Souvenons-nous des « Indésirables » !

Le Camp de RIEUCROS à Mende (Lozère)
Le Camp de RIEUCROS à Mende (Lozère)

Que recouvre l’appellation « Indésirables » ? Il ne s’agit pas ici de la fonction qui vous permet de gérer dans votre messagerie une liste d’expéditeurs à bannir, mais d’un scandale engendré par les décrets-lois du 2 et 14 mai 1938, signés par Albert Lebrun. La loi du 12 novembre 1938 permit ensuite de créer des centres spéciaux pour «Indésirables étrangers dangereux».

« Qu’on interne certains civils étrangers comme les Allemands considérés comme ennemis de la France, pourquoi pas ? et encore ! s’exclame Guy Marchot dans l’introduction de la somme monumentale qu’il publie avec la participation de Henri Neimark, Lionel Barriquand et Laurent Bonnefoy. On ne s’est pas préoccupé rapidement de leur sort, ni des conditions sanitaires dans lesquelles ils étaient retenus, ni des raisons de leur venue en France car beaucoup fuyaient le régime d’Hitler.

Mais qu’on interne d’autres étrangers demandeurs d’asile qui fuient leur pays pour des raisons religieuses, politiques ou artistiques, cela interpelle. Des Français seront aussi internés… N’ayant pas vécu cette période, je ne comprenais pas pourquoi la France avait interné autant de civils de 1939 à 1946, plus de 650 000. »

Rappelons qu’un interné civil est une personne non militaire emprisonnée dans un camp ou un centre gardé par des autorités militaires ou policières, sans recours possible à un avocat ou à un juge.

Le premier camp pour étrangers, Rieucros en Lozère, « accueille » des Espagnols dès le 21 janvier 1939. Puis la loi du 11 novembre 1939 permet aux Préfets d’interner administrativement deux catégories d’Indésirables Français : «Dangereux pour la Défense Nationale» et «Dangereux pour la Sécurité Publique».

Les auteurs ont recensé les camps, leurs appellations exactes, leurs cachets administratifs, leurs dates de fonctionnement, le nombre d’individus internés et les raisons qui ont amené à leur création. Cette ambition titanesque a exigé qu’ils visitent les 90 archives départementales de l’époque et une dizaine d’archives d’envergure nationale. La tâche a duré plus de 5 années pour 4 personnes.

Plus de 200 000 documents d’archives ont été photographiés et 813 camps recensés dans les 43 départements traités dans ce premier livre, qui sera suivi d’un second. Les 2 tomes recensent 1 700 camps pour 650 000 civils internés pendant cette période.

Au passage, des parcours de vie sont évoqués : l’affaire Finaly; l’institutrice communiste bretonne Marie Le Fur; Walter Kaiser, footballeur allemand naturalisé français, meilleur attaquant du 1er championnat de France (1932-1933); Walter Benjamin, le philosophe allemand interné à Nevers ; les passagers errants du paquebot St-Louis, boat people avant l’heure; Guy Môquet, le plus jeune des quarante-huit otages fusillés, le 22 octobre 1941, à Châteaubriant; Fernand Grenier, le député communiste qui, après s’être évadé de prison, se ralliera à De Gaulle et déposera un amendement pour donner le droit de vote aux femmes ; bien d’autres encore.

Les auteurs ont mené leurs recherches dans un domaine parfois négligé par les historiens : l’étude des cachets, des courriers et cartes postales adressés ou en provenance des camps, sources incontestables de leur existence matérielle, traces de vie de ces moments douloureux.

Bref, un travail remarquable qui peut aider certains à mieux connaître le cheminement douloureux de leurs disparus, et contribuer à l’enseignement de la Shoah.

Les Indésirables : les camps d’internés civils Français et Étrangers en France et dans les Colonies, 1939-1946, 1er tome, aux éditions : Association Philatélique du Pays d’Aix
à propos de l'auteur
Ecrivain, journaliste, membre de divers jurys littéraires. Née à Nice, Michèle Kahn a vécu ensuite à Strasbourg et habite à Paris. Ses romans fortement ancrés dans l'Histoire, très documentés et souvent inspirés par les péripéties du peuple juif, entraînent les lecteurs aux quatre coins du monde. Elle est l’auteur notamment de Shanghaï-la-juive et Cacao. Son dernier roman : « La fiancée du danger, Mademoiselle Marie Marvingt »
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