Technocratie et Pouvoir

J’exprime mon avis dans cet article sur la haine vis-à-vis des présidents, mais ne croyez pas pour autant que je partage les opinions de M. Rufin ce député enragé qui se prend pour Saint Juste (pardonnes-moi Saint-Juste).

Dans l’histoire de la Veme République, trois Présidents au moins ont suscité la haine. Le Général de Gaulle, dès son arrivée au pouvoir a été accusé d’être comme ses contemporains Franco, Tito, Mao un dictateur.
Mais ceux qui le suspectaient de confisquer le pouvoir étaient dénués de haine, à l’image de Pierre Mendès France; plus tard sa gestion de la crise algérienne et de façon plus générale sa gestion de la décolonisation, ont provoqué une haine qui s’est traduite par de multiples attentats.

Puis la jeunesse française, rejetant une société trop corsetée, et le parti Communiste désormais en conflit direct avec le pouvoir (une trêve implicite était nécessaire pour régler l’affaire algérienne) ont montré qu’il avait perdu la main et qu’il fallait songer à le remplacer.

Le général était poussé loin du pouvoir par une insurrection étudiante spontanée et imprévisible (vraiment?). Les ambitions se sont affirmées et les couteaux ont été aiguisés et en 1969 ….Essayant de reprendre la main par un referendum sur la suppression du Sénat, il échoua et quitta le pouvoir aussitôt les résultats connus.

Le 10 Mai 1981, François Mitterrand était élu président de la République. Une immense espérance redonnait le sourire à la France. Les élections législatives qui suivirent furent l’occasion d’un renouvellement politique considérable et les Communistes entrèrent au gouvernement. Mais dès le 3 Juin 1983, des policiers en colère, sympathisants du Front national pour certains, manifestaient sous les fenêtres du Garde des Sceaux Robert Badinter et réclamaient sa démission. L’État de Grâce était terminé, la haine vis a vis de l’auteur de la « paille et la poutre » pouvait s’exprimer en toute liberté.

Un an plus tard, le 24 juin 1984 une immense manifestation sur la reforme de l’école privée (mesure pourtant prévue dans les 101 propositions du candidat Mitterrand et largement débattue pendant la campagne). C’était le début de la revanche et du reflux. Les déçus de F. Mitterrand, laissaient libre-cours à leur haine. Deux ans après son élection le Président était contesté, rejeté et pourtant il n’y avait pas encore les réseaux sociaux.

L’allié des communistes (à quand les chars soviétiques en France ?), le porteur de la francisque était déclaré traître à la France. Il ne dut son salut qu’à son habileté politique en 1986 soit à la fin de 5 années de pouvoir (un quinquennat). Le second mandat fut celui de la déception qui remplaça la haine, déception causée par les révélations sur son passe vichyste et sa double vie. Son calvaire face à la maladie effaça sans doute une grande partie de la haine que lui vouaient certains Français (on ne tire pas sur une ambulance).

Jacques Chirac fit tout pour apparaître comme un «bon gars». Puis vint Nicolas Sarkozy, qui lui usa de la provocation comme méthode de gouvernement. Une grande partie de ceux qui ne l’avaient pas choisi lui vouèrent une haine profonde. Président issu de Neuilly fief des riches, nombreux étaient ceux qui ne se reconnaissaient pas en lui. Pourtant tous lui reconnaissaient une grande énergie et des discours faisant la synthèse de la pensée française de Droite et de Gauche.

Ce qui aurait pu réhabiliter la réussite individuelle aux yeux des Français, ne faisait qu’accroître leur haine. La France avait élu un riche à sa tête et la France n’aime pas les riches. La crise de 2008, un an après son élection, empêcha, par un réflexe de solidarité, cette haine de se transformer en quelque chose de plus grave, mais le rejet de sa personne le priva d’un second mandat pourtant promis lors de son élection.
Nulle haine envers François Hollande qui lui succéda. En revanche, plutôt de la dérision pour un personnage complexe.

Le 7 Mai 2017, Emmanuel Macron est élu président de la République française avec plus de 66% des voix exprimées. Très tôt dans la campagne, il était apparu que le candidat ne laissait pas indifférents ses concitoyens. Attirant autant l’enthousiasme que la haine, il apparaissait comme clivant aux observateurs. Mais d’où provient cette haine qui anime ceux qui sont prêts à investir l’Élysée pour exiger la démission du président Macron ? Président des riches a dit la presse (trop) rapidement. Et toutes les reformes ont été lues et décryptées à travers ce prisme.

