Stefan Zweig et le naufrage de l’Europe

Seuls les vivants créent le monde… Cette phrase qui sert de titre générique à ce recueil se trouve dans le tout dernier article de ce volume en page 159, dans un contexte où l’auteur clame son désir de ne plus voir des vies humaines sacrifiées à des idées telles le patriotisme, la religion, la puissance, l’impérialisme, l’honneur etc… Zweig livre des statistiques effrayantes : des milliers, voire des dizaines de milliers de vies humaines sacrifiées chaque jour supplémentaire de guerre, au lieu de mettre fin au massacre et d’épargner des êtres. Aucune idée, dit il, aucun idéal, aucune cause ne justifie un telle effusion de sang. Aucun avocat de la guerre.

Les quelques textes ici réunis parlent tous de la Grande Guerre et de l’inimaginable boucherie qu’elle a coûtée. Mais on sent s’opérer un revirement dans l’attitude de l’auteur : il avait commencé par emboucher, comme les autres auteurs allemands (e.g. Thomas Mann) la trompette du nationalisme et du chauvinisme, développant une sorte de pastorale de la lutte armée jusqu’à la victoire finale. Mais la réaction courroucée de Romain Rolland l’a conduit à changer du tout au tout. Il devint un porte-parole du défaitisme, dans son acception la plus noble. Il ne s’agit pas de couardise, ni de renoncement, mais d’une réévaluation de la paix, érigée comme valeur suprême.

Rappelons que Zweig voulut s’enrôler et se battre mais sa santé précaire l’a conduit à servir dans le service des archives et de la communication des armées germano-autrichiennes. A ce titre, il dut rédiger des textes à la gloire de la guerre et du sacrifice pour la patrie à défendre lorsqu’elle est attaquée par ses ennemis. On sent presque une mystique de la mort que l’auteur entend servir de toutes ses forces. Après cette concession au Zeitgeist (l’esprit du temps), exercice convenu pour un soldat en temps de guerre, Zweig se livre à une critique humaniste, rappelant les peuples européens à leur devoir et à la nécessité de faire revivre les valeurs qui gisent au fondement de leur culture.

Ces appels me font penser à la réaction du philosophe juif Franz Rosenzweig qui publia son Etoile de la rédemption en 1921, peu de temps après avoir passé ces quatre horribles années sous les drapeaux. Alors qu’il avait rédigé sa thèse de doctorat sur Hegel et l’Etat, donc sur la philosophie politique de son auteur, Rosenzweig fit machine arrière et ajouta à la version imprimée de son ouvrage une strophe du poète Hölderlin qui clame son découragement et son désespoir. Pour Rosenzweig, cette guerre qu’il a faite dans les Balkans mais aussi en Pologne et en Galicie autrichienne, apportait la preuve que les états finissent toujours par se combattre, ce qui disqualifie toute structure étatique quelle qu’elle soit. Même pour le mouvement sioniste dont la vocation même était de bâtir un ETAT juif…

On lit aussi chez Zweig un plaidoyer en faveur de la Pologne, injustement oubliée, alors que tout le monde pleure les malheurs de la Belgique. Il faut dire aussi que derrière la Pologne se profile le sort des communautés juives prises en deux feux : d’une part les armées germaniques, peu suspectes d’aimer les juifs, et d’autre part, les armées russes qui refluent, massacrant les juifs sur leur passage… Il faut rappeler aussi que dans la correspondance avec Romain Rolland, Zweig avait plaidé la cause des communautés juives sans défense, livrées pieds et poings liés aux cruautés de la soldatesque cosaque. Cette Galicie autrichienne avec sa capitale Lemberg (Lvov) abritait les plus grandes communautés juives d’Europe de l’Est. Martin Buber lui-même y a grandi dans la maison de son grand-père paternel, l’érudit Salomon Buber, éditeur de nombreux textes midrachiques.

Zweig donne une description terrible de l’offensive allemande dans ce territoire ; il montre l’étendue des destructions et des ravages de la guerre : des cités entières rasées et les méfaits de l’artillerie qui cause des milliers de morts.

