Système éducatif israélien en crise : le rapport du Contrôleur d’État

Des enfants des écoles israéliennes, le 27 août 2013 (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)
Des enfants des écoles israéliennes, le 27 août 2013 (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)

Il y a des crises visibles, spectaculaires, immédiates, et puis il y a celles qui progressent plus lentement, plus silencieusement, mais dont les conséquences sont autrement plus profondes. La crise du système éducatif israélien appartient à cette seconde catégorie.

Le rapport du Contrôleur d’État publié en juillet 2024, complété par ceux de 2025 et 2026, dresse un constat sans ambiguïté, le système éducatif israélien traverse une crise structurelle, ancienne, aujourd’hui aggravée par des chocs successifs.

L’un des problèmes fondamentaux tient à la structure même du système. Un système fragmenté, sans socle commun ni contrôle commun entre les filières laïques, religieuses, haredi et arabes. Les contenus, les exigences et les priorités diffèrent profondément. Chaque secteur dispose de ses propres contrôles, sans instance supérieure assurant un pilotage homogène. Cela signifie que chaque secteur transmet une idéologie à sa guise, aménage ses programmes, avec éventuellement des censures ou des ajustements. Les enfants des différentes écoles évoluent dans des univers parallèles et, sauf situations particulières, ne rencontrent jamais d’élèves d’autres secteurs avant le service militaire dans le meilleur des cas (sauf les religieux qui rejoignent des unités religieuses ou les haredi qui ne font pas de service militaire), ou bien à l’université pour ceux qui feront des études supérieures.

Ils grandissent ainsi dans une méconnaissance de l’autre, de sa manière de penser, de vivre, de ses aspirations. Se construit alors une société traversée par des divisions non pas issues du peuple, mais artificielles, construites et institutionnalisées par l’État. Avec le temps, ces fractures deviennent un véritable problème de société et sont largement exploitées et amplifiées par les responsables politiques, au point de paraître presque irréversibles, car personne ne semble avoir le courage d’engager une réforme de fond du système éducatif pour les générations futures.

Autre constat issu du rapport du contrôleur d’État : la baisse des compétences. Le nombre de bacheliers augmente, mais une part importante des élèves ne maîtrise pas les bases nécessaires pour réussir dans l’enseignement supérieur ou sur le marché du travail. 78 % des élèves de 3e n’atteignent pas le niveau d’anglais requis et 62 % ne maîtrisent pas leur langue maternelle. Certains élèves terminent 12 années de scolarité sans pouvoir lire un texte académique simple, ce qui compromet leur accès aux métiers à forte valeur économique, et évidemment entraîne d’autres conséquences que je ne développerai pas ici.

Après des années de négligence, le Covid et les guerres ont aggravé la situation. Les élèves ont perdu environ 15 mois d’apprentissage en cinq ans, sans qu’aucun plan national cohérent ne vienne combler ces retards. Le système peine à fonctionner en situation d’urgence et accumule une pénurie d’enseignants. Car à cela s’ajoute une crise du métier d’enseignant, un manque d’attractivité et des formations qui ont besoin d’être repenser en profondeur pour qu’elles soient en phase avec les nouvelles pédagogies, adaptées à l’évolution de la société.

Mais les difficultés ne sont pas uniquement pédagogiques. Selon le rapport, plus de la moitié des élèves présentent des signes de détresse psychologique : anxiété, fatigue, troubles de la concentration… Dans ce contexte, apprendre devient un défi. Pour les élèves qui sont coupés de leur routine et en rupture avec leurs apprentissages, l’absence de dispositifs de soutien suffisants aggrave la situation. L’état émotionnel résultant du climat d’insécurité, les alertes, les confinements et la désocialisation, et souvent l’inquiétude pour des pères ou des frères partis à la guerre, a profondément affecté leur capacité d’apprentissage. Les reprises scolaires se font dans des conditions psychologiques difficiles, allongeant les temps de réadaptation.

