Silence et retour du paganisme en Europe
Soixante ans après Nostra Aetate, l’antisémitisme refait surface, les Églises hésitent, et les communautés juives demeurent fragmentées face à la catastrophe.
J’ai bien connu le cardinal Jean-Marie (Aron) Lustiger. Archevêque de Paris, fils d’immigrés juifs polonais devenu prêtre catholique, il était un homme que l’on ne pouvait réduire à aucune catégorie. Français jusqu’au bout des ongles, discret, magnétique, prophétique et parfois insupportable. Par-dessus tout, il portait en lui une « frayeur » constante – une peur viscérale que l’antisémitisme en France, endormi depuis des décennies, puisse ressurgir un jour sous des formes plus violentes et plus dangereuses encore.
J’ai travaillé avec lui dans le cadre d’initiatives judéo-chrétiennes, contribuant à développer des groupes de dialogue et de prières (Ananie, les Haverim pour les chrétiens d’origine juive, des entités françaises et hébraïques). Nos rencontres régulières pendant des années m’ont donné un accès singulier à son angoisse et à son intensité. J’ai souvent vu à quel point il se débattait avec les blessures de l’histoire et combien il parlait avec véhémence lorsqu’il percevait une trahison ou un déni. Sa « frayeur » n’était pas théorique : elle était incarnée, brute, presque insoutenable à partager.
Lorsque la série télévisée « Holocaust » fut diffusée en France[1978], le père Lustiger me convoqua deux fois. Pendant des heures, il cria, pleura, exprimant une colère froide. Il y voyait non seulement la mémoire de la destruction mais le rappel de ce qu’il appelait la « trahison locale » : la collaboration des voisins, la trahison des collègues, la faiblesse des structures. Pour lui, ce n’était pas un chapitre clos de l’histoire. C’était un traumatisme vivant, prêt à refaire surface. Il était convaincu que la France, avec toute sa grandeur universaliste, portait encore en son âme cette fracture.
Le retour du paganisme
Le 19 septembre 1996, lors de la visite du pape Jean-Paul II à Reims, l’archevêque Lustiger dénonça l’idéologie de l’inégalité raciale. L’Humanité rapporta ses paroles :
C’est une magnifique résurgence du paganisme le plus cynique et probablement le plus dangereux pour la conscience morale d’une nation… Nous savons depuis plus d’un demi-siècle qu’il peut être mortel. Ce n’est plus seulement une théorie anodine ; elle entraîne des jugements pratiques et des horreurs.
Pour Lustiger, l’antisémitisme et le racisme n’étaient pas de simples aberrations politiques. C’étaient des perversions théologiques, un retour à l’idolâtrie païenne. Le paganisme, pour lui, ne relevait pas des mythes anciens mais de l’adoration de faux absolus : la race, la nation, le sang, le pouvoir. Ce paganisme pouvait se draper dans l’honnêteté, la culture ou même le langage religieux, mais il demeurait toujours mortel.
C’est pourquoi il fut intraitable face aux tentatives de réduire le christianisme à une politique identitaire. Il considérait comme un devoir spirituel, en tant qu’archevêque de Paris et d’Ile-de-France, de dire : nul n’a le droit de manipuler la foi chrétienne, enracinée dans l’image de Dieu en tout être humain, pour en faire un instrument d’exclusion ou de haine.
L’ambiguïté française
Lustiger vécut le paradoxe de la France. Il l’embrassait totalement : la République, sa culture humaniste, sa grandeur d’esprit. Il se définissait comme « un Polonais de la Butte Montmartre » mais ne parlait ni yiddish ni polonais. Il était Français de tout son être. Et pourtant il savait qu’il n’était pas pleinement accepté. Ses origines juives faisaient toujours partie d’un questionnement lancinant.
