Tartuffe et les Persans

En 1669, Molière fit jouer la pièce « Tartuffe ou l’imposteur » ; son personnage principal était un hypocrite, manipulateur et faux dévot, arrivant à diriger les consciences de toute une famille. A peu près un demi-siècle plus tard, Montesquieu publia à Amsterdam et sans avouer en être l’auteur, « Les lettres persanes » ; sous couvert d’une correspondance adressée à leurs familles par deux voyageurs persans c’était une dénonciation de la société française de l’époque. Aujourd’hui, la Perse s’appelle l’Iran ; les réseaux sociaux et autres médias ont pris la place des manuscrits ; mais les faux dévots directeurs de conscience existent plus que jamais ; alors, voyons ce qu’ils disent sur l’actualité brûlante dans ce pays.
Dans un éditorial du journal « Le Point » (1), Abnousse Shalmani rappelle la mobilisation extraordinaire qui suivit les massacres du 7-Octobre : non pas en empathie avec les assassinés, civils de tous âges, souvent torturés, ou les quelques 250 otages enlevés après un pogrom géant ; mais dès le lendemain par des intellectuels, universitaires, ONG et politiques, en soutien ouvert ou sous-entendu au Hamas. Les universités du monde occidental virent des manifestations et des blocages, avec pancartes reprenant le slogan « From the River to the Sea » ; on envisageait la fin d’Israël par une « Intifada globalisée » ; au bout de quelques mois de guerre, le stigmate de « génocidaire » était posé sur tout le peuple israélien. Elle écrit : « Et aujourd’hui ? Où sont-ils, ces cœurs débordants d’amour pour l’humanité devant le massacre commis par la mollahrchie ? Les étudiants occidentaux privilégiés seraient-ils tous devenus des sociopathes indifférents au sort de 30 000, peut-être 50 000 Iraniens assassinés par un régime barbare en quelques jours ? »
J’ai repris son texte sur mon compte X, il fut vu des milliers de fois. Cela n’a pas plu à Jean-Pierre Mignard qui partagea mon post avec ce commentaire assassin pour Abnousse : « Petit esprit médiocre. Le hit-parade des causes. On se fiche bien de la cause iranienne, on s’en sert contre les Palestiniens à terre que l’on piétine de ses petits talons. Misérable. » Quelle honte ! Elle est née en Iran, ayant dû s’exiler avec une famille qui ne pouvait pas supporter les interdits moyenâgeux des mollahs ; et il l’accuse de se moquer de la cause de son propre peuple massacré. J’avais eu l’honneur de l’interviewer du temps de mon ancienne émission (2) ; elle n’était pas encore la brillante journaliste qu’elle est devenue mais d’abord l’auteure de « Khomeiny, Sade et moi », un pamphlet où elle racontait comment lui était venue sa passion contre l’oppression, et en particulier celle des Femmes. Mais jetons un coup d’œil sur les engagements de Maître Mignard, avocat réputé, officier de la Légion d’honneur, ancien membre des instances dirigeantes du Parti Socialiste et qui fut proche de François Hollande ; devenu il y a quelques années un mélenchoniste convaincu, il a fait de la guerre de Gaza un sujet obsessionnel, évoqué presque chaque jour et le conduisant à dénoncer à présent non pas un gouvernement mais la légitimité du peuple juif sur sa terre. Il a écrit par exemple : « Ceux qui vocifèrent pour exalter le sionisme piétinent le judaïsme » (3).
En interrogeant le moteur de recherche interne de X on constate que le sujet de l’Iran l’intéresse peu : 6 courtes publications depuis le début de l’année, sans aucune mention des massacres de masse des 8 et 9 janvier ; et un tweet minable publié le 31 : « Les grandes manœuvres des Etats-Unis à proximité de l’Iran ne sont-elles pas plus simplement un rideau de fumée pour occulter la sordide histoire de fesses dite « affaire Epstein » ? ».
