Tariq Ramadan : l’idéologie contre la justice

L'islamologue suisse Tariq Ramadan arrive au palais de justice de Genève le 27 mai 2024, avant son procès en appel pour des accusations de viol et de contrainte sexuelle. Le 10 septembre 2024, une cour d'appel suisse a déclaré que l'islamologue Tariq Ramadan était coupable de viol et de contrainte sexuelle dans un hôtel de Genève il y a 15 ans, annulant ainsi l'acquittement prononcé l'année dernière par une juridiction inférieure. Le tribunal a déclaré qu'il « annulait le jugement du 24 mai 2023 » et a condamné l'ancien professeur de l'Université d'Oxford à trois ans de prison, dont deux avec sursis. (Crédit : Fabrice COFFRINI / AFP)
L'islamologue suisse Tariq Ramadan arrive au palais de justice de Genève le 27 mai 2024, avant son procès en appel pour des accusations de viol et de contrainte sexuelle. Le 10 septembre 2024, une cour d'appel suisse a déclaré que l'islamologue Tariq Ramadan était coupable de viol et de contrainte sexuelle dans un hôtel de Genève il y a 15 ans, annulant ainsi l'acquittement prononcé l'année dernière par une juridiction inférieure. Le tribunal a déclaré qu'il « annulait le jugement du 24 mai 2023 » et a condamné l'ancien professeur de l'Université d'Oxford à trois ans de prison, dont deux avec sursis. (Crédit : Fabrice COFFRINI / AFP)

Il est condamné à dix-huit ans de prison pour viols en France. Condamné à un an ferme en Suisse, définitivement, par le Tribunal fédéral. Frappé d’un mandat d’arrêt français. Absent à son propre procès parisien, en mars 2026, prétextant une hospitalisation pour sclérose en plaques. Et pourtant, Tariq Ramadan est partout. Sur YouTube, sur Instagram, sur X. Il parle, il dénonce, il accuse, il explique. Il refait ses procès. Il conteste les témoignages. Il s’innocente devant ses fidèles. Voilà l’homme. Voilà la posture. Voilà le danger.

Car la vraie question n’est pas tant où se trouve Tariq Ramadan — il vit à Genève, protégé par la règle helvétique qui interdit l’extradition de ses propres ressortissants — que ce qu’il est en train de faire depuis ce refuge confortable. Et ce qu’il fait est d’une gravité que l’on n’a pas encore suffisamment mesurée.

Le tribunal des réseaux contre le tribunal des hommes

Condamné par deux pays, recherché par un troisième, Tariq Ramadan a choisi de s’adresser directement à sa communauté par écrans interposés. Sa stratégie est limpide : disqualifier la justice européenne pour mieux s’en affranchir. Pour lui, les tribunaux qui l’ont condamné ne représentent pas la loi. Représenteraient-ils, selon le récit qu’il distille savamment, la justice des Occidentaux, des chrétiens, des Blancs, des sionistes ? Une justice partiale, islamophobe, acharnée contre lui parce qu’il s’appelle Tariq Ramadan et qu’il défend l’islam.

Mais alors, posons la question frontalement : est-ce là une défense juridique ou un sermon politique ? Plaide-t-il son innocence devant une cour, ou prêche-t-il la désobéissance à ses ouailles ? Cherche-t-il à convaincre des juges, ou à convaincre des croyants que la loi française et la loi suisse ne les concernent pas ?

La réponse est dans la méthode. Il ne s’adresse pas aux juristes. Il s’adresse aux fidèles. Et le message subliminal, jamais formulé explicitement mais toujours présent en filigrane, est d’une clarté redoutable : un musulman n’a pas à se soumettre à la justice des incroyants. Ses condamnations ne sont pas des verdicts, ce sont des persécutions. L’islamophobie est le vrai crime. Lui n’est que la victime.

Le fantasme de l’intouchabilité

Ce qui est profondément inquiétant dans l’affaire Ramadan, c’est ce qu’elle révèle d’une tentation plus large : la conviction, entretenue par certains prédicateurs et relayée dans des cercles de plus en plus élargis, que les musulmans en Europe formeraient une communauté à part, soustraite aux règles communes. Que les lois de la République, les verdicts des cours criminelles, les droits des victimes, seraient des constructions étrangères, hostiles, inapplicables à leur égard.

Peut-on encore feindre de ne pas voir ce que cela signifie ? C’est une sécession juridique rampante que Tariq Ramadan promeut depuis son salon genevois. Il dresse méthodiquement ses adeptes à refuser la légitimité des institutions du pays où ils vivent, travaillent, votent parfois, et élèvent leurs enfants. Cherche-t-il à les convaincre que comparaître devant un tribunal européen, c’est trahir l’islam ? Que se soumettre à une peine prononcée par des juges non musulmans, c’est s’humilier devant l’ennemi ?

Et ses fidèles, au lieu de s’indigner des crimes dont il a été reconnu coupable, s’indignent du verdict. Voilà le double désastre : des victimes de viols dont la parole est contestée par une foule en ligne, et des communautés entières que l’on endoctrine à rejeter l’État de droit.

La mécanique de l’impunité : Ramadan et le 7-Octobre

Cette logique n’est pas sans précédent. Elle reproduit, à l’échelle d’un individu, la mécanique idéologique que le Hamas a déployée après le 7-Octobre. Les terroristes se sont filmés, certains d’être intouchables. Puis, rattrapés par la réalité, ils ont nié les faits, contesté les témoignages, retourné l’accusation. Et en Occident, une cohorte d’idiots utiles — des amphis universitaires aux couloirs de l’ONU, des parlements européens aux podiums de certains chefs d’État — ne les a pas contredits. Elle les a justifiés.

Ramadan procède de même, à son échelle. Il s’est cru intouchable. Il s’est comporté comme tel, des années durant. Et maintenant que la justice l’a rattrapé, il nie, accuse, victimise. Quelle leçon prétend-il donc donner ? Une leçon d’islam ? De morale ? Du rapport entre hommes et femmes ? Ou simplement cette conviction fondamentale qu’il cherche à inoculer : que les musulmans d’Europe ne sont pas soumis aux mêmes lois que les autres ?

La réponse que l’Europe doit apporter

La réponse ne peut être que la fermeté absolue. Fermeté des États, qui doivent exiger l’exécution des peines prononcées et explorer tous les mécanismes diplomatiques disponibles. Fermeté des sociétés civiles, qui ne peuvent laisser se répandre sans contradiction l’idée qu’une condamnation pour viol serait islamophobe. Et fermeté, surtout, de la communauté musulmane elle-même, dont la très grande majorité n’a strictement rien à voir avec ces dérives, et qui mérite mieux qu’un imposteur comme porte-voix.

Tariq Ramadan n’est pas un martyr. C’est un condamné en fuite, qui utilise la foi des autres comme bouclier personnel. La justice n’a ni couleur, ni religion. Elle a des victimes. Et elles attendent toujours.

à propos de l'auteur
Journaliste et analyste politique. Co-fondateur du mouvement citoyen « Nikion Kapaim ».
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