Témoignage : La campagne diplomatique contre le projet nucléaire irakien « made in France »

Le président du Renouveau Juif Henri Hajdenberg et Freddy Eytan lors de la campagne contre le projet nucléaire irakien. (avril 1981)
Le président du Renouveau Juif Henri Hajdenberg et Freddy Eytan lors de la campagne contre le projet nucléaire irakien. (avril 1981)

Au moment où les Etats-Unis s’apprêtent à signer un nouvel accord sur le projet nucléaire iranien, rappelons qu’il y a juste 40 ans, l’aviation israélienne a lancé une attaque spectaculaire contre la centrale nucléaire Osirak construite par la France en Irak. C’était une grande première dans l’histoire des raids aériens. 

Certes, tout a été dit, raconté et filmé sur cet exploit extraordinaire mais peu a été écrit sur les aspects diplomatiques et politiques et sur la campagne discrète et publique menée par Israël pour empêcher l’Irak de se doter de l’arme nucléaire. 

Tels que les Ayatollahs d’Iran, Saddam Hussein rêvait d’obtenir l’arme atomique pour établir « la dissuasion de la terreur » face à Israël. 

Très fier de ces rapports privilégiés avec Paris, il déclarait non sans forfanterie : « Les accords avec la France sont un premier pas vers la fabrication de l’arme nucléaire arabe ». Petite phrase parue dans l’hebdomadaire El Ousbou El Arabi. Elle ne fait aucun effet de bombe et laisse indifférents les responsables français et même les services de renseignements israéliens.

En 1975, les tractations sont engagées entre la France et l’Irak pour l’obtention d’une centrale nucléaire à des fins pacifiques. 

Crédit : Freddy Eytan

Chirac ne se doute pas une seconde des intentions à long terme de Saddam. Selon lui, les contrôles sont très efficaces et la France a fourni dans le passé des dizaines de réacteurs nucléaires de recherches dans plusieurs pays dont Israël. Il est aussi rassuré par la signature par l’Irak, en février 1972, d’un accord de garantie avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et auparavant, en novembre 1969, de la mise en vigueur sur son territoire du traité de non-prolifération des armes nucléaires. 

Pourtant, à Matignon, on commence à s’inquiéter ; les conseillers de Chirac demandent des garanties supplémentaires. Le Commissaire à l’énergie atomique intervient pour que figure dans l’accord franco-irakien du 18 novembre 1975 une clause secrète, stipulant qu’au cas où les garanties prévues par le traité de non-prolifération ne s’appliqueraient plus à l’Irak, les contrôles de l’Agence internationale continueraient de s’exercer sur toutes les installations et matières fissiles fournies par la France. 

Auparavant, une livraison d’une centrale nucléaire au Pakistan a été annulée à la dernière minute par Jacques Chirac, après qu’il eut pris connaissance d’un rapport confidentiel du SDECE, prouvant sans équivoque que le Pakistan avait bel et bien l’intention de détourner, à des fins militaires, les matières fissiles et de fabriquer la première bombe atomique musulmane.

Crédit : Freddy Eytan

Le processus nucléaire avec l’Irak s’engage donc sans que tous les détails soient vraiment connus. Une information laconique est publiée dans le Journal officiel le 18 juin 1976, sans qu’aucune précision ne soit donnée. Chirac, ayant quitté Matignon, ne suivra plus le projet de livraison de la centrale Osirak à Bagdad. 

Raymond Barre lui succède et accélère la construction de la centrale irakienne. 

Le plan secret de Saddam Hussein est mis rapidement en route. Le chef irakien veut se doter des meilleurs experts et scientifiques arabes en matière nucléaire. Selon certaines informations, le gouvernement Barre aurait même cédé au chantage irakien de ne pas embaucher dans le projet atomique des physiciens français de confession israélite. Interrogé sur cette délicate question, Chirac dément cette information et nous dira : « Je suis viscéralement antiraciste ; jamais je ne permettrai une discrimination raciale en France ». Giscard et Barre sont plus discrets et affirment qu’ils n’étaient pas au courant de cette demande préliminaire de la part de Saddam. 

