Serge Michailhof, Afghanistan : autopsie d’un désastre (2001-2021)

Serge Michailhof, Afghanistan : autopsie d’un désastre (2001-2021). Quelle leçon pour le Sahel ? Le Débat, Gallimard.

Voici, enfin, une analyse minutieuse de la guerre en Afghanistan depuis l’invasion américaine, censée punir les auteurs des attentats du 11septembre. Avec une intention déclarée de l’auteur d’y découvrir des ingrédients pouvant nous prévenir de ce qui pourrait arriver aux fonces armées françaises dans le Sahel. En effet, depuis peu de mois, la junte militaire malienne se défie de la France qui a pourtant volé à son secours et de sa capitale, Bamako. L’analyse comparative est bien menée et solidement documentée, notamment en ce qui concerne les hésitations américaines face à un Pakistan dont le double jeun a été prouvé maintes fois, au vu et su des USA, de la CIA et du Département d’État…

Ce n’est pas le travail d’un simple journaliste mais d’un homme de terrain qui a maintes fois séjourné en Afghanistan et mené à bien de nombreuses missions confiées par des organismes internationaux. C’est une lecture captivante et instructive mais assez inquiétante pour l’avenir du contingent français au Sahel puisque le but de ce bel ouvrage est justement de voir s’il existe ou non des parallèles entre les deux opérations extérieures : allons nous dans le mur, en raison, justement de l’expansion démographique hors de contrôle et de la propagation de l’islamisme ?

Ce sont les deux inconnues dont tout le reste dépend. Chemin faisant, l’auteur montre aussi les différences et les dissemblances : un relief différent, des vallées encaissées, des réserves hydrauliques rares dans le pays afghan et surtout la frontière pakistanaise qui a permis aux services secrets (Isis, véritable État dans l’État) de mener leur lutte en faveur de leurs propres intérêts… Cette longue frontière impossible à surveiller de manière hermétique a permis de ravitailler les Talibans tout en échappant à la surveillance des Américains …

L’auteur montre aussi l’état d’impréparation de l’Amérique qui courait deux objectifs à la fois : la destruction d’Al-Qaida et de Ben Laden, d’une part, et l’invasion de l’Irak, d’autre part. En ce temps-là, trois hauts responsables étaient aux commandes, Georges Walker Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld. Dans un long chapitre qui constitue l’ossature du livre, l’auteur dénonce l’incurie de ces hauts dirigeants qui n’avaient pas prévu une administration digne de ce nom de l’Afghanistan, à l’instar de ce qui fut prévu pour les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, le Japon et l’Allemagne.

Mais en Irak, le proconsul Paul Bremer est allé encore plus loin dans l’erreur : d’un trait de plume il avait mis au chômage des millions d’Irakiens chassés de l’armée, de le police et de l’administration. Ce qui contribua à pousser tout ce petit monde dans les bras de Al-Qaïda… Et à déstabiliser l’Irak post Saddam Hussein pour de longues décennies.

Les Américains ne se sont que tardivement rendu compte de la nécessité vitale de garantir la sécurité et de doter le pays conquis d’institutions régaliennes comme la création d’une armée nationale, d’une police, d’une justice de proximité. Et quand ils ont compris qu’il fallait une armée afghane, le nombre des effectifs était énorme, impossible à intégrer à une ligne budgétaire. Le génial général Petraeus optait pour 600 000 hommes, ce qui eut nécessité un budget de dizaines de milliards de dollars. On finit par se mettre d’accord sur 350 000 hommes. Mais il y avait d’autres obstacles, notamment les menace sur les familles de ceux qui rejoindraient l’armée imposée par l’occupant…

Mais je trouve que l’auteur est trop sévère parfois avec les USA : tout en Afghanistan. était différent de ce qui avait cours en Euripe ou en Occident. Notamment le népotisme et la corruption. Et ce fait constitue un point commun avec ce qui se passe au Sahel. Les officiers généraux dans un certain nombre de cas détournent l’argent de l’armée à leur profit, limitent la distribution des munitions, acquirent des gilets pare-balles de mauvaise qualité, etc… Les USA, d’une part, la France, d’autre part, se trouvent confrontés à la corruption qui gangrène tous les corps constitués, à commencer par l’armée.

N’oublions pas la structure de la société afghane où vous retrouvez, avec dans la même famille, des membres de l’armée et des partisans des Talibans. Maintes fois, les Américains ont constaté que l’équipement militaire fourni à leurs supplétifs aboutissait chez les ennemis qu’ils voulaient défaire… Comment assainir la situation sécuritaire dans de telles conditions ? Le système tribal l’a toujours emporté sur l’organisation d’une société citoyenne, démocratique et laïque. D’où les échecs de bâtir une nation, un pays doté d’une administration centrale, hiérarchisée et rendant des comptes à une autorité.

Ce livre dont le niveau de synthèse et d’analyse dépasse et de très loin, les enquêtes journalistiques habituelles met l’accent sur l’aide massive qui s’est déversée sur l’Afghanistan de manière désordonnée et sans vérification préalable que le pays, et ses infrastructures, quand elles existaient, étaient capables d’en faire bon usage : une bonne partie de ces milliards de dollars fut saisie par les autorités en place et envoyés dans des valises à Dubayy aux fins de blanchiment…

Si l’on regarde de haut, on peut dire que la culture tribale n’est pas compatible avec le mode occidental de développement. Une phrase a retenu toute mon attention : il ne faut pas cloner la réalité occidentale et la transférer en Afghanistan ou en Afrique noire, en l’occurrence au Mali… Nos modèles occidentaux ne sont pas exportables dans de nombreux coins de ce vaste monde. L’esprit, la culture de l’Occident vont en s’amenuisant. C’est triste mais c’est ainsi.

Veillons à nous dépêtrer du marécage malien, avant qu’il ne soit trop tard.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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