Au-delà de cette version moderne du Tartuffe, l’interrogation des archives numériques du réseau X permet d’illustrer ce qu’ont dit ou tu les politiques, ONG, syndicats, associations : ces derniers ont traditionnellement une sensibilité de gauche, camp se voulant par définition celui de la justice contre toutes les oppressions.
Président de « Médecins du Monde », Jean-François Corty a été plus que douteux vis-à-vis du Hamas dans un passé proche. Il a cependant publié 10 fois en mentionnant l’Iran depuis le début de l’année, ce qui est relativement beaucoup par rapport à d’autres. Mais un de ses tweets lui a permis de ressortir la scie musicale « génocide » le 12 janvier, en écrivant : « S’indigner légitimement face à l’oppression de la population iranienne mais laisser faire l’anéantissement des Palestiniens, le deux poids deux mesures affligeant des occidentaux. » L’ONG « Médecins sans Frontières » a fait pire encore, comme on peut le lire sur leur site (4) : aucune condamnation des massacres, aucune mention des incursions des « Pasdarans » dans les hôpitaux pour achever des blessés ou menacer le personnel médical les soignant.
Du côté du monde du travail, le 13 janvier, les organisations syndicales françaises, CFDT, CGT, UNSA, FSU et Solidaires ont publié un communiqué commun exprimant « leur plein soutien aux mobilisations en cours en Iran, qui se déroulent dans un contexte d’effondrement économique, d’hyper inflation et d’explosion de la pauvreté. » Présentation de la révolution contre une dictature islamiste au pouvoir depuis 47 ans uniquement en « lutte contre la vie chère », c’était un air qui avait déjà été joué par plusieurs députés LFI.
Marine Tondelier n’a fait que deux publications à la date du 5 février : le 7 janvier elle salue le « magnifique » peuple iranien qui lutte contre la tyrannie ; le 15, elle redit son soutien écrivant « nous ne souhaitons pas de frappes américaines. Il faut respecter le peuple iranien et laisser le peuple iranien faire sa transition démocratique » (c’est sûr qu’ainsi une révolte à mains nues pourrait gagner). Elle n’a pas mentionné les dizaines de milliers de tués cités par des médias ; mais elle n’était pas fâchée avec les chiffres, surtout faux, lorsqu’elle tweetait le 21 mai 2025 « Benjamin Netanyahu est un criminel de guerre. Alors que 14 000 bébés sont en train de mourir de faim par sa faute, il fait entrer les camions d’aide humanitaire au compte-goutte ».
Jean-Luc Mélenchon a publié cinq fois sur l’Iran depuis le 1er janvier, disant à chaque fois son soutien à la révolte populaire. Comme Marine Tondelier il s’est bien gardé de décrire l’ampleur des tueries, et il a fait une proposition devant puissamment intéresser l’Ayatollah Khamenei en disant : « Des élections libres avec liberté de candidature sont la solution ». Mais surtout, avec sa plume toujours trempée dans le fiel pour taper contre Israël, il a osé écrire aussi cela : « En manifestant son soutien, le Mossad cherche à exaspérer les tensions entre Iraniens. Dans quel autre pays sinon sous ce gouvernement Netanyahu d’extrême droite un service d’espionnage exprime-t-il un point de vue public sur les événements dans un autre pays ? ». Sans le Mossad, bon sang mais c’est bien sûr, tout irait pour le mieux pour apaiser les tensions.
