Soldats et « contractuels », ou la guerre privatisée

DOSSIER - Dans cette photo d'archive du 4 avril 2004, des sous-traitants en civil travaillant pour Blackwater USA participent à un échange de tirs alors que des manifestants irakiens fidèles à Muqtada al-Sadr tentent d'avancer sur une installation défendue par des soldats américains et espagnols dans la ville irakienne de Nadjaf. Irak. (AP Photo/Gervasio Sanchez, Dossier)
DOSSIER - Dans cette photo d'archive du 4 avril 2004, des sous-traitants en civil travaillant pour Blackwater USA participent à un échange de tirs alors que des manifestants irakiens fidèles à Muqtada al-Sadr tentent d'avancer sur une installation défendue par des soldats américains et espagnols dans la ville irakienne de Nadjaf. Irak. (AP Photo/Gervasio Sanchez, Dossier)

Remarque liminaire : cette « Opinion » est parue la veille du jour où deux Américains de l’Alabama, combattants volontaires capturés dans les rangs ukrainiens, étaient exhibés sur toutes les chaînes russes. Coïncidence. Deux Britannique et un Marocain avaient déjà fait l’objet de mesure semblables. 

L’Europe est en train de vivre, sur sa frontière orientale, un conflit armé interétatique conventionnel qu’elle n’avait plus connu depuis la Seconde guerre mondiale. Un nouveau paramètre moderne s’y est toutefois introduit : la participation de supplétifs combattants. La privatisation partielle de la guerre pose de nouveaux problèmes politiques et juridiques complexes.

La Révolution française remplaça les soldats de métier et les mercenaires, décrétant que « tout français est soldat et se doit de servir », pour établir, un lien nouveau entre le citoyen et l’Etat-nation. L’obligation suppléa le volontariat et se maintint en Occident pendant plus d’un siècle et demi. A cause du coût d’entretien des troupes, de la sophistication du matériel de guerre et de la forme nouvelle des conflits, des armées professionnelles s’imposèrent à nouveau, dès 1960. En Europe, hormis la Russie et la Turquie seuls certains petits Etats, dont la Suisse, conservent le service obligatoire. L’Ukraine vient d’initier une autre méthode : l’interdiction de quitter le territoire national faite aux hommes en âge de servir.

Seuls les Etats ont légitimement droit de recourir à la force. Le principe évolua avec les guerres révolutionnaires et anticoloniale. Des organisations terroristes, comme l’Etat islamique, sont parvenus à établir de véritables armées de combattants. Des groupes de mercenaires baroudeurs ont existé et ont pu servir des intérêts privés, voire étatique, mais leurs actions sont restées anecdotiques. En revanche, de véritables levées de troupes hétérogènes ont eu lieu, lors de la guerre d’Espagne (1936-38) où les « Brigades internationales » de plusieurs milliers d’hommes, volontaires surtout d’obédience communiste, ont combattu contre la droite nationaliste de Franco.

En 2022, une « Légion internationale de défense territoriale en Ukraine » est née. A peine quelques semaines après son instauration, le gouvernement annonçait l’enrôlement de 20.000 combattants de 52 pays. Deux ressortissants britanniques capturés à Marioupol ont été condamnés à mort avec un volontaire marocain. Ils ne seront vraisemblablement pas exécutés, car ils représentent une forte monnaie d’échange. Le rapatriement des dépouilles d’étrangers morts au combat fait débat.

De nouveaux acteurs apparaissent en nombre croissant dans les conflits armés. Ces mercenaires s’affublent du titre de contractuels ou, plus pudiquement, d’« entreprises de sécurité privée ». Leur chiffre d’affaires se compte en milliards de dollars. Elles participent à la logistique, à la formation, aux renseignements et, aussi, aux opérations guerrières, surtout de type commando qui auraient été politiquement impossibles.

Les deux entreprises principales se trouvent aux Etats Unis et en Russie, agissant souvent en parallèle avec les troupes nationales. Elles sont également recrutées par d’autres gouvernements, particulièrement les monarchies du Golfe persique et en Afrique, à des fins de surveillance et de lutte antiterroriste. Leurs effectifs sont principalement constitués d’anciens militaires, d’aventuriers, voire de repris de justice.

On compterait plus de 200.000 mercenaires modernes au service des seuls Etats Unis. Pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak, leurs effectifs auraient dépassé ceux de l’armée régulière. Ils étaient 160.000 supplétifs contre 135.000 membres réguliers des forces armées en Irak ! L’entreprise la plus importante et connue sous sans ancien nom est Blackwater. A la mi-septembre 2007, un détachement ouvrit le feu en ville de Bagdad, entraînant la mort de 20 civils. Quatre agents furent jugés en 2015 et condamnés à la prison à vie pour l’un et à trente ans de réclusion pour les trois autres.