Ils réussiront à poursuivre le projet nucléaire et à étouffer toutes les informations parues sur ce sujet dans la presse. Il n’y a eu aucun débat à l’Assemblée nationale. La commission des Affaires étrangères ne s’était pas réunie une seule fois sur la question ; quant à l’opposition, elle fut presque inexistante. François Mitterrand confia aux dirigeants juifs qu’il aurait peut-être demandé d’autres garanties. Il ne pouvait pas certifier qu’une fois au pouvoir, il annulerait le projet. 

Les journalistes israéliens en poste à Paris expédiaient quelques dépêches laconiques sur le sujet mais leurs rédactions demeuraient indifférentes et ne cherchaient pas à en savoir plus sur le projet français. 

Aucune démarche officielle n’a donc été entreprise visant à contrecarrer le plan irakien et cela, en dépit des demandes incessantes de l’ambassadeur Gazit. Lui était informé en permanence par des journalistes israéliens.

Même le Mossad semblait indifférent dans cette affaire jusqu’au jour où un hangar abritant le cœur des réacteurs Tamouz 1 et Tamouz 2, fabriqués avec beaucoup de soin par la CNIM (Constructions navales et industrielles de la Méditerranée) à la Seyne-sur-Mer, près de Toulon, est complètement détruit en avril 1976. 

Cette fois-ci, il est clair comme l’eau de roche que le gouvernement israélien a pris l’affaire en main. 

Menahem Begin donne le feu vert à l’état-major militaire et aux services de renseignements pour éviter à tout prix que Saddam Hussein ne se dote de l’arme atomique. 

Trois mois plus tard, en juin 1979, Raymond Barre, en visite officielle à Bagdad, promet au dirigeant irakien de lui fournir de nouveaux « cœurs » de réacteurs. 

Quelques jours après, un savant atomiste égyptien, Yahia el-Mashad, un des responsables du projet irakien, est assassiné dans sa chambre de l’hôtel Méridien à Paris. 

Le 24 août 1980, je publie une longue enquête dans le Jérusalem Post sur le projet nucléaire irakien. Cette publication exclusive a eu un écho favorable et le Premier ministre Menahem Begin demande au professeur Yuval Néeman, spécialiste en matière fissiles, de se rendre à Paris pour convaincre les experts français de la gravité du projet irakien. Il est stupéfait de constater que la majorité de ses collègues estiment que la centrale fournie à Bagdad est vouée à des fins honnêtes et pacifiques. Seul le professeur Francis Perrin, l’un des pères de la bombe atomique française, met en garde le gouvernement Barre contre ce danger. 

Des savants français du CNRS exposent dans un document toutes les possibilités dont dispose maintenant l’Irak pour fabriquer sa bombe atomique. 

J’ai eu le privilège de travailler étroitement avec le professeur Néeman pour explique le danger du projet français de fournir une centrale nucléaire à Saddam Hussein. Néeman, qui connaissait parfaitement la France et qui parlait un français châtié, était bien informé sur la capacité irakienne. Il fut révolté par l’attitude du président Giscard d’Estaing sur ce sujet et stupéfait de le voir garder un mutisme complet sur une affaire si sensible.

Nous avons consulté des chercheurs français du CNRS et de la CEA, ainsi que le Prix Nobel 1966 de physique, Alfred Kastler. Nous sommes allés voir l’un des pères de la bombe atomique française, Francis Perrin. Ce savant de renommée universelle, nommé par le général de Gaulle à la direction du CEA, lança un cri d’alarme en nous disant clairement : « Vous avez parfaitement raison d’agir aujourd’hui. On peut penser que d’ici quelques années, l’Irak, ayant préparé du plutonium avec le réacteur français, dira : « Maintenant je romps mes engagements pour faire des bombes atomiques ». C’est ce qu’a fait l’Inde… C’est une question de prestige pour ce pays arabe. J’estime qu’il n’est pas raisonnable que l’on garde le secret autour de ce traité, car cela ne peut que provoquer des suspicions internationales et ce n’est pas sain. » 

