« Sélection »

Les images hantent toujours ceux qui ont voulu les regarder. Le débarquement, dans la nuit des camps nazis, des survivants épuisés des trains de la mort. Leur rassemblement sous les hurlements, les coups, l’aveuglement, les aboiements. La double rangée d’hommes hagards et de femmes et enfants affolés. Et la « sélection ». Immédiate. Irrémédiable. La « sélection » de ceux qui allaient être tués. Tout de suite. De ceux destinés à survivre. Temporairement.

Cette culmination de l’inhumain a, pendant plusieurs décennies, si violemment retenti dans la conscience du monde qu’elle a provoqué le refoulement du mal en l’homme sous des cendres encore chaudes. Jusqu’à….

Jusqu’à ce que le réchauffement du virus du négationnisme, la renaissance et la confrontation de nationalismes, l’affrontement de plus en plus direct d’empires et d’idéologies, le vent de reconquêtes religieuses, ne fasse renaître la tendance quasi viscérale de la violence. Jusqu’à sa victoire irrésistible sur la tolérance.

Jonathan, dans sa solitude d’acteur temporaire de l’histoire, qui « tient sur ses genoux un livre repoussant / Qui mouille son doigt et tourne des images / Poisseuses de taches de sang » telle que décrite par Jean Cocteau, Jonathan se prit à explorer les effets de cette victoire.

Sur un plan général, pour commencer. L’univers politique, bien entendu. Parce qu’il tient, en permanence, de plus en plus, le haut du pavé médiatique. En ces temps de « saisons » télévisées, la saison Trumpézienne en est le héraut mondialisé. Saison où la glorification de la violence le dispute aux rebondissements des épisodes, à l’erratique des déclarations, au ridicule du personnage central et à la veulerie des personnalités environnantes. Sauf que ce péplum de cinéma s’avère relever du monde réel. Avec un cortège funèbre de destruction, morts et blessés. Provoquant un déséquilibre majeur, incontrôlé, de ce monde découvrant soudainement et tragiquement sa fragilité. Un univers politique qui, globalement, voit son pire régime à l’exception de tous les autres, la démocratie, vaciller sous les coups, l’équilibre entre les empires se rompre, l’organisation et la morale internationales devenir transparentes et inefficientes.

Renouveau de la violence qui se nourrit dans deux autres domaines adjacents. Celui du combat éternel entre guerre et paix.

Avec la très évidente et très inquiétante dérive vers les forces de la mort par rapport aux forces de la vie. Surinvestissement massif et quasi universel dans la technologie et le commerce de l’industrie des armements, aux dépends de la santé ou de l’éducation. Lancement et pérennisation de guerres régionales. Continuation de conflits locaux ou nationaux déclenchant des centaines de milliers de victimes civiles et militaires, des millions de personnes déplacées. Aux dépens des développements économiques et sociaux.

Avec la violence moins visible mais tout autant déterminante de l’invasion de l’intelligence artificielle. Magnifique aboutissement de l’intelligence humaine, mais qui porte en elle la potentialité de dépasser cette intelligence qui l’a conçue. Qui dés maintenant et plus encore dans les temps proches, porte en elle aussi la probabilité de faire disparaître un nombre important de métiers, de révolutionner des pans entiers des processus de production, services de distribution, de déséquilibrer la répartition du temps humain entre travail et loisir.

Jonathan ressentait agir à nouveau la terrible « sélection ». Celle de l’extrémisme, politique, militaro-industriel, technologique.

Sur le plan plus spécifique, qui le concernait plus directement. La « sélection », une nouvelle fois appliquée au peuple juif. A travers son expression la plus aveuglante, la plus offerte à l’éternelle vindicte qui le poursuivait. Israël. Un Etat focalisant l’attention par la dramaturgie de sa création, par la période héroïque de son enracinement en plein sein d’un milieu hostile. Un pays neuf générant d’abord l’admiration devant non seulement ses exploits militaires mais encore plus par le modèle de société qu’il offrait, par la dynamique de son développement, par sa créativité scientifique, technologique, culturelle. Faisant éclore à la vue de tous les principes de vie du Judaïsme en terme de pensée, d’ouverture, d’éthique. Une admiration générale qui allait, par déclins successifs, se ternir puis disparaître en grande partie, puis devenir antipathie, puis aversion, puis détestation. Un passage de « start-up nation » à « Etat paria ». Passage illustrant d’ailleurs la relative stabilité d’appréciation de la nation par rapport à la profonde condamnation du mode de gouvernance de l’Etat.

L’occasion offerte à la régénérescence de l’éternelle fixation anti juive a vite été trop belle pour ne pas l’exploiter. La pérennisation du conflit Israël/Palestine, la dérivée des étapes d’occupation de la Cisjordanie, le durcissement et les bavures inévitables dans ce type d’évènements, les étapes de guerres à Gaza suivant le désengagement israélien, la guerre du Liban ont constitué le humus de réapparition de la haine traditionnelle. Dans l’ignorance de fait, partie voulue, des bombardements d’obus pendant vingt années du Sud et du nord d’Israël, des périodes d’attentats et terrorismes sur des cibles civiles israéliennes. Une situation propre au dénigrement d’Israël qui, par un phénomène d’inversion obscène, a connu son paroxysme le 8 octobre 2023. Le lendemain du plus odieux massacre qu’a subi le pays avec l’invasion des barbares Hamas. Puisqu’à ce pogrom effectué sur le sol national, a succédé une vague, de nouveau universelle, d’antisémitisme, direct ou sous couvert d’antisionisme. Puis, comme s’il fallait en rajouter à l’oubli des temps de retenue de l’après Shoah, la guerre contre l’Iran et le Hezbollah d’une part, les exactions racistes dans les « territoires », les déchainements extrémistes religieux et népotistes d’un gouvernement autocratique ont porté à l’incandescence le rejet extérieur du pays et le malaise de la diaspora juive. Dans l’ignorance qu’Israël a défendu, seul, les principes d’existence de la civilisation occidentale contre le danger mortel que représentent les forces extrémistes et barbares de l’Islamisme.

Cette fois, Israël se dit Jonathan, livre contre la « sélection » de l’obscurantisme universel, la bataille oubliée de l’humanisme.

Difficile de se relever de ce double constat, se dit encore Jonathan. Sinon, qu’à cet attrait morbide pour la « sélection », la société civile peut opposer sa rage de vivre et Israël, sa vocation originelle à la défense et la culture de l’humanisme. A l’opposé des temps hitlérien, le monde n’est pas en situation de faiblesse et de dépendance.

Les jeunes générations sont en position d’affronter les défis, matériels et intellectuels. Elles disposent, elles, des voies et des forces que les Lumières ont tracées pour elles.

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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