Mais le texte le plus prenant est une recension du livre d’Henri Barbusse, Le feu, devenu un best seller mondial. On sent toute la verve littéraire de Zweig dans cette dizaine de pages. Il partage l’horreur de la guerre, exprimée par l’auteur français. Il est sensible à l’authenticité de son discours, à la langue des poilus, à la véridicité de leurs récits, si proches d’un réalisme des plus crus. Il décrit le vécu commun de ces hommes qui, le matin, ne savent pas s’ils seront encore vivants le soir après les derniers assauts du jour… Il évoque aussi l’horreur des bombardements aveugles, labourant les champs et hachant menu les hommes eux-mêmes. Si émouvantes sont les descriptions des objets personnels exhibés par ces hommes qui se raccrochent à tout ce qui peut leur faire oublier la vie dans des tranchées boueuses : certains montrent une photographie de leur épouse et de leurs enfants, d’autres des couteaux, d’autres enfin des lettres venues de l’arrière. Certains partent en permission à la suite d’une blessure bénigne qui justifie tout de même leur évacuation vers les hôpitaux sans toutefois entraîner de graves ou d’irréparables dommages pour leur santé…

Sur plusieurs pages, Zweig s’attarde sur ce livre de Barbusse qui si signale par son humanisme et son respect de l’humain, sans instaurer de barrières hermétiques, infranchissables entre les hommes, en raison de leur appartenance nationale ou religieuse… On lit aussi une évocation des services religieux célébrant le même Dieu mais dans des langues différentes : allemande ou française. Se rejoignent-elles ces prières, confluent elles vers la même divinité ? Barbusse, nous dit Zweig, est un homme de culture qui ignore la haine et croit à l’idée d’une communauté humaine fraternelle, une idée qui se dresse contre tout racisme ou tout exclusivisme.

La plupart des soldats de son escouade ont péri ; parfois, un obus ou une balle atteint le voisin d’un autre soldat qui, lui, s’en sort indemne. Quelle Providence est donc ici à l’œuvre pour décider qui va mourir et qui va survivre ? Zweig nous assure que le mérite majeur du livre de Barbusse est, je cite, sa non-invention, son rejet de toute fiction. Il n’essaie pas de rendre le sang plus rose… L’auteur parle peu de lui-même, il préfère être le prote parole des sans grades, des anonymes, tombés au front ou déchiquetés par un obus et sur la tombe desquels on jette une poignée de terre et qui auront droit à une ou deux lignes dans un journal que peu de gens liront. Le désespoir, l’incompréhension, l’absence de toute justification de cette guerre qui réclame chaque jour que Dieu fait, son contingent de vies humaines… Ces effroyables images d’horreur sont relayées par la phrase (en français dans le texte) : on ne peut pas se figurer… Le désastre dépasse toute la puissance évocatrice des mots. Et quand les poilus se rendent à l’arrière, séjournent un peu de temps dans leurs familles, ils ne comprennent pas ce que la population pense de la guerre réelle, dans les tranchées notamment. Ils sont étonnés des caricatures de l’arrière, croient volontiers ce que la propagande leur raconte au sujet d’un empire allemand aux abois, proche de l’effondrement total. Bref, que la victoire est à portée de main alors que la guerre dure et va durer quatre années.

Ce divorce entre le front et l’arrière, entre les pays belligérants et les pays épargnés par la déflagration mondiale a inspiré un article très ironique à l’auteur qui lui donna pour titre, Les insouciants. Il s’agit d’une critique acerbe de ceux qui séjournent dans des hôtels de luxe dans de somptueuses stations de sport d’hiver. Zweig décrit les costumes des hommes, les toilettes et les bijoux des femmes, les bals masqués, tout l’éventail d’une société qui vit hors de son temps, des massacres qui défigurent des pays entiers.

Mais Zweig ne se fait pas uniquement imprécateur, il rend aussi un hommage appuyé à la Suisse et à son institution internationale, la Croix Rouge. Il énumère les bienfaits de cette organisation qui recense les morts et les blessés, achemine les courriers aux familles ou aux prisonniers, fait tout pour alléger les souffrances et dépense sans compter.

Déjà confronté aux débats d’opinion, à la presse et à ses travers, Zweig écrit un article dans lequel il établit une séparation nette entre l’opinion et la conviction. Avoir une opinion ne revient pas à avoir une conviction. Les deux notions ne sont pas réductibles l’une à l’autre.

Un dernier mot concernant la phrase qui sert de titre ; seuls les vivants créent le monde… Il s’agit de montrer que les idées ne sauraient justifier le sacrifice d’une seule vie. C’est l’homme qui compte et non pas l’idéologie quelle qu’elle soit.

About the Author
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments