Suicide ou renaissance (nahda) ?

Le romancier et poète français Michel Houellebecq arrivant à une lecture de son dernier livre à Cologne, en Allemagne, le lundi 19 janvier 2015. (Photo AP/Martin Meissner)
Le romancier et poète français Michel Houellebecq arrivant à une lecture de son dernier livre à Cologne, en Allemagne, le lundi 19 janvier 2015. (Photo AP/Martin Meissner)

« Le terme arabe نهضة (nahda, du verbe ianhoudou, « se lever ») désigne cette période de l’histoire où, au XIXe siècle, le monde arabe connaît une « renaissance » culturelle et religieuse ainsi qu’un premier éveil politique. Cette époque voit la reconfiguration de la pensée arabe sur des sujets aussi essentiels que la pratique de la religion, la place de l’islam en politique, la conception du pouvoir ou les questions socio-économiques.

On prend souvent comme point de départ de la nahda l’expédition d’Égypte de Napoléon Bonaparte, en 1798. Deux tendances principales se dessinent dans le mouvement général qu’on appelle nahda : d’abord le réformisme islamique, et d’autre part l’éveil politique du monde arabe, pour lequel l’Égypte joue un rôle déterminant puisqu’elle est le premier pays arabe à conceptualiser l’État-nation comme un véritable devenir politique. » (site Les clés du Moyen Orient)

« Les historiens se plaisent à fixer comme date de démarrage de la Renaissance arabe, dite Nahda, l’entrée de Napoléon en Egypte en 1798. Ce n’est certes point le conquérant qui est ainsi honoré mais le propagateur des idées de la Révolution française. (…) Cet état de fait donna un tour spécial aux rapports entre le monde arabe et la France. » (Boutroq Hallaq, 40 leçons d’arabe, Pocket, 2009, page 269)

Puisque la France a eu et a toujours une influence si positive dans le monde arabe, pourquoi ne pourrait-elle pas en avoir une encore aujourd’hui ? Et pourquoi le monde arabe ne pourrait-il pas avoir lui aussi une influence positive en France et dans le monde occidental ? L’image calamiteuse de l’islamisme colle au monde arabe et musulman alors que ces peuples ont quelque chose de beaucoup plus beau à nous apporter. Ce n’est pas le point de vue d’Eric Zemmour et il ne semble pas que ce soit non plus celui de Michel Houellebecq…

Un article de Houellebecq traduit en français dans « Tribune juive » du 13 juin 2021 m’a fait réfléchir[*]. L’écrivain s’inquiète de la France déprimée, de l’Occident, et de tout le monde moderne. L’un des symptômes en est la baisse de la natalité qui est synonyme d’un manque de goût de vivre. Par ailleurs, l’islam serait en train de prendre une place trop grande dans notre civilisation et mettrait en péril nos valeurs. Le nombre croissant de Français d’origine maghrébine pourrait mener, selon une thèse de droite à un « grand remplacement » et, selon une perspective de gauche, à une régénération, une modification de la composition ethnique française et européenne.

Michel Houellebecq indique que « 45% de Français croient à l’imminence d’une guerre civile ». Et il observe que « la conséquence de ce que nous appelons progrès est l’autodestruction, et la particularité française tient dans la prise de conscience que ce suicide est en train de se produire ».

En Israël la situation, même si elle est différente, présente quelques similitudes. La démographie risque dans cinquante ans de basculer : les Juifs seront en minorité dans leur pays. Le nombre d’Arabes en Israël semble menacer les valeurs occidentales et juives du pays. Comme en France, deux visions s’affrontent. Pour la droite il faudrait restreindre les droits des Arabes (et des Palestiniens) jusqu’à « s’en débarrasser » en les faisant fuir à l’étranger. Pour la gauche il faudrait s’en séparer en créant un Etat palestinien. Et pour une troisième partie de la population (heureusement !), un Etat où cohabitent Arabes et Juifs est crédible, à condition bien sûr de positionner les valeurs du judaïsme au-dessus de celles de l’islam (et des autres religions). En France, cette troisième position pourrait se traduire par « mettre les valeurs de la laïcité (et du christianisme) au-dessus de celles de l’islam » …

D’un point de vue juif le christianisme ne vaut pas mieux que l’islam. En clair l’islam a mis l’accent sur l’aspect justice ou justicier (en hébreu « din ») du Divin tandis que le christianisme a mis en évidence son aspect miséricorde ou bienveillant (en hébreu « hesed »). Toujours selon l’approche de la Torah, les peuples christianisés étant de tempérament din, ils avaient besoin d’une religion de hesed. Et à l’inverse, les peuples islamisés étant de tempérament hesed ils avaient besoin d’une religion din. Évidemment le judaïsme est parfait puisqu’il vise l’équilibre…

