Sommet de la Francophonie sans Israël

Le 17ème sommet de la Francophonie s’était clôturé le 27 novembre 2016 à Madagascar. La Tunisie avait repris le flambeau pour organiser en 2020 la 18ème édition de ce grand événement sachant que le berceau du Printemps Arabe avait été choisi à l’unanimité par les pays membres.

Un entretien téléphonique avait eu lieu, le 19 mai 2020, entre le président de la République tunisienne Kais Saïed et la Secrétaire Générale de l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie), Louise Mushikiwabo, pour envisager la tenue de la 18ème édition du sommet de la Francophonie au mois de décembre 2020. En raison du Covid, le sommet a été reporté pour débuter ce samedi 18 novembre 2022 à Djerba.

Kais Saïed avait proposé de reporter cette édition qui coïncidait avec le 50ème anniversaire de la fondation de l’OIF, créée à la suite d’une initiative du président Habib Bourguiba, en collaboration avec les présidents du Niger, du Sénégal et avec le Prince du Cambodge. Louise Mushikiwabo avait alors proposé d’organiser cette édition à Djerba. Pour mémoire, Israël n’a jamais été admis dans l’organisation malgré ses 150.000 francophones, car l’admission d’un nouveau membre doit être décidée à l’unanimité. Or le veto libanais persiste.

Le président tunisien compte beaucoup sur cette réunion pour être mis à la lumière auprès des chancelleries internationales et pour se donner une stature internationale. En avril 2020, il avait déjà appelé les États ainsi que les organismes internationaux à mettre en place une stratégie globale pour lutter contre la pandémie qui avait frappé l’humanité. Il a estimé que les pays ne devaient pas se contenter de stratégies individuelles de lutte, mais qu’il fallait également une réaction collective.

À ce titre, il avait lancé une initiative pour convoquer une réunion d’urgence du Conseil de sécurité afin de lui soumettre un projet de résolution visant la recherche de stratégies concertées à l’échelle internationale pour résister à la propagation du virus. Il avait été entendu puisque le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, avait lancé un «Plan de réponse humanitaire mondial» contre la pandémie de Covid-19 avec un appel aux dons à hauteur de 2 milliards de dollars.

En plus de chercher à s’afficher auprès des instances internationales, Kaïs cherche à présenter la Tunisie sous un jour positif après toutes les prises de positions anti israéliennes qu’il a affichées ces derniers mois. Mais il existe toujours des trublions qui viennent lui gâcher l’ambiance.

Par ses déclarations intempestives, il a poussé les Tunisiens à persister dans leur islamisme suicidaire. Et pour preuve, le député tunisien Rached Khiari avait justifié le meurtre du professeur français Samuel Paty : «Celui qui porte atteinte au prophète doit en assumer les conséquences !». Donc pour lui, il est tout à fait normal de décapiter un enseignant qui tente d’expliquer à ses élèves le contexte polémique de ces caricatures.

Mais un autre député s’était élevé contre l’OIF. Le député Yassine Ayari avait demandé au président de la République, Kais Saïed, d’annuler le sommet de la Francophonie, prévu en Tunisie. Cet illustre élu considérait que ce sommet auquel prennent part essentiellement la France et ses «anciennes colonies», visait à «consolider les valeurs et la langue françaises à travers des pressions sous couvert de coopération politique, académique, culturelle et économique».

Yassine Ayari estimait qu’il était inadmissible d’abriter ce sommet en Tunisie dans un moment où la culture française se permet de «ridiculiser et de mépriser nos croyances et d’imposer des restrictions sur les diverses cultures sur son sol pour des raisons politiques et électorales, loin du respect mutuel».

Telle est cette nouvelle Tunisie gangrenée par les islamistes qui s’affichent ouvertement avec la complicité d’un président qui se déshonore tous les jours. Et comme l’avait écrit le Canard Enchainé : «le président tunisien s’est vendu comme un conservateur éclairé. Ce n’est pas vraiment le cas !».

La Tunisie va de plus en plus à la dérive ! Au lieu d’encourager la démocratie laïque, Kaïs n’a fait que nourrir l’islamisme et, par conséquence immédiate, l’islamisme radical. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il enfante des monstres capables de s’attaquer à la culture.

Le 18e Sommet de la francophonie réunit les chefs d’État des pays qui ont en commun la langue française et il marquera l’histoire de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) : la Tunisie est en effet le premier pays arabe nord-africain à l’accueillir. Quatre-vingt-cinq délégations sont attendues, ainsi que trente et un chefs d’État.

L’événement coïncide avec la célébration du cinquantenaire de la création de la Francophonie institutionnelle. La Tunisie en est l’un des pays fondateurs, par la voix de son ancien président Habib Bourguiba. Les liens entre le pays du Jasmin et le monde francophone remontent à l’époque beylicale, bien avant le protectorat français de Tunisie, établi en 1881.

Djerba profitera de ce sommet pour offrir une belle vitrine touristique au moment où le tourisme tunisien s’est effondré, entrainant une crise économique grave. Le paradoxe tient au fait que la pratique du français en Tunisie est en fort recul depuis l’indépendance et le départ des citoyens français. L’enseignement dans les écoles a été réduit dans une sorte de rejet de cette langue symbolisant le colonialisme.

Pour l’ambassadeur de France, André Parent, «ce recul par rapport aux dernières décennies est dû aux programmes scolaires et au manque d’accès aux chaînes de télévision ainsi qu’aux radios françaises». En tant que diplomate il a préféré ignorer les vraies raisons du rejet de la langue de Molière.

Israël est l’oublié de l’OIF. Puisque l’entrée lui est refusée, Israël n’a rien n’a y faire. De toute façon, l’OIF a vu son intérêt s’éroder parce que les États et les gouvernements, répartis sur l’ensemble des continents, se sont comportés en fossoyeurs de l’organisation en la politisant. Au lieu de promouvoir la langue et la culture françaises et de combattre l’impérialisme envahissant de la culture anglo-américaine, les Sommets de la francophonie ont fixé des ordres du jour strictement politiques : paix et droits de l’homme, démocratie et économie, technologie et environnement, enjeux environnementaux et économiques face à la gouvernance mondiale, et enfin égalité femmes/hommes. Tout a été organisé pour que la politique et l’idéologie priment sur la culture et la linguistique alors que les combats n’auraient dû n’être que littéraires.

Les Francophones d’Israël ont été écartés alors que selon l’ancien secrétaire général, Abdou Diouf «la langue française appartient à ceux qui ont choisi de la féconder aux accents de leurs cultures, de leurs imaginaires, et de leurs talents». L’OIF parle uniquement politique au lieu de défendre la diffusion des textes de Zola, Balzac ou Victor Hugo, et même de Jacques Brel ou Léo Ferré.

Le Liban refuse Israël pour des raisons politiques. La culture est un espace de liberté et de paix où les amoureux des textes, des mots et des phrases bien faites devraient se retrouver dans le seul combat pour la défense du talent et de la liberté de penser et d’écrire. Malraux et Sartre défendaient d’abord le combat littéraire avant la lutte politique. Paradoxalement, l’Albanie et les Îles Seychelles en font partie avec un nombre de francophones infime.

Il appartient au gouvernement français, principal donateur de l’OIF, d’imposer un changement de statuts pour admettre les nouveaux membres à la majorité et non pas à l’unanimité. Mais il ne veut pas entrer en conflit avec ceux qui exècrent Israël. Contre toute attente et par suite de «combinazione» et du soutien étonnant d’Emmanuel Macron, Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères du Rwanda, a été nommée à la tête de l’OIF. Le président français avait appuyé la candidature de la ministre rwandaise afin de tisser davantage de liens avec l’Afrique.
Le comble est que la France n’avait pas d’ambassadeur à Kigali depuis 2015 parce que le président Paul Kagame, qui ne parle pas le français, accusait la France d’être complice du génocide des Tutsis, perpétré par les Hutus, alliés de la France. Le 12 juin 2021, Antoine Anfré avait été enfin nommé au poste d’ambassadeur de France au Rwanda. Mais Paul Kagame avait fait adhérer en 2009 le Rwanda au Commonwealth, normalement réservé aux anciennes colonies britanniques, et n’a eu de cesse de prendre ses distances avec le français.

Il a choisi l’anglais comme langue nationale. La rédaction des actes officiels se fait maintenant en anglais. Le français n’est presque plus enseigné dans les écoles. Même dans le cadre de l’OIF, ou dans ses échanges avec Emmanuel Macron, Paul Kagame n’utilise que l’anglais. Il semble incapable de prononcer quelques mots en français.

L’élue Louise Mushikiwabo, la seule francophone de l’entourage du président, avait déclaré le 11 septembre 2011 : «L’anglais est une langue avec laquelle on va plus loin que le français. Au Rwanda, le français ne va nulle part» et pire, en 2014, elle ne s’était pas opposée à la destruction programmée du centre culturel français de Kigali, sous l’alibi fallacieux qu’il était contraire au plan d’urbanisme. On ne comprend pas ce soutien français qui confirme que la France détient d’énormes pouvoirs à l’OIF, utilisés uniquement à ses fins personnelles.

Alors que l’OIF a pour rôle essentiel de renforcer la démocratie et de défendre les droits de l’homme, le Rwanda est rarement cité en exemple pour leur respect puisque depuis l’année 2000 Paul Kagamé en est le dictateur «élu» jusqu’en 2034. Dans son rapport 2017-2018 consacré au Rwanda, Amnistie internationale avait écrit : «La répression exercée contre les opposants politiques se poursuit, marquée par de graves cas de restrictions aux libertés d’expression, d’association, d’homicides illégaux et de nombreuses disparitions non élucidées».

En ce qui concerne la France-Afrique, Emmanuel Macron a cassé les codes sans rien céder sur l’essentiel. Il détient de forts pouvoirs dans l’OIF. Il maintient une politique souterraine qui traduit encore un rapport de domination. La nomination de Louise Mushikiwabo en est un exemple parfait. Mais il n’a rien fait pour faciliter l’entrée de l’État juif dans l’organisation.

Israël passe au second plan de la culture française alors qu’il a noué des relations diplomatiques avec une grande majorité de pays arabes, le Maroc en particulier. Mais Emmanuel Macron ne semble pas donner beaucoup d’importance à cette réunion car il ne prononcera pas de discours et ne restera pas jusqu’à la fin du sommet, puisqu’il a prévu de rentrer dès le soir en France.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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