Le 16 janvier 1981, nous sommes invités à un colloque sur la Science et le Désarmement organisé par l’IFRI à Paris. Néeman soulève le sujet de la bombe irakienne. Il est stupéfait devant l’opinion unanime de ses collègues, qui estiment que cette centrale est vouée à des fins honnêtes et pacifiques. Il est révolté que des savants aussi respectables et responsables puissent proférer avec désinvolture de telles énormités. L’un d’eux, Pierre Mayer, inspecteur général des Finances, poussera même l’outrecuidance jusqu’à lui écrire une lettre incroyable : « Je pense que vous ne devez qu’à la courtoisie des organisateurs de cette manifestation internationale de n’avoir pas été rappelé au respect des règles élémentaires de bienséance qui s’imposent à tous ceux qui jouissent du privilège d’y être invités. »

Il est clair que les démarches de Néeman à Paris et ses interventions musclées auprès du gouvernement israélien ont influencé Menahem Begin à prendre la décision de détruire la centrale française à Bagdad.

Le président Giscard d’Estaing rejeta tous les arguments et dépêche discrètement à Jérusalem un émissaire, Jacques Chaban-Delmas. Ce dernier est connu pour son amitié sincère à l’égard Israël et Giscard veut montrer ses bonnes intentions. 

Chaban retournera à Paris sans avoir convaincu Begin qui demeure intransigeant. 

Giscard se met alors en colère et contre-attaque. Lors du conseil des ministres du 23 juillet 1980, il déclare sans équivoque : « L’Irak comme tous les pays au droit aux usages pacifiques de l’énergie nucléaire. La France continuera dans cette voie sans céder à des pressions ou des manœuvres. »

Le hasard du calendrier fait coïncider les campagnes électorales en France et en Israël. 

Giscard face à Mitterrand et Begin contre Pérès. A Paris, le Renouveau juif dirigé par Henri Hajdenberg, appelle à un vote sanction contre la politique du président sortant et prend l’initiative de tapisser les murs de la capitale de milliers d’affiches contre le projet nucléaire irakien. 

Les sondages en Israël indiquent un net redressement des travaillistes de Shimon Pérès. 

La droite y est en perte de vitesse. Pour Menahem Begin, les dés sont jetés et il ne peut pas attendre que cette bombe atomique devienne opérationnelle. Il faut donc détruire maintenant Osirak, « made in France ». 

Dans le plus grand secret, les préparatifs commencent. 

Shimon Pérès demande à Begin de patienter et d’attendre les résultats des élections en France : « D’après les sondages, notre ami Mitterrand sera le prochain président de la République, il m’a promis qu’il ne permettra jamais que l’Irak se dote de l’arme nucléaire avec le soutien de la technologie française. »

Begin écoute avec intérêt ces sages paroles et décide d’attendre jusqu’au 10 mai 1981. 

A peine les résultats des élections en France connus, Begin demande à son ambassadeur de sonder Mitterrand. Ce dernier vient de s’installer à l’Elysée. Pour la première fois depuis vingt-quatre ans la gauche est au pouvoir et le nouveau président a d’autres chats à fouetter… 

Les élections à la Knesset approchent et Menahem Begin piaffe d’impatience. 

Dans une lettre confidentielle qu’il m’a écrite peu avant sa mort, Begin dira que François Mitterrand ne lui a pas donné l’assurance que la France ne livrerait pas d’uranium enrichi à l’Irak ni même un combustible nommé « Caramel » et qualifié de « non proliférant ». 

Qui plus est le Mossad l’informe que la France s’apprête à fournir à Bagdad une nouvelle charge de 18 kilos d’uranium enrichi. 

Ses réflexions l’amènent à la conclusion qu’une marche arrière est impossible ; il ne peut plus hésiter car le secret risque d’être dévoilé par Shimon Pérès lui-même et par Ezer Weizman, l’ancien chef de l’Aviation israélienne, qui est mis dans le secret des préparatifs par ses collègues pilotes. 

