Sur la « Mémoire »

La « Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste », instaurée en 2005 par l’Assemblée générale des Nations Unies, qui a été marquée récemment, nous donne l’occasion de nous pencher sur cette fameuse « Mémoire », dont on évoque si souvent l’incontestable nécessité.

Tous les gens de bonne volonté conviennent qu’il est impérieux de préserver le souvenir des années terribles de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, d’abord bien évidemment en l’honneur de ses victimes, les millions dont l’arrêt de mort a été signé au nom d’une haine abyssale portant à son paroxysme un rejet séculaire, mais tout autant comme avertissement aux nouvelles générations face aux racistes, xénophobes et ultranationalistes de tout poil.

Il apparaît cependant, malheureusement très rapidement, à l’examen de cette « Mémoire », qu’elle est trop souvent récupérée par les uns et les autres, à des fins politiques, et devient parfois un instrument de plus aux mains de trop de démagogues, qui en font un usage pervers.

La palme dans ce domaine revient certainement à certains adversaires d’Israël, qui ont mis au point une « règle d’or » très simple : il est interdit aux supporters d’Israël et à ses représentants de faire mention de la Shoah, dans leur cas ce sera « une exploitation perverse du sang des victimes afin de justifier les horreurs qu’Israël commet, » mais eux, les ennemis d’Israël, s’autorisent sans aucune hésitation à l’évoquer à tort et à travers pour « prouver » que le gouvernement israélien est un nouveau régime nazi.

Le président turc Erdogan devait ainsi déclarer en 2018, en réaction au vote à la Knesset de la loi sur l’ « Etat-nation », que « l’esprit d’Hitler qui a entraîné le monde dans une grande catastrophe a de nouveau fleuri parmi certains dirigeants israéliens« ; les comparaisons entre Gaza et les camps de concentration sont monnaie courante; « les victimes d’hier sont devenues les bourreaux d’aujourd’hui » est un poncif entendu jusqu’à la nausée, et l’on pourrait multiplier les exemples.

L’idée qui est derrière ces caricatures vicieuses du conflit israélo-palestinien est simple : frapper là où cela fait le plus mal à tout Juif, et rien bien entendu ne peut le faire mieux que cette comparaison. Ceux qui la font perdent de vue cependant un point essentiel: à l’exception d’une frange absolument marginale de l’extrême-gauche israélienne, connue comme la secte ITC (« Israël toujours coupable »), elle constitue une ligne rouge infranchissable également pour tous les Israéliens attachés à la solution des deux Etats, prêts à un compromis généreux avec les Palestiniens et voyant dans la domination de leur pays sur un autre peuple depuis plus d’un demi-siècle une gangrène morale qu’il faut opérer au plus vite.

La loi sur l’ « Etat-nation » est à mes yeux également une tache sur la démocratie israélienne, il faudra l’amender dès que possible; la situation à Gaza est insupportable et je suis de ceux qui pensent que nous devrions être plus généreux et plus entreprenants dans des projets de développement économique et social de ce territoire (tout l’establishment militaire, d’ailleurs, pense même); tout cela et nombre de critiques adressées à Israël peuvent être parfois solidement fondées, mais quel rapport avec la Shoah ?! Aucun dialogue n’est possible avec ceux qui émettent ou diffusent ce parallèle aussi absurde qu’intolérable.

Voilà pour les uns ; parlons maintenant des autres, ou plutôt « des nôtres ». Bien trop souvent, tout critique d’Israël est présenté par la droite de ce pays comme « antisémite ». Il ne manque certes pas d’antisémites le choeur des critiques monomaniaques d’Israël, et les plus dangereux ne sont pas les groupes de voyous qui sévissent dans les réseaux sociaux, mais bien les « policés », ceux qui parlent et écrivent bien, qui oeuvrent dans les instituts de recherche, dans les colonnes de grands journaux et sur les campus académiques. De là, cependant, à présenter quiconque ne s’aligne pas sur la ligne de Binyamin Netanyahou comme un nouveau Chamberlain s’aplatissant devant Hitler, comparaison très prisée dans nos contrées, il y a une marge colossale.