Relisant les propos de Michel Houellebecq, j’ai l’impression d’y voir des commentaires de la Torah prévoyant la chute d’Edom dont l’idéologie aboutit à une impasse. A partir de ses observations sur la présence en Occident des populations musulmanes on peut faire un rapprochement avec la prophétie de Daniel qui dans les pieds de fer (l’Empire d’Occident) de la statue de Nabuchodonosor remarque la présence d’argile (les peuples arabes) qui va la détruire : « Tu étais en train de regarder : soudain une pierre se détacha d’une montagne, sans qu’on y ait touché ; elle vint frapper les pieds de fer et d’argile de la statue et les pulvérisa. » (Daniel 2,34).

Ainsi la destruction de l’Occident serait due à la présence de l’islam, mais pas seulement. La pierre qui s’en détache et pulvérise ses pieds s’appelle Israël. Le mot « destruction » est peut-être inadapté ; Michel Houellebecq comme Eric Zemmour parlent plutôt d’autodestruction ou de suicide. Un suicide a en général des causes à la fois intrinsèques et extérieures, les deux à la fois. Notre effondrement serait-il, comme l’explique Houellebecq, une conséquence logique de notre civilisation du progrès ? Ou serait-il, comme le soutient Zemmour, provoqué par la présence des Musulmans en Europe ? Ou encore, serait-il, comme le prophétise le livre de Daniel, causé à la fois par la présence des Musulmans en Occident et par la perte de la présence juive en son sein ? Et/ou serait-il indirectement dû au sionisme ? Je ne sais pas ; mais en tout cas Israël nous interroge.

Et parmi toutes les questions suscitées par la résurrection d’Israël sur sa terre, il y en a une que j’ai envie de mettre en évidence : la décomposition de l’Occident (Edom) est-elle une bonne chose ? Il s’agit pourtant de « ma » civilisation, celle de mes ancêtres et dans laquelle je vis. Aussi, je m’interroge : ce suicide dont parlent Zemmour et Houellebecq est-il positif ? Mon intuition est que -selon un certain point de vue- oui, cette destruction est constructive ! Oui, il est bon que notre civilisation née de la culture grecque et de l’Empire romain laisse sa place à une autre forme de civilisation. Au lieu d’un suicide, il s’agirait plutôt d’une mutation, une métamorphose, une renaissance.

Autrement dit, il serait bon que le christianisme tout comme l’islam acceptent leur affaissement et cherchent dans leur source hébraïque la sève dont ils se sont coupés. Cette sève pourrait à la fois les régénérer et les transformer. Cette mutation d’identités concerne non seulement toute notre société occidentale (ou « moderne » selon la définition plus large de Houellebecq) mais aussi et surtout Israël qui semble être à la pointe de cette évolution, comme « une lumière pour les nations » (Isaïe 49,6).

Cette évolution pourrait s’appeler « réconcilier les contraires » ; ou : « harmoniser les oppositions ». En termes hébraïques : unir le din et le hesed. Le nouveau gouvernement d’Israël qui a pris ses fonctions le 13 juin dernier s’inscrit apparemment dans cette ligne. Avec -enfin- un Premier Ministre dati (religieux) et la prise en compte des Arabes citoyens d’Israël, nous voyons sous nos yeux se dessiner le rêve du rav Abraham Issac Hacohen Kook qui désirait réconcilier les hilonim (laïcs) et les datim. Le sionisme laïc laisse aujourd’hui progressivement se dévoiler la dimension spirituelle et universelle d’Israël. Nous sommes ici bien loin du pessimisme suicidaire de Michel Houellebecq et espérons au contraire une renaissance des civilisations grâce à leur métissage inspiré par Israël, un peuple obstinément optimiste et tellement audacieux !

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Complément : deux conférences à partir de l’enseignement de Manitou sur les mutations d’identités :

Manitou l’hébreu : pour poser la Bible sur Terre (manitou-lhebreu.com)

Manitou l’hébreu : pour poser la Bible sur Terre (manitou-lhebreu.com)

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[*] Michel Houellebecq. Nous sommes face à un suicide de la modernité

13 juin 2021 Tribune Juive Tribune

Dans un texte inédit publié le 8 juin en anglais sur le site britannique UnHerd, Michel Houellebecq, qui avait pourtant prévenu que ses “interventions” se feraient plus rares, analyse les récentes turbulences traversées par le pays, symbolisées par la Lettre des généraux publiée dans Valeurs actuelles au mois d’avril et s’interroge sur cette tendance française à l’autoflagellation.

Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité. C’est sur une citation de Blaise Pascal que débute ce texte sombre où Houellebecq explore le déclin narcissique de la France, un pays prompt à se comparer à ses voisins européens dans le seul but de s’autorabaisser : “J’utilise cette citation de Pascal (Pensées, 229) parce que je ne cherche pas à affirmer des vérités positives ni à défendre des opinions. Je vois une situation qui – comme l’écrit Pascal dans la phrase suivante – n’offre que des motifs de doute et d’inquiétude.”

L’auteur de Sérotonine s’interroge sur les raisons de cette tendance, alors que de nombreux autres États semblent se trouver dans une situation similaire, voire pire. A propos du terrorisme islamiste, l’écrivain note que, « même si la France a subi de nombreuses attaques au début, L’État islamique croyant (non sans raison) que la France les avait attaqués en intervenant en Syrie et en Irak, le Royaume-Uni, la Belgique et dans une moindre mesure l’Allemagne ont également été affectés. Ce qui serait difficile, en fait, c’est de trouver un pays dans le monde qui ait été épargné par la violence islamiste. » Ainsi, pour lui, la France n’est pas seule dans son malheur : “le monde moderne tout entier est entré dans une période de déclin illustrée par la chute de la natalité, du Japon à l’Hexagone en passant par la Corée, l’Italie et le Portugal.”

Une fois mis de côté le cas Français, il observe que “la conséquence de ce que nous appelons progrès est l’autodestruction, et la particularité française tient dans la prise de conscience que ce suicide est en train de se produire. Pour preuve, selon lui, la Lettre des Généraux publiée dans Valeurs actuelles en avril dernier : En me demandant de donner un avis sur la désormais célèbre Lettre des généraux, Will Lloyd d’UnHerd note à juste titre : Ce qui semble le plus extraordinaire dans la fureur qui a suivi, c’est que si peu de gens ont remis en question le postulat de la lettre – à savoir que la France est sur le point de s’effondrer. C’est en effet surprenant. Pourquoi la France ? Pourquoi la France plutôt qu’un autre pays européen alors que les autres semblent être dans une situation plus ou moins similaire et parfois pire ?

Autant avouer d’emblée que je n’ai pas de solution à ce mystère (même si je connais bien la France et que je suis français). J’essaierai d’éviter de m’égarer dans des notions confuses du type psychologie des nations ; mais ce sera difficile. La criminalité et la violence, liées ou non à la drogue, font-elles vraiment plus de ravages en France que dans les autres pays européens ? Je n’en sais rien, mais cela m’étonnerait un peu ; si c’était le cas, les journalistes français n’auraient pas manqué de le souligner.

Il y a en France une ambiance d’autoflagellation vague et répandue, quelque chose qui flotte dans l’air comme un gaz. Quiconque visite la France et regarde la télévision ne peut qu’être frappé par l’obsession de ses présentateurs, journalistes, économistes, sociologues et autres spécialistes : ils passent la majeure partie de leur temps d’antenne à comparer la France aux autres pays européens, invariablement dans le but de la déprécier.

En général, il suffit de citer l’Allemagne ; mais parfois, l’Allemagne n’a pas un si bon bilan que cela, alors ils se réfèrent à la Scandinavie, aux Pays-Bas et, plus rarement, à la Grande-Bretagne. Quel que soit le sujet, il est bien sûr toujours possible de découvrir un pays qui nous est supérieur ; mais un plaisir aussi extrême dans le masochisme est surprenant.

Ce n’est qu’un détail. Un sujet de loin plus important, puisqu’il n’est pas seulement un symptôme du déclin mais le déclin lui-même – le déclin dans son essence même – est bien sûr la démographie. Récemment, les politiciens et les commentateurs ont été troublés d’apprendre que l’indice synthétique de fécondité (c’est-à-dire le nombre d’enfants par femme) est tombé en France à 1,81. Un tel chiffre ferait rêver les pays d’Europe du Sud : l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, où le taux est de 1,3.2 La situation est encore pire en Asie, dans des régions du monde aussi avancées sur le plan technologique que lointaines, mais généralement admirées. Le taux à Singapour et à Taïwan est de 1,2. En Corée du Sud, il n’est que de 1,1. Ce pays risque de perdre un dixième de sa population d’ici 2050 ; si cela continue, il n’aura qu’une seule chance de survie : annexer la Corée du Nord, qui est à 1,9. Je plaisante, mais de justesse. Avec un taux de 1,4, les Japonais s’en sortent presque tant bien que mal, ce qui est surprenant, car les nouvelles les plus amusantes sur la baisse des taux de natalité viennent généralement du Japon. Ces nouvelles sont tellement folles que j’hésite à les répéter (mais l’improbable est parfois vrai) :

Les vieillards sont apparemment si nombreux au Japon qu’ils ne peuvent plus être logés, ils doivent donc trouver un moyen d’enfreindre la loi pour trouver un logement en prison. Le gouvernement japonais serait obligé de diffuser des vidéos pornographiques aux heures de grande écoute à la télévision publique, afin de stimuler l’appétit sexuel des couples japonais. Après tout, la baise finit bien par produire quelques enfants.