Cette ambiguïté s’étendait à l’Église et à l’État. Le discours du président Chirac en 1995, reconnaissant la responsabilité française dans la rafle du Vel d’Hiv, portait en quelque sorte la trace de l’influence du cardinal Lustiger. Ce fut un moment décisif. Pourtant, à ses yeux, cela ressemblait aussi à une forme de « revanche » vis-à-vis d’une épiscopat hésitant, ou à une illustration de la tendance française à reconnaître les crimes passés sans affronter les réalités présentes.
La France, il le savait, n’avait jamais pleinement résolu sa relation aux Juifs. L’ambiguïté demeurait, et l’ambiguïté est un terrain fertile pour la trahison.
Hésitations catholiques, silences orthodoxes
Cette année marque le soixantième anniversaire de la déclaration « Nostra Ætate » du concile Vatican II. Pour les catholiques, ce fut un tournant : le rejet de l’antijudaïsme, la reconnaissance des Juifs – mais non d’Israël – comme frères (« aînés » !) dans la foi. Le texte était prudent. Il renonçait (en principe) au vocabulaire de « déicide » mais n’affirmait pas pleinement la vocation prophétique permanente du peuple juif. Seule l’Église latine l’avait adopté ; les structures catholiques orientales étaient restées à l’écart. La « substitution » – la conviction implicite que le christianisme a définitivement remplacé Israël – reste profondément inscrite dans la vie catholique.
Les Églises orthodoxes ont encore moins évolué. Leur position théologique à l’égard du judaïsme n’a pas changé : la Septante en grec est l’Écriture authentique, la tradition rabbinique est secondaire, l’hébreu a peu d’importance. Le théologien orthodoxe français Jean-Claude Larchet l’a exprimé clairement dans ses ouvrages récents, affirmant que le judaïsme et l’étude de l’hébreu n’ont rien à apporter à l’orthodoxie. Son point de vue n’est pas marginal. Il reflète un instinct ancien du christianisme byzantin.
Une telle attitude devient de plus en plus intenable dans un monde où l’hébreu a été ressuscité comme langue vivante, où la pensée juive se renouvelle dans un État d’Israël libre, et où les traditions rabbiniques continuent de façonner la vie intellectuelle et spirituelle à l’échelle mondiale. Écarter l’hébreu n’est pas seulement un choix théologique : c’est risquer de tomber dans une nouvelle forme d’antijudaïsme, une négation de la réalité juive elle-même.
Le 7 octobre et la Sorbonne
Près de deux décennies après la mort de Mgr. Lustiger, sa frayeur prend une clarté glaçante. Le 7 octobre 2023 – le plus grand pogrom contre l’existence juive depuis la Shoah – était inimaginable de son temps, et pourtant en parfaite continuité avec son intuition : l’antisémitisme reviendrait, non sous la même forme qu’en 1935-40, mais de manière plus diffuse, plus globale, plus anarchique.
En France, le choc ne réside pas seulement dans la guerre extérieure, mais dans ce qui se passe au sein de ses propres institutions. À la Sorbonne, où Lustiger avait exercé comme aumônier des étudiants catholiques, des Juifs sont exclus d’organisations ! Ce « coup de la Sorbonne » n’est pas un incident marginal. C’est un signe profond que l’antisémitisme a pénétré le cœur de la vie intellectuelle française.
Lustiger l’aurait nommé pour ce qu’il est : un paganisme déguisé en morale dans le contexte d’un échec, d’un chaos politique. Il y aurait reconnu la même trahison qu’il redoutait, la « trahison locale » ressurgissant sous de nouveaux étendards.
Le silence des Églises – et de tous les autres
On pourrait réduire le problème actuel au silence ecclésial. Et certes, les Églises d’Europe sont souvent muettes, divisées, absorbées par leurs propres querelles identitaires. Mais la paralysie est plus vaste.