Ce n’est pas là le seul exemple de la récupération éhontée de la Shoah à des fins politiques et diplomatiques dont notre Premier ministre et nombre de ses partisans ont malheureusement coutume.

Prenons par exemple la campagne que mène depuis des années Benyamin Netanyahou sur la question du nucléaire iranien. Au-delà de toute considération sur la personnalité du Premier ministre et ses méthodes pour conserver le pouvoir,  elle rencontre un très large consensus en Israël.

Devant une telle menace, il n’y a en effet plus de « droite » ou de « gauche », mais bien 9 millions de citoyens (Arabes israéliens compris !) directement menacés par le fanatisme religieux et politique des ayatollahs. Le problème commence quand Netanyahou évoque dans ce juste combat la Shoah, comme si Israël était une communauté juive désarmée et abandonnée de tous ou presque devant l’agresseur potentiel porteur de mort, comme le furent les Juifs d’Europe et d’Afrique du Nord au début des années ’40.

Elie Wiesel, « la voix des survivants », pour ne citer que lui, a demandé à plusieurs reprises à notre Grand Leader de ne pas établir ce genre de comparaison, mais sans succès. Plus encore, pire encore, dans sa haine des Palestiniens, Netanyahou a paru à un moment dédouaner Hitler de la responsabilité dans le concept de l’extermination des Juifs, accusant le Mufti de Jérusalem Hadj Amine el-Husseini (un personnage certes détestable) de l’avoir convaincu de le faire, et sa tentative de faire marche arrière, devant le tollé et en particulier les protestations de Yad VaShem, a paru bien empêtrée.

Ce n’est pas tout. Dans sa volonté de diversifier les alliances diplomatiques face à une Europe occidentale qu’il juge irrémédiablement hostile à Israël, Netanyahou a ouvert à l’Europe de l’Est. Une démarche certes légitime, mais devait-elle cependant aboutir à cette déclaration commune de 2018 sur la Shoah avec son collègue polonais, qui comportait de telles distorsions historiques qu’à nouveau, Yad Vashem n’a pu garder le silence ?

Dans le même contexte et dans le même esprit, un autre politiquement proche de notre Premier ministre, son collègue hongrois Victor Orban, réécrit pour sa part, en la falsifiant considérablement, l’histoire de la Shoah en Hongrie, ici aussi sans que l’Israël officiel ne réagisse. La Shoah compte-t-elle aux yeux de Netanyahou parmi sa trousse d’instruments au service de sa politique étrangère, qu’il peut utiliser selon les exigences du jour, une fois comme arme, une fois pour consolider ses alliés ?

Au plan intérieur également, la Shoah est mise à toutes les sauces politiques. Tout récemment encore, Netanyahou a prétendu nommer à la tête de Yad Vashem une personnalité d’extrême-droite plus que controversée, et ceci pour cajoler l’électorat sioniste religieux en vue des prochaines élections, repoussante manoeuvre à laquelle il a dû finalement renoncer devant la protestation de centaines de chercheurs, directeurs de musées et organisations de survivants de la Shoah.

Quant à son fils Yaïr, il n’a pas hésité à qualifier la police israélienne, « coupable » d’enquêter sur son père, de « Gestapo » (vous avez bien lu) et, sauf erreur ou omission, ne s’en est pas excusé à ce jour.

Entre l’abjection de la comparaison d’Israël à l’Allemagne nazie et l’instrumentalisation par une partie de la droite israélienne, et surtout par son Chef, de l’histoire et des leçons de la Shoah, la mémoire de la « Solution finale » affronte donc de vrais dangers.

Qui, des négationnistes et anti-Israéliens rabiques et obsessionnels, ou de certains leaders « de chez nous », lui nuit le plus gravement ? Le simple fait de devoir poser la question est déjà tragique en soi.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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