En France, il est clair que nous ne sommes pas tout à fait descendus à son niveau, du moins pas entièrement. La vérité est que l’obsession française pour l’idée de déclin est loin d’être nouvelle. Jean-Jacques Rousseau affirme quelque part (ou est-ce Voltaire ? Je suis trop paresseux pour vérifier ; ces auteurs sont fastidieux à lire. En tout cas, c’est l’un des deux), que tôt ou tard – la chose est certaine : nous serons asservis par les Chinois. La France me fait parfois penser à un de ces vieillards hypocondriaques qui n’arrêtent pas de se plaindre de leur santé ; le genre qui dit constamment que cette fois-ci, ils ont vraiment un pied dans la tombe. Les gens répondent généralement de manière sarcastique : Tu verras, il finira par nous enterrer tous.

Les États-Unis d’Amérique semblent, en revanche, avoir érigé l’optimisme en principe d’existence. On peut douter du bien-fondé de cette attitude. Lorsque Joe Biden affirme que l’Amérique est à nouveau prête à diriger le monde (là encore, j’ai trop la flemme de trouver la citation exacte ; Biden est encore plus ennuyeux que Voltaire), je l’interprète immédiatement comme suit : L’Amérique ne tardera pas à se lancer dans une nouvelle guerre ; Comme toujours, elle finira par se conduire comme une merde ; Elle va gaspiller beaucoup d’argent, tout en renforçant le dégoût quasi-universel dont elle est la cible ; cela permettra à la Chine de renforcer sa position.

Non, nous n’avons pas vraiment affaire à un suicide français – pour évoquer le titre du livre d’Eric Zemmour – mais à un suicide occidental ou plutôt à un suicide de la modernité, puisque les pays asiatiques ne sont pas épargnés. Ce qui est spécifiquement, authentiquement français, c’est la conscience de ce suicide. Mais si l’on consent à mettre un instant de côté le cas particulier de la France (et il serait vraiment judicieux de le faire), la conclusion devient limpide : la conséquence inévitable de ce que nous appelons progrès (à tous les niveaux, économique, politique, scientifique, technologique) est l’autodestruction.

En refusant toute forme d’immigration, les pays asiatiques ont opté pour un suicide simple, sans complications ni perturbations. Les pays du sud de l’Europe sont dans la même situation, mais on peut se demander s’ils l’ont consciemment choisie. Certes, les migrants débarquent en Italie, en Espagne, en Grèce, mais ils ne font que passer, sans contribuer au rééquilibrage démographique, alors que les femmes de ces pays sont souvent très désirables. Non, les migrants sont irrésistiblement attirés par les fromages les plus gros et les plus gras, les pays d’Europe du Nord.

Je dois mentionner au passage l’opinion gauchiste/progressiste/humaniste : il ne s’agit pas d’un suicide mais d’une régénération. La composition ethnique est, certes, en train d’être modifiée, mais dans l’essentiel tout le reste inchangé : notre république (ou plutôt en Europe, principalement notre monarchie) notre culture, nos valeurs, notre “État de droit”, tout ça. J’entends parfois défendre cette opinion (quoique de plus en plus rarement).

Les 45% de Français qui croient, en revanche, à l’imminence d’une guerre civile contribuent à montrer (et c’est presque doux) que la France reste une nation de vantards. Il en faut deux pour faire la guerre. Les Français vont-ils prendre les armes pour défendre leur religion ? Ils n’ont plus de religion depuis un certain temps ; et en tout cas, leur ancienne religion est celle où vous offrez votre gorge au couteau du boucher.

Serait-ce alors une guerre pour défendre leur culture, leur mode de vie, leur système de valeurs ? De quoi parle- t-on exactement ? Et à supposer qu’il existe, vaut-il la peine de se battre pour cela ? Notre “civilisation” a-t-elle encore vraiment de quoi être fière ? L’Europe me semble être à la croisée des chemins. Lire Pascal m’aide beaucoup : mais, comme lui, je ne vois que des motifs de doute et d’angoisse.”

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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