Begin choisi définitivement la date du 6 juin pour détruire Osirak. Mis à part quelques proches et le chef d’état-major Rafoul Eytan, personne n’en est informé. 

Au sein du gouvernement, aucun ministre pas même le général Ariel Sharon n’est au courant. 

Les Américains sont préoccupés par les évènements dramatiques en Pologne avec l’agitation de Solidarnosz à Gdansk et les Français sont au diapason après la victoire de la gauche. Pour les Grands de ce monde, les affaires du Proche-Orient peuvent attendre et c’est pour Begin, le moment le plus propice de lancer son raid contre Bagdad. 

Le 6 juin 1981 est le jour du quatorzième anniversaire de la guerre des Six-Jours et la fête de Shavouaot, le don des Tables de la loi à Moïse au mont Sinaï. Cette date est choisie irrévocablement par Begin et c’est justement un dimanche, jour de congé qui pourrait éviter des pertes civiles. 

A quinze heures, les Israéliens sont sur les plages et profitent du jour de repos. Shimon Pérès est à Eilat et prend un bain de soleil au bord de la mer Rouge. 

Un calme impressionnant plane sur toute la région. Soudain une éruption volcanique ; ce lieu paisible situé près de Bagdad se transforme en brasier, sous une déflagration à l’échelle atomique. En 36 secondes, Osirak disparaît. La centrale irakienne s’est effondrée sous un bombardement chirurgical de l’aviation israélienne. 

Le chef de l’opération, le colonel Yiftah Spector peut pousser un soupir de soulagement : il vient de réaliser une grande première dans l’histoire des raids aériens. 

Le monde apprend la nouvelle avec stupéfaction. Les réactions contre Israël sont très vives. Mitterrand est très irrité que Begin ne lui ait pas fait confiance, ni laissé le temps d’étudier le dossier. Le raid israélien a tué un ressortissant français. Cela suffit pour justifier une protestation immédiate de la France. 

Jacques Chirac est dans une colère noire et gardera un mutisme complet. Il demande au secrétaire général du RPR, Bernard Pons, de justifier la livraison de la centrale nucléaire à l’Irak : « Le gouvernement avait pris toutes les dispositions nécessaires pour que Bagdad ne détourne pas cette centrale à des fins militaires », déclarera ce dernier. 

Chirac me confiera que « Begin a commis là une opération terroriste extrêmement grave et que selon sa propre conviction, l’Irak ne pouvait en aucun cas fabriquer une bombe atomique. Toutes les garanties étaient examinées à la loupe avec une grande prudence et avec la volonté de ne prendre aucun risque ».

Giscard d’Estaing reste muet sur la question. Il nous livrera plus tard que ce n’était pas lui qui avait pris la décision de fournir une centrale nucléaire à Bagdad : « C’est Chirac qui a fourni la centrale ! ». On peut évidemment s’interroger sur le pourquoi de cette dérobade peu chevaleresque de la part d’un ancien président de la République française. 

Face aux accusations de l’opposition d’avoir agi à des fins électorales et devant les condamnations du monde entier surtout celle des Etats-Unis, Begin se dressait flamboyant, la nuque raide, le bras tendu et le doigt accusateur et clouait au pilori les déclarations non justifiées contre l’Etat hébreu : « Le seul moyen de se faire respecter en ce bas monde, c’est la force ! Durant la dernière Guerre mondiale, un tiers du peuple juif a été massacré comme du bétail ; aujourd’hui, Israël a le pouvoir d’empêcher de telles actions : nous frapperons à nouveau et sans merci, si l’Irak ou un autre pays arabe osait malgré tout construire une centrale nucléaire à des fins militaires ! »

Dans le contentieux irakien, Begin ne pouvait continuer à palabrer. Gouverner c’est prévoir. Dans le cheminement de sa pensée, une décision devait être prise rapidement avant que le « Troisième temple » ne soit détruit par le Babylonien moderne, Saddam Hussein. 

Israël aurait-il pu avertir la France de ses intentions ? On en doute. Dans ce genre d’opération préventive, le secret est de rigueur.

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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