Syrie : l’illusion occidentale face au mur israélien

Le Premier ministre Netanyahu et le président américain Donald Trump lors de leur déclaration commune à l'issue de la rencontre à Mar-a-Lago du 30 décembre 2025. (Crédit : Amos Ben Gershom / GPO)
Le Premier ministre Netanyahu et le président américain Donald Trump lors de leur déclaration commune à l'issue de la rencontre à Mar-a-Lago du 30 décembre 2025. (Crédit : Amos Ben Gershom / GPO)

Je regarde la séquence syrienne actuelle avec une inquiétude très précise

Non pas parce que la Syrie m’échapperait – elle ne m’a jamais quitté – mais parce que je reconnais, une fois encore, ce moment dangereux où l’Occident croit comprendre, alors qu’il projette.

Depuis quelques semaines, un étrange consensus semble se dessiner

Hier encore, le 29 décembre 2025, à Washington, Donald Trump affiche un soutien clair à Israël face à l’Iran. Sur ce point, la ligne est nette, lisible, presque rassurante. Mais dans le même temps, sur le dossier syrien, un autre logiciel s’impose : celui du pari. Trump dit croire au nouvel homme fort de Damas, Ahmed al-Charaa. Il parle de dirigeant « fort », nécessaire à la Syrie. Il justifie la levée des sanctions par l’idée qu’il faut « lui donner une chance ».

Cette vision est cohérente avec sa lecture du monde : mieux vaut un homme fort qu’un État faible, mieux vaut tenter une transaction politique que laisser un vide stratégique.

Mais ce pari repose sur une hypothèse lourde : croire qu’un ancien islamiste issu de la galaxie al-Qaïda peut changer de nature par un changement de discours.

C’est précisément là que le fossé se creuse avec Israël

Benjamin Netanyahu, lui, ne raisonne ni en paris ni en intentions. Il raisonne en frontières, en menaces et en protection des minorités, notamment des Druzes.

Pour Israël, la Syrie n’est pas uniquement un projet politique à accompagner. C’est un risque sécuritaire à contenir. L’expérience israélienne est brutale mais claire : les milices ne disparaissent pas par des déclarations, les idéologies ne s’évaporent pas par la reconnaissance diplomatique, et les régimes islamistes ne se jugent pas à leurs promesses, mais à leurs structures, leurs parrains et leurs actes.

Or les actes, justement, parlent

Pendant que l’Occident s’enthousiasmait pour la « transition », les Alaouites ont été massacrés parce qu’ils étaient alaouites. En mars 2024, on a expliqué qu’il s’agissait de règlements de comptes avec des « restes du régime Assad ».

J’ai déjà entendu ce récit. Il sert toujours à masquer un crime confessionnel : les hordes d’islamistes avaient traversé la Syrie pour tuer les Alaouites, parce qu’alaouites.

Puis ce fut le tour des Druzes

  • Même mécanique.
  • Même déni.
  • Même silence européen – et parisien.

Je n’ai pas oublié cette phrase glaçante d’une élue macroniste affirmant que « les Druzes ont bon dos » lorsque les Israéliens – les seuls – sont intervenus pour leur venir en aide.

Cette phrase résume tout : la distance morale, l’aveuglement stratégique, l’abandon tranquille

Quoi que fasse Israël, ce sera toujours de sa faute, même quand il est le seul à soutenir une minorité en Syrie.

Et pendant ce temps, Paris persistait dans sa ligne. Emmanuel Macron condamnait les frappes israéliennes contre l’Iran, parlait d’ « excès », appelait à la retenue – tout en fermant les yeux sur la menace iranienne elle-même.

De Gaza à Téhéran, de Damas à Doha, tout est faux dans cette lecture

Le point le plus inquiétant, pourtant, n’est pas là.

Il est dans la valorisation explicite du rôle de Recep Tayyip Erdogan, hier par Trump, devant Benjamin Netanyahu.

Car la Turquie n’est pas un acteur neutre en Syrie

Elle en est l’un des architectes les plus constants et les plus cyniques. Depuis plus d’une décennie, Ankara a :

  • facilité le transit de djihadistes,
  • instrumentalisé des milices islamistes,
  • combattu prioritairement les Kurdes
  • et utilisé la Syrie comme levier idéologique.

Présenter la Turquie comme un acteur ayant « aidé Israël à se débarrasser d’un régime hostile » relève d’une lecture naïve, voire dangereuse.

En affaiblissant Assad, Ankara n’a jamais œuvré pour la sécurité d’Israël. Elle a œuvré pour sa propre influence, tout en maintenant une hostilité structurelle envers l’État hébreu, aujourd’hui assumée.

C’est là que se joue le véritable dialogue de sourds

  • Washington raisonne en leadership personnel, en transactions rapides, en opportunités politiques.
  • Israël raisonne en systèmes, en idéologies, en menaces durables et en survie.
  • Les États-Unis croient qu’un régime peut évoluer par reconnaissance et intégration.
  • Israël sait – par l’expérience, par la mémoire et par le prix payé – que l’idéologie précède toujours la tactique, et que les parrains régionaux comme la Turquie ou le Qatar ne sont pas des garants de modération, mais des multiplicateurs d’influence.

Ce moment est dangereux

Non pas à cause d’un désaccord personnel entre dirigeants, mais parce qu’il révèle une fracture profonde dans la lecture du Moyen-Orient.

Entre l’optimisme diplomatique fondé sur le pari, et la prudence existentielle forgée par la réalité du terrain, il n’y a pas de compromis possible.

Il n’y a que le temps – et ce sont toujours les minorités qui le paient.

à propos de l'auteur
Faraj Alexandre Rifai est un essayiste franco-syrien diplômé de l’ESSEC,auteur de deux livres dont “Un Syrien en Israël”. Il a fondé Ashteret, une plateforme multilingue pour le dialogue interculturel, la lutte contre l’islamisme et pour la coexistence. Il tient un blog personnel 1001histoires.fr et publie des tribunes dans Le Figaro, Le Point, Causeur, etc. Ainsi que sur le site de son initiative Ashteret. Faraj Alexandre Rifai est très actif sur X (anciennement Twitter), où ses fils analytiques sont suivis et relayés par de nombreuses personnalités. Souvent invité à s’exprimer dans des conférences, des synagogues, ou des cercles intellectuels, il est bilingue (français, arabe). Son ton est à la fois personnel, politique et littéraire — à contre-courant, mais ancré dans l’expérience vécue.
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