Spoutnik V, vaccin miracle ?

Des flacons contenant le vaccin russe Spoutnik V à l'hôpital central du comté de Bekes à Bekescsaba, en Hongrie, le jeudi 25 mars 2021, alors que la vaccination nationale contre le nouveau coronavirus se poursuit. (Tibor Rosta / MTI via AP)
Des flacons contenant le vaccin russe Spoutnik V à l'hôpital central du comté de Bekes à Bekescsaba, en Hongrie, le jeudi 25 mars 2021, alors que la vaccination nationale contre le nouveau coronavirus se poursuit. (Tibor Rosta / MTI via AP)

Pour qui suit régulièrement les plateaux des télévisions sur les chaînes françaises d’information, l’épidémie est devenue un véritable marronnier, occupant la majorité des débats entre journalistes et politiques invités, avec – et ils sont devenus maintenant des figures familières -, la ronde des médecins, épidémiologistes et virologues ; y compris, parmi ces derniers, quelques vrais charlatans que les mêmes chaînes d’information ont mis du temps à laisser de côté, CNEWS s’obstinant à en recevoir quelques-uns.

Marronnier dans une forêt de marronniers, le sujet des vaccins. Que l’Union Européenne soit en retard par rapport à de nombreux pays, et singulièrement le Royaume Uni qui en faisait officiellement partie jusqu’au 1er janvier, c’est une réalité douloureuse que personne ne conteste.

Que certains contrats aient été « mal ficelés » ; que l’on ait pris du retard à passer les commandes ; que dans le fond et contrairement à des leaders populistes mais redoutablement efficaces sur le sujet – Benyamin Netanyahou, Donald Trump et Boris Johnson – les dirigeants européens n’aient pas vraiment cru au début à la mise au point rapide de vaccins – tout cela fait l’objet d’un large consensus et pas seulement en France. « On a eu le tort de manquer d’ambition » vient de concéder Emmanuel Macron.

L’U.E semble émerger lentement de sa naïveté, réalisant que les usines européennes de la chaîne de production du vaccin AstraZeneca ont exporté des dizaines de millions de doses, alors que nous en manquons cruellement justement au moment d’une troisième vague meurtrière. Les Européens ont ainsi exporté vers le Royaume-Uni environ 21 millions de doses, tous vaccins confondus.

A l’inverse, ils n’ont reçu aucun flacon produit outre-Manche. On a assisté à des querelles au niveau juridique et politique, les obligations non respectées du laboratoire anglo-suédois faisant sérieusement monter la tension entre Londres et Bruxelles. Ces derniers jours, il semblait que l’on cherchait un compromis, alors que l’Union Européenne et le Royaume-Uni sont pris tous les deux dans un véritable étau : de ce côté de la Manche, on comptait sur ce vaccin pour assurer environ 50% des campagnes pour les prochaines semaines, alors que le pourcentage moyen de primo-vaccinés tourne autour de 10% ; de l’autre côté, nos amis britanniques sont justement fiers d’avoir vacciné déjà plus de 43% de la population, mais il ne s’agit que des premières doses sauf pour les 5% ayant reçu les deux injections : risque calculé et assumé pour réduire le bilan très meurtrier du début 2021, mais qui devient hasardeux alors que 12 semaines sont considérées en théorie comme la durée limite entre deux injections.

Mais il en est des épidémies comme des guerres, et on réalise alors qu’en cas de péril réel le « chacun pour soi » reprend le dessus. On vient de le voir avec l’Inde, géant de plus de 1,34 milliards d’habitants et dont on sait qu’elle n’arrivera certainement pas à vacciner la majorité de sa population d’ici la fin de l’année.

Le monde pharmaceutique étant devenu un village, on apprenait tout dernièrement qu’elle était aussi un grand producteur du fameux AstraZeneca, avec des exportations vers des pays lointains comme le Brésil ou le Maroc, mais aussi… le Royaume-Uni ! La flambée épidémique a conduit le gouvernement indien à geler l’exportation du précieux vaccin, et on se retrouve ainsi en situation de pénurie dans l’U.E comme chez nos partenaires britanniques.

Pour savoir tout cela, il suffit de s’astreindre à la lecture de la presse en ligne, et ne pas se contenter des joutes oratoires sur les plateaux de télévision. Or comment réagissent les « politiques » invités à débattre ? Et bien, régulièrement en « sortant un marronnier dans le marronnier », cette fois le fameux vaccin Spoutnik V. A en croire les représentants des deux frères siamois de la démagogie populiste, Rassemblement National d’un côté, France Insoumise de l’autre – mais aussi souvent ceux de la Droite modérée (LR) -, il suffirait d’accepter le vaccin russe et le problème serait réglé. Sont alors mis sur le tapis et dans un ordre variable : le refus de ce vaccin qui serait « politique » ; le fait que plus de 50 pays l’ont validé ; et le fait qu’il s’agisse d’un excellent vaccin.

