Shlomo Hillel z »l (1923-2021)

L'ancien ministre Shlomo Hillel assistant à la conférence du parti travailliste marquant le 50e anniversaire du parti à Tel Aviv, le 24 avril 2018 (Crédit: Gili Yaari / FLASH90)
L'ancien ministre Shlomo Hillel assistant à la conférence du parti travailliste marquant le 50e anniversaire du parti à Tel Aviv, le 24 avril 2018 (Crédit: Gili Yaari / FLASH90)

On marque ces jours-ci les chlochim (30 jours) du décès de Shlomo Hillel, dont la vie entière a été marquée par un engagement total au service du sionisme et de l’Etat d’Israël, sans jamais se mettre en avant, sans demander aucun prix, aucune distinction, aucune reconnaissance, et sans hésiter aussi à prendre les risques personnels les plus fous, notamment comme jeune agent du Mossad chargé de l’immigration clandestine des Juifs dans plusieurs pays arabes, principalement l’Irak.

Ce natif de Bagdad, mort à près de 98 ans, aurait en effet pu ne pas dépasser la trentaine quand, à la fin des années ’40, il se retrouva dans sa ville natale, sous une fausse identité, à négocier avec avec le Premier ministre irakien Tawfiq al-Suweidi l’émigration vers Israël de la très ancienne communauté juive de ce pays. 120.000 Juifs irakiens « monteront » finalement en Israël entre 1950 et 1952 dans le cadre de l’ « Opération Ezra et Ne’hémia ».

Je ne retracerai pas ici sa passionnante biographie ; quelques instants de recherche sur « Google » et surtout la lecture de son captivant livre de souvenirs « Le souffle du Levant » (Hatier, 1989), vous diront tout sur cette personnalité hors normes qui écrivit des pages glorieuses au Mossad, fonda un kibboutz, fut Ambassadeur, député, ministre, président de la Knesset et président mondial du Keren Hayessod.

C’est au cours de mes années dans cette organisation que j’ai eu le privilège de passer de temps à autre de précieux moments avec lui. Outre de nombreuses conversations, trois jours de tournage sur les lieux les plus importants de son inlassable activité en Israël, en particulier, furent autant d’expériences inoubliables. Nous revînmes au cours de l’un d’entre eux dans la vallée de Yavnéel (Galilée), où Hillel fit atterrir en août 1947 deux avions d’immigrants illégaux d’Irak (opération Michaelberg).

C’était très longtemps après sa dernière visite sur les lieux. Shlomo Hillel avait une parfaite maîtrise de ses émotions, fruit sans doute de sa longue carrière clandestine, mais ce jour-là il ne nous cacha aucune d’entre elles, surtout quand nous rencontrâmes deux habitants de la région invités par un historien local que nous avions contacté.

Agés de 17 ans à l’époque et jeunes combattants du Palma’h, ils avaient eu pour mission d’assurer la sécurité de l’atterrissage, dans le cas d’une éventuelle intervention des Britanniques, qui finalement ne se produisit pas. Plus tard ce même jour, au club de Yavnéeel, une auguste grand’mère se présenta à lui comme une enfant de 5 ans amenée dans ce qui était encore le Mandat britannique par l’un de ces deux avions illégaux.

Hillel l’Irakien incarnait parfaitement « le rassemblement des exilés ». Un autre jour de tournage nous amena à l’ancien camp d’internement britannique d’Atlit, non loin de Haïfa, où étaient amenés les immigrants clandestins interceptés par la puissance mandataire d’alors. Nous trouvâmes aux archives de ce qui est devenu depuis le Musée de l’Immigration clandestine (« Ha’apala« ) la fiche d’une certaine Temima Rosner, Autrichienne de naissance. Cette immigrante clandestine devait devenir sa femme. Leur fils Ari allait épouser quelques décennies plus tard une immigrante d’Ethiopie.

Hillel avait au coeur cette mission historique qui est au coeur du sionisme, de fondre dans le creuset israélien, en un peuple nouveau et uni, les immigrants de dizaines de communautés juives et leurs descendants. Il abhorrait les divisions communautaires entre Juifs (sépharades/orientaux contre ashkenazes et réciproquement) et surtout ceux qui les entretiennent, les font sans arrêt renaître voire s’aggraver, car ils font sur ce thème vénéneux une fructueuse carrière politique, littéraire ou médiatique, et ils sont malheureusement nombreux en Israël.

Il avait une manière très british, un peu détachée, de raconter les anecdotes les plus savoureuses de ses missions secrètes. Le vote du 29 novembre 1947 à l’ONU sur le partage de la Palestine mandataire britannique, par exemple, le trouva seul à Beyrouth, sous une nième fausse identité. Prévenu en style télégraphique et sans détails par le Mossad de la nouvelle de ce vote historique, il fut réveillé le lendemain matin par le brouhaha d’une grande manifestation sous les fenêtres de sa chambre d’hôtel, au centre de la capitale libanaise.

Il comprit très vite que les milliers de manifestants protestaient contre le partage du territoire mandataire et la future naissance de l’Etat juif (le refus arabe empêcha la naissance de l’Etat arabe prévu par cette résolution). Il descendit alors de sa chambre, acheta les journaux au kiosque voisin, prit un café en les lisant et comprit l’importance historique de l’événement. C’est alors qu’il décida, pour ne pas se faire trop remarquer… d’intégrer purement et simplement ladite manifestation et selon son propre témoignage, se trouva criant avec la foule « La Palestine est notre terre et les Juifs sont nos chiens » (« Filastin biladna wa al-Yahoud kalabna« , en v.o.). Il n’avait pas eu froid aux yeux, une fois de plus, mais son témoignage est aussi très drôle, malgré le danger évident de la situation (vidéo pour les hébraïsants).

Shlomo Hillel n’était jamais satisfait. Dans son message pour les 100 ans du Keren Hayessod, enregistré alors qu’il avait 96 ans, (vidéo avec sous-titres en français), il insistera encore: « Ne vous satisfaites pas de ce que nous avons fait. Faites plus que nous« . Il s’en est allé, discrètement, comme il a vécu. Alors qu’aujourd’hui en Israël le ton au pouvoir est « Moi, moi et moi », il aura démontré qu’on peut faire l’Histoire sans gesticuler, s’autoglorifier à tout bout de champ, courir après chaque caméra et semer dans son camp politique (il fut un proche d’Itzhak Rabin) la haine de ses adversaires. « J’ai eu la chance d’être à la bonne place au bon moment », résuma-il simplement en 2006 sa vie exceptionnelle, dans une interview citée dans l’article du New York Times paru après son décès.

Que sa mémoire puisse nous inspirer et nous servir d’exemple.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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