La génération qui avait écouté le père Lustiger – ses admirateurs, disciples, « fils spirituels » – vieillit, se tait, ou a inversé son héritage en un christianisme identitaire, fier, fermé sur un entre-soi sélectif. Les structures étatiques en France et en Europe hésitent, se fragmentent, se montrent parfois complices d’actions illégales contre les Juifs. Les protestations sont insuffisantes. Pendant ce temps, l’antisémitisme s’exprime de plus en plus fort, publiquement, avec une tolérance croissante.
Fractures dans les communautés juives
Le silence n’est pas seulement externe. Au sein des communautés juives de France et d’Europe, la fragmentation et les disputes aggravent la paralysie. La catastrophe du 7 octobre et ses suites n’ont pas entraîné l’unité, mais des désaccords plus forts, des rivalités organisationnelles et des réponses dispersées.
Un paradoxe plus profond sous-tend ces divisions. Les Juifs européens ne parviennent pas à trouver une voix commune sur la manière dont les valeurs juives elles-mêmes sont mises à l’épreuve par la conduite de la guerre à Gaza. Ce n’est pas un génocide, mais il est question de graves crimes de guerre, commis par un gouvernement politique précis. Beaucoup de Juifs se sentent déchirés entre la défense de l’existence d’Israël après le 7 octobre et la reconnaissance que la guerre est menée d’une manière qui viole la dignité humaine et la conscience éthique que le judaïsme a toujours proclamées.
C’est une fracture douloureuse. Pour certains, critiquer Israël est une trahison ; pour d’autres, se taire sur Gaza est insupportable. Le résultat est la paralysie. L’impossibilité de parler d’une seule voix est aggravée par le fait que l’antagonisme lui-même est religieux : le Hamas a déclaré la guerre non seulement à Israël mais aux Juifs en tant que tels, au judaïsme comme peuple et comme foi. Ce n’est pas seulement une affaire politique, mais une haine enracinée dans la religion.
Mgr Lustiger incarnait lui-même ces paradoxes. Il était le laïc français par excellence, et pourtant, il portait en lui une part du sens inébranlable de la destinée juive. Il aurait reconnu combien il est dangereux que les voix juives se fracturent précisément au moment où l’antisémitisme ressurgit avec une force nouvelle.
Une frayeur prophétique
Jean-Marie (Aron) Lustiger était-il rationnel dans sa frayeur ? Peut-être pas. Parfois, celle-ci paraissait irrationnelle, obsessionnelle. Ce qui semblait exagéré alors est aujourd’hui devenu évident.
Lustiger avait prévu que la crise de la foi de l’Europe ne déboucherait pas sur la neutralité mais sur la violence. Il avait prévu que le paganisme, une fois vaincu, reviendrait sous des formes plus subtiles, plus trompeuses. Il avait prévu que l’antisémitisme en France réapparaîtrait, non pas avec les mêmes slogans, mais sous la forme d’exclusions, d’expulsions, de dénis. Et il avait prévu – sans le nommer ainsi – que la désunion des communautés juives rendrait le danger plus aigu.
Le temps de la résistance
Après la mort de Lustiger en 2007, Le Pen le rejeta avec le cynisme qui le caractérisait, affirmant que ses accusations de paganisme « n’étaient en aucune manière fondées ». Le déni se poursuit aujourd’hui, dans des paroles plus douces et des réalités plus dures.
Que faire aujourd’hui de cette frayeur ? Il faut l’entendre. C’était le cri d’un homme qui aimait la France, l’Église et l’humanité, et qui refusa de mentir sur leurs fractures.
Nous sommes à nouveau dans un temps de résistance. Résister au paganisme déguisé en morale. Résister à l’exclusion déguisée en justice. Résister à l’indifférence – dans les Églises, dans les États et au sein même des communautés juives.
Lustiger est « hors champ » dans le paysage actuel – absent, incompris, parfois gênant. Mais sa frayeur prophétique est devenue notre réalité. Et dans cette réalité, le silence n’est plus une acceptable.
