l’armistice n’est pas la paix. Pas même la perspective d’une paix. Bien au contraire, l’état de guerre larvée persiste, pour longtemps encore. Défendre les longues frontières du nouvel État face à des voisins hostiles nécessite une vigilance militaire sans faille et un effort économique d’une importance démesurée, en comparaison des ressources économiques et du potentiel militaire dont disposent les Arabes. L’un des principaux objectifs du nouveau gouvernement est donc, encore et toujours, de se procurer des armes. Le nouvel État juif doit aussi affronter plusieurs problèmes pour son existence même, indépendamment de la paix avec ses voisins. L’intégration des nouveaux immigrants constitue une priorité absolue. Des villes nouvelles, des kibboutzim et des villages agricoles (mochavim) verront le jour.

Pour donner l’exemple, Ben Gourion s’installe lui-même au kibboutz Sdé Boker. Il fonde l’école privée publique et laïque mais aussi un enseignement confessionnel. Il instaure le droit de chaque Juif de devenir un citoyen israélien en immigrant dans le pays. Le 5 décembre 1949, il déclare Jérusalem capitale éternelle d’Israël. Il rejette avec force les condamnations de l’ONU et des chancelleries, et installe tous les ministères ainsi que le parlement à Jérusalem.

Le 5 novembre 1953, Ben Gourion démissionne de son poste de Premier ministre et s’installe dans son kibboutz de Sdé Boker. Moshé Sharett, chef de la diplomatie, le remplace. Un an plus tard, un réseau d’espions israéliens est découvert en Égypte. L’affaire fait scandale et bouleverse le parti au pouvoir, le Mapai. Pinhas Lavon, le ministre de la Défense, démissionne avec fracas. Ben Gourion revient au pouvoir et se trouve confronté à une situation politique et militaire grave. Les attentats terroristes se multiplient ; les Soviétiques menacent de déséquilibrer le Proche-Orient en aidant les pays arabes et en leur fournissant des armes modernes.

Dans les moments de crise grave et de tempête politique, Ben Gourion demeure le capitaine sage et chevronné : « Quand la mer est agitée », dira-t-il, « je suis très calme, mais dès que l’eau est calme et dort, je commence à m’inquiéter. » Pour affronter la situation orageuse, Ben Gourion recherche des alliances et se dirige vers Paris. C’est le début d’une longue « lune de miel » avec la France qui durera jusqu’à la guerre des Six jours.

La nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956, la construction du barrage d’Assouan par les Russes aggravera la situation et mettront le feu aux poudres. Au moment où Moscou est préoccupé par les émeutes en Pologne et en Hongrie, Ben Gourion mène des négociations secrètes à Sèvres et prépare une opération commune avec la France et la Grande-Bretagne contre l’Égypte de Nasser. Parallèlement, il signe avec le gouvernement Guy Mollet un accord pour la construction d’une centrale nucléaire à Dimona, non loin de son kibboutz, dans le Néguev. Le 29 octobre 1956 à 7 heures, les paras de Tsahal sautent dans le Sinaï… Il ne faut pas plus de cinq jours à Israël pour s’assurer le contrôle de la péninsule. Le cinquième jour, des parachutistes français et britanniques sont lâchés sur l’Égypte.

Le gouvernement soviétique est furieux. Le maréchal Boulganine, absorbé par les événements de Budapest, menace d’employer l’arme atomique. La Campagne du Sinaï se transforme très rapidement en crise mondiale. Eisenhower exige l’arrêt immédiat des combats et le retrait de toutes les troupes. L’opération « Mousquetaire », qui avait pour but le contrôle du canal de Suez, se solde par un échec cuisant pour les deux puissances européennes, qui met un terme à la présence de la France et de la Grande-Bretagne dans cette région du monde, où elles étaient implantées depuis la fin de la Première guerre mondiale.

Pour Ben Gourion, la victoire de Tsahal est éclatante et Israël devient une puissance militaire au Proche-Orient huit ans seulement après sa création. La construction d’une centrale nucléaire renforcera considérablement la force de dissuasion du jeune État juif pour de longues années encore. Le lancement de la fusée Shavit transforme Israël en une nouvelle puissance technologique. Le père de la nation voit son rêve réalisé. Il est enfin rassuré.