Dans une tribune publiée le 15 janvier dans le journal « Le Monde » (5), des représentants de plusieurs forces politiques de gauche, dont Clémentine Autain, Olivier Faure, François Ruffin et Marine Tondelier, « ont appelé, la France et l’Europe à soutenir les forces démocratiques iraniennes (…) » Relevons entre deux lignes cette phrase : « Qui peut croire que Trump et Nétanyahou se battent pour la liberté des Iraniennes et des Iraniens, eux qui se rendent coupables et complices de tous les crimes internationaux et même de crimes contre l’humanité ? »
Que la démocratie en Iran ou ailleurs soit le cadet des soucis du président américain est clair. Mais le souhait de voir enfin un Iran libéré des mollahs et ne menaçant plus son voisinage est partagé par une majorité d’Américains et par tout le peuple israélien, avec ou sans Trump et Netanyahou. Notons que la menace d’extermination pesant sur la moitié du peuple juif vivant dans son pays n’est visiblement pas le problème de ces personnalités de la gauche « présentable », comme de beaucoup d’experts se pressant sur les plateaux de télévision.
Mais revenons pour finir à la solitude extrême des Iraniens qui luttent pour leur liberté. Au-delà des communiqués ou publications sur les réseaux sociaux, une solidarité devrait s’exprimer dans la rue. Il y a certes eu des dizaines de manifestations dans le monde occidental, certaines réunissant des dizaines de milliers de personnes surtout aux USA et au Canada ; mais elles ne rassemblaient pratiquement que des Iraniens ; leurs diasporas étaient présentes en masse, effrayées pour le sort de familles avec lesquelles elles étaient en contact par Internet avant la quasi-fermeture des réseaux le 8 janvier. Comme devait le dire Jean Quatremer sur LCI dans un éditorial remarquable (6), si deux poids deux mesures existent entre le traitement d’Israël et du régime iranien, c’est bien en défaveur du premier pour « les faiseurs d’opinion » : on demande le boycott des universités de l’un, mais on ne manifeste pas devant l’ambassade de l’autre ; les journaux ont titré en grand quand le cap des 30.000 morts a été atteint à Gaza, mais c’était au bout de plusieurs mois et la moitié étaient des combattants ; dans les villes iraniennes, ce chiffre a été estimé pour seulement deux jours de fusillades ; et ces tueries-là n’ont pas eu pour théâtre une guerre, mais elles avaient pour cibles des manifestants pacifiques.
Finalement, c’est Jean-Sébastien Ferjou, journaliste et directeur fondateur du site « Politico » qui a parfaitement synthétisé les causes profondes du manque de solidarité des célébrités et intellectuels envers le peuple iranien. Je reprends ici ce qu’il a écrit sur X il y a quelques jours. « Condamner la République islamique reviendrait à admettre plusieurs vérités profondément dérangeantes : que les régimes islamistes peuvent être des acteurs majeurs de l’oppression des peuples ; que les femmes peuvent être victimes de brutalités de la part d’une religion non occidentale ; que des acteurs non occidentaux sont parfaitement capables d’atrocités de masse et que l’anti-impérialisme peut être une idéologie tout aussi criminelle que ce à quoi elle entend s’opposer ; que les crimes commis au Moyen-Orient ne sont pas uniquement liés à Israël. Pire encore, cela risquerait de leur faire commettre la transgression sociale ultime : être qualifié « d’islamophobe » pour avoir osé s’opposer à un régime islamique qui exécute des personnes pour avoir dansé, chanté ou montré leurs cheveux. »
(1) https://www.lepoint.fr/editos-du-point/edito-abnousse-shalmani-pourquoi-les-etudiants-occidentaux-qui-se-sont-mobilises-pour-gaza-restent-43S43HSMHJGWZBUYFF3KRHZOAA/
(2) https://www.youtube.com/watch?v=mMNK5F4GfEc&list=PLjNJ3q1jd_XXeyQp50jxTMOQNnherFRvq
(3) https://x.com/jpmignard/status/2019672880242438334
(4) https://www.medecinssansfrontieres.ca/iran-mise-a-jour-sur-la-situation-et-sur-les-activites-de-msf/
(5) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/15/en-iran-un-changement-de-regime-ne-peut-et-ne-doit-pas-etre-impose-de-l-exterieur-affirme-un-collectif-de-personnalites-politiques-de-gauche_6662410_3232.html
(6) https://x.com/quatremer/status/2019019082310299804