Commençons par cette dernière affirmation. Un article très documenté du journal « Le Monde » donne un historique de son développement, et les raisons des réticences internationales du début alors même qu’il a été un des premiers à avoir été utilisé sur la population, avant la fin des essais cliniques. Une étude de la revue de référence « The Lancet », a depuis présenté un bilan élogieux du vaccin, disant : « Le développement du vaccin Spoutnik V a été critiqué pour sa précipitation, le fait qu’il ait brûlé des étapes et une absence de transparence. Mais les résultats rapportés ici sont clairs et le principe scientifique de cette vaccination est démontré. »  

Le fait est que les Autorités russes ont tardé à présenter son dossier, maintenant en cours d’examen à l’Agence Européenne du Médicament : parler d’un refus « politique » est donc une contre-vérité, d’autant plus que la même Agence a pris son temps pour valider, par exemple, l’AstraZeneca. Une procédure que Jean-Luc Mélenchon voudrait piétiner joyeusement au bénéfice du Spoutnik V, faisant sans honte aucune une interprétation politique des homologations de vaccins, en déclarant : « Nous aurions pu, nous, commander directement aux Russes les vaccins, comme l’ont fait les Hongrois qui sont également membres de l’Union européenne ». Selon lui, si l’on avait fait cela, « nous aurions la quantité de vaccins que nous voulons », mais « nous ne le faisons pas, pas à cause des vaccins, mais à cause du fait que monsieur Macron étant un ami de monsieur Biden et de monsieur Trump, ne parle pas aux Russes. »

Les élus RN ou LFI venant sur les plateaux de télévision font, eux, vraiment de la politique de bas étage sous prétexte de dénoncer un « refus idéologique ». Le même Mélenchon disait aussi au mois de décembre sa méfiance devant la technique innovante du vaccin Pfizer , qui allait s’illustrer les mois suivants par la vaccination brillante de dizaines de millions d’Américains, d’Israéliens et autres populations : mais il faudrait un peu plus de courage aux journalistes pour lui jeter au visage ses fausses prophéties.

Ceci donc à propos de l’efficacité du vaccin et de la « politique ». Mais reste le fondamental, qui n’est là encore pratiquement jamais souligné par les animateurs de plateaux de télévision : une fois le vaccin russe accepté, pouvons-nous recevoir rapidement des dizaines de millions de doses ? Encore faudrait-il que les usines russes tournent à plein régime, fournissent leur population et, en plus, puissent en exporter.

Or c’est loin d’être le cas, comme le montrent quelques chiffres : au 25 mars, seule un peu plus de 4% de la population russe avait été vaccinée ; mais surtout, les exportations effectives du vaccin, vendu ou parfois offert, ne représentent au total que quelques centaines de milliers de doses, alors que les besoins se comptent en dizaines de millions ! Dans une interview à « France Info », le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian devait reprocher à la Russie de faire de son vaccin contre le Covid-19, Spoutnik V, un outil de propagande : « A la manière dont c’est géré, c’est plus un moyen de propagande et de diplomatie agressive qu’un moyen de solidarité et d’aide sanitaire. » (…) « La Russie a annoncé avec beaucoup d’environnement médiatique qu’ils allaient donner 30 000 doses aux Tunisiens, très bien Spoutnik ! Mais, dans le même temps, [le dispositif] Covax (dispositif d’aide à la vaccination des pays en voie de développement par les pays occidentaux, ndlr) a déjà livré 100 000 doses et va en livrer 400 000 d’ici au mois de mai, a-t-il reproché. Ça, c’est du vrai travail de solidarité, c’est de la vraie coopération sanitaire ».

On pourrait citer, dans la même série, les centaines de milliers de doses promises à la Hongrie pour 40.000 effectivement livrées ; d’autres livraisons réduites, faites en grande pompe avec effectivement une communication très agressive ; et le fait que l’Italie va construire une usine dans le Nord du pays pour produire le Spoutnik, mais seulement à partir du mois de juin donc une fois que la pire vague actuelle sera passée : la Russie est totalement incapable de nous fournir en quantité son « vaccin miracle ».

Sait-on aussi que le V du Spoutnik V n’est pas le chiffre 5 en caractères romains, mais bien le « V » de la victoire, célèbre depuis la Seconde Guerre Mondiale ? Oui, la lutte contre le mal affreux de la pandémie du Covid-19 qui a fait déjà plus de 2.750.000 morts – estimation basse – peut s’assimiler à une véritable guerre mondiale, même si on a beaucoup reproché à Emmanuel Macron son fameux « nous sommes en guerre » du début de l’épidémie en France.

Une guerre se gagne avec des munitions, l’arme principale en ce début de printemps 2021 restant les vaccins. Mais même si la propagande garde ses droits partout, même si on doit effectivement ne refuser aucune ressource médicalement sûre, il n’est pas interdit d’avoir tous les chiffres en tête et j’en ai donné un certain nombre ici pour clarifier les données. Juste une illustration pour finir, publiée le 17 février sur le compte twitter du Docteur Eric Feigl-Ding @DrEricDing épidémiologiste américain suivi par des centaines de milliers de followers.

Sur ce diagramme, sont comparés les chiffres officiels des morts du Covid-19 pour 100.000 habitants, et l’excès de mortalité, comptabilisés au 16 février dernier. En France, les deux chiffres sont quasiment identiques. En Russie, le chiffre de victimes de l’épidémie rapporté à la population est voisin du notre, mais l’excès de mortalité est largement supérieur : n’est-ce pas étrange ? Mais qui interrogera les vaillants avocats du « vaccin miracle » sur les performances sanitaires d’un pays que l’on devrait prendre comme modèle ?

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

P.S :

J’ajouterais en complément de mon article – info pas connue lorsque je l’écrivais il y a plusieurs jours – que effectivement les livraisons de SPOUTNIK V ont augmenté sérieusement vers plusieurs pays européens, en particulier la Hongrie et la Serbie. Mais pour la Hongrie le pourcentage relativement bon de vaccinés (20%) ne doit pas cacher non plus : la part majoritaire du Pfizer ; l’utilisation aussi d’un vaccin chinois. Par ailleurs, l’élément de fond demeure : la Russie n’a pas les capacités industrielles des USA et de l’UE, cette dernière produisant localement les vaccins américains et britanniques.

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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