Ben Gourion poursuit avec détermination ses travaux sur les affaires de l’État. Pour fermer la boucle du passé de la Shoah et châtier les bourreaux du peuple juif, Ben Gourion lance une chasse sans pitié contre les criminels nazis. En 1960, des agents du Mossad arrêtent en Argentine le cerveau de la « solution finale » et son exécuteur, Adolf Eichmann. Un procès spectaculaire et symbolique se déroule à Jérusalem, capitale de l’État juif, 15 ans après la tentative d’extermination du peuple élu. Cependant, l’affaire Lavon poursuit maintenant Ben Gourion comme une ombre et le père de la nation démissionne à nouveau. Il souhaite faire toute la lumière sur ce scandale politique lié au ministre de la Défense, Pinhas Lavon. Sa demande pour une enquête judiciaire est rejetée par son propre parti. Furieux, Ben Gourion fonde un nouveau parti, le Rafi, en secouant le Mapai, le bastion du parti au pouvoir. Il engage un processus de réforme électorale pour rendre les élections plus adéquates à Israël.

Après son échec humiliant aux élections de 1965, il ne pouvait plus être un simple membre de la Knesset…

David Ben Gourion quitte définitivement la scène politique et se retire au kibboutz de Sdé Boker. Dans ce cadre pastoral, loin des projecteurs, il écrit ses mémoires et médite sur le destin d’Israël et du peuple juif.

Un jour de 1966, le célèbre acteur Kirk Douglas, en tournage dans le Néguev, lui rend visite : « Vous me reconnaissez », dit-il avec enthousiasme à Ben Gourion. « J’ai été Alouf Michael Stone, le général qui a combattu dans les montagnes de Jérusalem pour l’indépendance d’Israël, dans le film L’ombre d’un géant. J’ai joué avec Frank Sinatra et Yul Bryner… » « Je ne sais pas de quoi vous parlez, je ne vais jamais au cinéma, je n’ai pas le temps… »

Ben Gourion était un réaliste, un homme d’action et de créativité ; pour lui, les salles obscures et les films représentaient la fiction, l’irréel, une hallucination naissante et éphémère. Dans son esprit, l’histoire jugerait Israël sur ses actes et non sur ses déclarations et sa diplomatie ; encore moins sur le nombre d’articles favorables parus dans la presse internationale. Il se moquait des relations publiques et des grands shows hollywoodiens.

La mort de sa femme, Paula, en janvier 1968, l’affecte beaucoup. Il était sûr qu’elle lui survivrait ; elle est morte avant lui et cela le chagrine terriblement. À partir de ce moment, il vit en solitaire dans son très modeste appartement. Il ne se plaint jamais et ne demande de faveur à personne.

Après l’embargo de la France et la guerre des Six jours, il correspond avec le général De Gaulle. Un échange de lettres éloquentes entre deux grands hommes de l’histoire contemporaine, à lire, à relire et à méditer.

Ben Gourion souhaite ardemment signer une paix sincère avec les États arabes ; il est prêt à faire des concessions territoriales importantes. Tout au long de sa riche carrière, il prend des décisions difficiles et douloureuses ; mais personne ne peut s’opposer à lui au sein du gouvernement. Têtu, il dirige le pays d’une main de fer. Son obstination de vouloir créer un nouveau parti et de croire uniquement à son propre jugement lui sera fatale.

Adepte des philosophes grecs, idéaliste et démocrate dans l’âme, il doit surmonter les méandres de la politique et incarner jusqu’au bout la grandeur de l’homme d’État et l’esprit du guide spirituel.

Le 1er décembre 1973, David Ben Gourion meurt solitaire à Sdé Boker. Il venait d’achever ses mémoires…un merveilleux et extraordinaire parcours d’une vie hors du commun, noble et exemplaire. Il était de la trempe de ces hommes qui tiennent dans l’histoire d’une nation une place incontestable, légendaire.

Lors de sa disparition, un mois après la fin de la guerre de Kippour, tout un peuple pleure et demeurera longtemps orphelin.

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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