Ils furent graciés par Donald Trump, cinq ans plus tard. Ce sanglant incident déclencha de sévères critiques dans la presse. Blackwater fut accusée de s’être montrée d’une brutalité particulière, qui entraîna le lynchage de certains de ses membres ; se conduisant en territoire conquis, elle ne respectait aucune règle. Des privés avaient représenté la majorité des personnes impliquées dans le scandale des tortures à la prison d’Abou Ghraib. Les membres de forces régulières responsables passèrent en Cour martiale ; les mercenaires furent épargnés ! Ils générèrent la haine, plutôt que de « rapprocher les cœurs et les esprits ».

Leur rôle cependant fut indispensable, car les forces engagées étaient insuffisante et l’armée ne pouvait pas compter sur un appui des alliés de l’OTAN, dans un conflit lancé sans l’aval de Conseil de sécurité. Enfin, les morts et blessés dans leurs rangs n’apparaissaient pas dans les statistiques des victimes, émouvant moins l’opinion publique. Depuis lors, les mercenaires américains tombent sous la juridiction de la Cour martiale s’ils sont impliqués dans des activités délictuelles.

Blackwater fut créé fin 1966. Le gouvernement reconnaît des liens organiques avec la société. Le groupe Wagner est plus récent, né en 2014, lors du premier conflit dans le Donbass. Le Kremlin tente de faire accroire qu’il est totalement indépendant, précisant que le mercenariat est interdit par le code criminel russe. L’effectif de Blackwater est de 22.000 hommes en permanence, Wagner compte10.000 combattants recrutés par rotation depuis sa création. Après l’Ukraine, il fut engagé en Syrie, en Libye et dans différents pays africains, dont le Mali, où il évinça le contingent français. « Patriotiques », ils participent à la puissance géopolitique de la Russie. La presse occidentale les accuse de diverses exactions.

Remplissant une grande variété de missions, les entreprises privées peuvent influer sur la conduite et l’issue des opérations, en assurant une présence au sol. Leur succès semble cependant se mesurer à court terme et non dans la durée. Cette privatisation de la guerre pose de sérieux problèmes juridiques et politiques. Les contractuels sont engagés et rémunérés par des exécutifs, sans contrôle populaire. Prétendant ne répondre qu’à l’autorité qui les recrute et les rétribue, beaucoup ne se disent pas liés par le droit de la guerre et les principes humanitaires qui en découlent.

Visant à mettre fin à l’impunité de ces milices privées, un « Code de conduite » a été élaboré à Genève, à l’hiver 2010. Les sociétés de sécurité ne sont pas contraintes d’y adhérer. Le Groupe Wagner l’a rejeté. Toutefois, certains gouvernements se sont engagés d’avoir recours seulement à celles ayant signé le Code. L’avenir dira s’il est efficace pour écarter les violences excessives. Aucun véritable contrôle n’existe et rien ne saurait empêcher que, moins onéreuse et plus flexible, la privatisation des conflits armés ne s’accroisse.

Publié par le journal suisse Le Temps du vendredi 17 juin 2022

à propos de l'auteur
Marcel A. Boisard est titulaire d’un Doctorat de l’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales (HEI) à Genève et d’un diplôme de l’Institute of World Affairs, aux Etats Unis (Salisbury, Con.). Il a mené une carrière internationale longue et variée. Elle a combiné, à la fois, recherche et enseignement académiques et pratique quotidienne des relations internationales. Il fut brièvement collaborateur au Ministère suisse des Affaires étrangères, puis Conseiller du gouvernement du Burundi. Il fut pour un temps chargé de recherches à l’Institut de Hautes Etudes internationales. Entré au service du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), il a été, pendant plus d‘une décennie, délégué et chef de délégation, sur le terrain des conflits, dans plusieurs pays arabe (Algérie, Yémen, Egypte, Jordanie). Il a ensuite rejoint les Nations Unies, devenant Directeur du Bureau européen, puis Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche (UNITAR). Il fut promu au grade de Sous-secrétaire général. Il a participé à de nombreuses conférences et eut maintes occasions de s’adresser à l’Assemblée générale, ainsi qu’à divers Sommets mondiaux, tenus sous l’égide de l’ONU. Il a également contribué à de nombreux séminaires de réflexion sur les affaires mondiales Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parus aux Editions Albin Michel, aux Presses de l’UNESCO, du CICR et de l’ONU, ainsi que de nombreuses publications et articles parus dans des revues savantes et des journaux d’audience internationale. Les principaux thèmes qu’il y traita touchaient aux relations internationales, au monde arabo-musulman, aux rapports culturels et à la diplomatie multinationale. Son dernier ouvrage s’intitule : Une si belle illusion, Réécrire la Charte des Nations Unies, Paris, Editions du Panthéon, (sous presse) 2018 Marcel A. Boisard a été décoré de l’Ordre du Mérite par feu le Président Anouar al-Sadat.
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