Mais la Gauche avait gouverne avec F.Hollande, alors quoi de plus «normal» dans ce mouvement perpétuel de balancier qui caractérise la vie politique du pays qu’un coup de barre à Droite ? En fait il est un président technocrate, économiste dans un monde dominé par le capitalisme. Que faire d’autre si l’on veut lutter contre le chômage de masse qu’aider ceux qui peuvent créer des emplois ? Mais non, il est au service des riches : A preuve l’ISF disent les enragés donc doublement éloigné de ce Français moyen imaginaire.

Première différence technocrate, sachant brillant, armé de théories (ou de certitudes), quand les Français sont hésitants, désorientés. Deuxième différence social libéral n’attendant pas tout de l’Etat et même plus voulant en réduire le rôle et la part dans l’économie de la France. Jospin en son temps avait beaucoup déçu en disant que l’Etat ne peut pas tout. On ne touche pas à l’Etat dans la patrie de Colbert. Il représente aux yeux de certains français ( n’exagérons pas l’importance des gilets jaunes non plus qui représentent 20% tout au plus ) la prise de pouvoir assumée d’une technocratie européenne et mondialisée (alors que la technocratie gaullienne était patriote).

Alors comment en sortir ?
Aujourd’hui l’instauration du quinquennat interdit à Emmanuel Macron de jouer sur l’alternance et ce d’autant plus que ce qui l’intéresse c’est beaucoup plus la disruption que le pouvoir. Par ailleurs la société a profondément changé son rapport au temps ce qui entraîne la nécessité d’une grande réactivité. Alors comment convaincre qu’il est le Président Technocrate au service de Tous les Français (comme en son temps Giscard).

Selon moi, il doit faire passer le message :
«Je suis celui qui donne l’orientation et à ce titre je suis un sachant, mais ceux qui m’entourent, ceux qui réalisent les reformes sont comme vous, ils sont guidés par le bon sens et par la connaissance du terrain.»
Bien sûr, cela ajoutera à la complexité de son projet de reforme profonde du pays, mais… Après les européennes et pour bien marquer que le message envoyé par les urnes aura été reçu, il faut repenser la pratique du pouvoir et constituer un nouveau gouvernement qui fait moins la part belle aux technocrates et plus aux politiques. Le retour vers les corps intermédiaires va dans ce sens et ressemble fort à une alternance qui ne dit pas son nom et permet de partager avec les élus de terrain, les syndicats favorables (mais oui il y en a) et bien d’autres encore la lourde charge de gouverner un pays rétif.

Un profil comme Raffarin ou Bayrou aurait sans doute évité les gilets jaunes, en tout cas il ne serait pas tombé dans le piège de trop en faire contre les automobilistes. Non pas qu’E.Philippe, le Premier ministre, ait démérité, mais il incarne trop la technocratie comme son mentor Alain Juppé.

La crise que nous vivons est grave et sera difficile à surmonter, il faudra beaucoup de talent politique pour convaincre les Français. Comme beaucoup, j’ai cru que l’obstacle majeur serait la résistance des Français au changement et dans cette optique j’ai été convaincu que le fait de nommer des experts comme Ministres faciliterait la réussite du projet présidentiel.

Je ne voyais pas dans l’ascension du Front National (et de la France Insoumise) ce rejet profond des technocrates: n’est ce pas ces mêmes technocrates qui pilotent depuis Bruxelles cette Europe qui dérive ? Il faut désormais isoler ces va-t-en guerre du reste des français et nommer un gouvernement beaucoup plus politique et proche en terme d’image de ces gaulois réfractaires et jouer la carte d’une profonde reforme de la fiscalité.

Beaucoup désormais s’élèvent contre un système absurde qui verse aux entreprises plus de 200 milliards d’aides par an pour en reprendre la quasi-totalité à travers impôts et taxes. Bercy s’en donne à cœur joie. Alors pourquoi ne pas cesser ce jeu pervers et tout baisser d’un cran.

Ce sera dur et long à réaliser, mais si c’était cela que les Français attendaient qu’on leur dise ?

à propos de l'auteur
Alain BENICHOU est né à Oudjda au sein d'une famille de juifs d'Algerie vivant au Maroc tout de suite après la guerre (24 mars 1947). Il a été recruté en 1971 par le Ministère de l’Intérieur pour travailler à la modernisation de l’action de l’Etat. Dans ce cadre il a modernisé le système de centralisation des résultats électoraux. Il a été deux fois décoré dans l’ordre du Mérite par Messieurs Philippe Marchand (chevalier) puis Daniel Vaillant (officier). En 2010 il a pris sa retraite et s’est installé à Tel Aviv. Il a écrit deux romans (sur sa famille) et un recueil de nouvelles (sur Israël).
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