Les difficultés énoncées ne sont pas nouvelles, mais selon le rapport, l’accumulation des crises a révélé l’absence d’une vision politique cohérente et de long terme.

Un autre problème majeur est l’autonomie des établissements sans pilotage. Si l’autonomie peut, dans certains cas rares, favoriser l’innovation, elle accentue le plus souvent les inégalités. Faute de standards contraignants et de suivi des performances, chaque établissement évolue selon ses moyens et son environnement. Le lieu de scolarisation devient déterminant dans la réussite des élèves. Donc, davantage d’autonomie sans régulation constitue un facteur aggravant.

Le rapport du contrôleur d’État nous met face à un paradoxe, Israël est une puissance technologique mondiale mais une partie de sa population ne possède pas des compétences de base et est en deçà des standards des autres pays développés, notamment ceux de l’OCDE. Cette crise éducative dépasse le cadre scolaire et affecte directement la cohésion sociale, l’accès à l’emploi et l’avenir économique du pays.

Je suis consciente que ces dysfonctionnements sont connus des Israéliens et ne constituent pas un scoop, mais ils ont aujourd’hui atteint une ampleur très inquiétante. Je sais aussi que des rapports ne suffisent pas à déclencher une réforme.

Le modèle du système éducatif israélien date de la création de l’État d’Israël ; il avait été conçu à une époque où il répondait aux besoins du pays et de sa population. Rien n’a été entrepris depuis pour réactualiser les méthodes d’enseignement et les programmes scolaires, alors que les exigences éducatives et les enjeux de société imposent une adaptation. Il ne s’agit pas d’importer un modèle occidental prêt à l’emploi ni d’imposer une école uniforme. Il est possible de repenser le système et créer un modèle sur mesure. Élever le niveau d’exigence, former les enseignants, revaloriser leur rôle, réduire le format des classes et d’urgence garantir un enseignement obligatoire commun sous un pilotage rigoureux d’une même et unique instance pour tous, qui garantirait une instruction scientifique, littéraire, artistique et sportive uniforme, sans censures, sans politisation des contenus, tout en laissant place aux spécificités culturelles et religieuses et permettant à chaque grand groupe communautaire de transmettre ses valeurs. Des modèles existent déjà en Israël et dans des écoles juives de diaspora, où des enfants issus de communautés différentes, laïques, traditionnelles et religieuses coexistent au sein d’un même établissement autour d’un socle commun, et nous montrent qu’une autre voie est possible.

Ainsi, les enfants évolueront ensemble et développeront un langage commun pour un avenir commun.

Je sais que les responsables politiques font face à d’autres urgences et que réformer l’école est un combat extrêmement difficile à mener, en particulier dans le contexte de la société israélienne. Il s’agit d’une lutte compliquée pour laquelle il faudra investir énormément d’énergie, de volonté et de temps sur le très long terme. Mais détourner le regard serait se tromper de combat. Car rien n’est plus essentiel aujourd’hui que l’éducation. À l’heure où notre société se fragmente de l’intérieur, rassembler est fondamental, tout comme offrir aux nouvelles générations les outils intellectuels pour affronter les défis de demain. Les enfants israéliens ne peuvent plus attendre. Ils aspirent à une société plus cohérente et moins fragmentée ; ils méritent de recevoir le meilleur et de grandir dans une société solide, sans divisions inutiles, capable de prendre des décisions lucides et courageuses dans l’intérêt collectif.

à propos de l'auteur
Karine est parisienne d’origine, mère de 4 enfants et a fait son alyah en 2016. Active et engagée dans le monde associatif dans plusieurs domaines de société, le handicap, l’éducation et le véganisme en France et en Israël, elle publie des chroniques dans plusieurs magazines en ligne sur ces sujets. Elle est aussi co-fondatrice de la plateforme de réflexion Hashiva, think thank francophone israélien, thérapeute holistique, naturopathe, sophrologue et titulaire d’un master en sciences humaines.
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