«Pourquoi il n’y aura pas d’État palestinien en Cisjordanie»

Dans quelques jours, les Israéliens vont voter pour élire un nouveau Parlement. Selon les sondages, Benyamin Nétanyahou devrait conserver son fauteuil de Premier ministre, à la tête d’une coalition de droite. Une victoire de l’opposition, incarnée par le tandem Gantz-Lapid, n’étant pas complètement exclue, les partisans d’un compromis territorial avec les Palestiniens caressent l’espoir d’une reprise du processus de paix. Ils en seront pour leurs frais. Le verdict des urnes importe peu : il n’y aura pas d’État palestinien en Cisjordanie. Le processus d’annexion de ce territoire par Israël a débuté depuis longtemps et rien ne peut l’enrayer désormais.

Dès sa victoire éclair de juin 1967, la fameuse guerre des Six Jours, Israël a méthodiquement planifié et mis en œuvre la colonisation de la Cisjordanie de façon à rendre impossible le retour au statu quo ante. Les premières implantations furent bâties à Jérusalem-Est, appuyées par un large consensus politique. D’immenses banlieues dortoirs surgirent ex nihilo, au plus près des quartiers arabes. Aujourd’hui, on compte autant de Juifs que d’Arabes à Jérusalem-Est.

Cette colonisation urbaine s’invite au cœur des quartiers musulmans de la vieille ville. Elle déconnecte la Jérusalem arabe de la Cisjordanie et rend physiquement impossible la création d’un État palestinien avec Jérusalem comme capitale. Du reste, les études d’opinion et la fréquentation touristique montrent un attachement croissant des Israéliens à la partie orientale de la ville sainte, mont du Temple compris. D’évidence, une infime minorité de la future Knesset consentirait à voter un partage avec les Palestiniens.

L’an dernier, l’administration américaine a consacré l’entreprise de re-judaïsation de Jérusalem en installant l’ambassade américaine sur la ligne de démarcation est-ouest. Un an avant le plateau du Golan, Donald Trump reconnaissait la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la ville sainte. Or, les Palestiniens ne signeront jamais un accord sans Jérusalem, une cité au cœur de leur identité nationale.

Se pliant docilement aux injonctions de la droite évangélique, le Président américain a également fermé les yeux sur l’intensification de la colonisation de la Cisjordanie. Des forêts de grues s’activent chaque jour du nord au sud de la Judée-Samarie biblique. On y construit des logements mais aussi de nouvelles routes, des échangeurs, des zones industrielles, une université. On aurait tort de voir la main de la droite messianiste derrière cette frénésie immobilière. Le principal moteur de la colonisation n’est pas idéologique, il est économique.

Israël connaît depuis une décennie une croissance soutenue. L’essentiel de l’activité – et notamment la fameuse start-up nation-, se concentre sur une étroite bande littorale longue d’une centaine de kilomètres. 80% de la population du pays s’entasse dans cette petite Californie, à l’épicentre de laquelle se trouve Tel-Aviv. Dans cette région, les prix de l’immobilier tutoient ceux de Paris, le réseau routier sature et la pollution atteint des niveaux inquiétants. D’autant que la population augmente plus rapidement que prévu. Les démographes estiment que l’État hébreu comptera 17 millions d’habitants à l’horizon 2050, soit le double d’aujourd’hui. Mécaniquement, la mégalopole s’étend donc vers l’est, de l’autre côté de la ligne verte, autrement dit en Cisjordanie.

Pour de triviaux impératifs d’aménagement du territoire, Israël se trouve dès lors contraint d’annexer la Cisjordanie. Cette perspective a longtemps effrayé les Juifs israéliens, menacés de devenir minoritaires dans leur propre État. L’annexion implique en effet l’octroi de la citoyenneté aux Palestiniens. Ajoutés aux Arabes israéliens, un cinquième de la population du pays, ils pourraient à terme obtenir une majorité à la Knesset et détruire le seul État juif du monde de l’intérieur. Mais la récente inversion des dynamiques démographiques rend ce scénario très improbable.

Fin 2017, le taux de fécondité des femmes juives a dépassé celui des femmes arabes. En d’autres termes, la bombe démographique, autrefois brandie à l’envi par Yasser Arafat, a changé de mains. Et le retrait de Gaza de 2005 a achevé de bouleverser la donne. En expulsant 7000 colons juifs de la bande de Gaza, Ariel Sharon a sorti du même coup deux millions de Palestiniens de l’équation démographique. Cela explique pourquoi Benyamin Nétanyahou redouble d’efforts pour conclure un accord avec le Hamas. Pour qu’Israël puisse annexer la Cisjordanie, Gaza doit devenir un État indépendant, détaché de l’Autorité palestinienne. Ce sera l’État palestinien. Le seul État palestinien.

Si les chancelleries européennes ne veulent rien voir de ce processus en marche, les Palestiniens ne sont dupes de rien. Dans une récente interview à la chaîne russe RT, Mohammed Dahlan, le probable successeur de Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité palestinienne, s’est prononcé pour l’annexion de la Cisjordanie et la création d’un seul État pour les deux peuples. À un État croupion atomisé par les implantations juives, il préfère un grand État dans lequel Juifs, Musulmans et Chrétiens auraient les mêmes droits, comme c’est le cas depuis plus de 70 ans au sein de l’État d’Israël. Car si toutes les tentatives de partage ont échoué dans un bain de sang, à l’inverse Juifs et Arabes ont démontré leur capacité à vivre ensemble au quotidien à Jérusalem, à Tel-Aviv ou à Haïfa. Et ce sera sans doute le cas demain à Hébron ou à Naplouse. La séparation ethnique n’est pas une fatalité.

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Journaliste indépendant, correspondant en Israël pour plusieurs médias francophones. Il couvre depuis une quinzaine d'années Israël, les territoires palestiniens et occasionnellement les pays arabes limitrophes. Il vient de publier aux Editions de l'Observatoire : "Le grand secret d'Israël, pourquoi il n'y aura pas d'Etat palestinien".
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