Scènes sous le ciel, In memoriam Marie-Odile Faye

Marie-Odile et Jean-Pierre Faye avec Samuel J Keyser à Cerisy.
Marie-Odile et Jean-Pierre Faye avec Samuel J Keyser à Cerisy.

Léonore Bazinek est chercheuse associée à l’Université de Rouen et Marie-Odile Faye, née Demenge, épouse et mère respective des philosophes Jean-Pierre et Emmanuel Faye, décédée en mai 2021, une traductrice de Noam Chomsky.

Un de ces rares jours de visite chez Jean-Pierre et Marie-Odile Faye, elle me demandait de regarder par la fenêtre : ciel bleu, clair et traversé de traits blancs, de traînées de condensation. Elle m’expliquait toute la merveille qu’elles signifient pour elle ; vue de la fenêtre d’un appartement du dernier étage, ces traînées que je ne connaissais que comme marqueurs de pollution, prennent en effet un autre visage et, pollution ou pas, il est inutile de disputer l’interprétation esthétique qu’elle m’offrait.

C’était une conversation lente, posée et je n’ai gardé en mémoire que ce moment déclencheur qui donne alors le titre de ces souvenirs.

La nouvelle du décès de Mme Faye, certes pas une surprise inattendue vu son âge, a été un coup dur. J’ai assez rapidement décidé d’essayer de rédiger quelques souvenirs, car chaque rencontre m’a profondément encouragée. J’ai entrevu des options de vie possibles qu’il faut juste prendre et ne jamais perdre de vue. Ce qui est le plus incroyable c’est qu’il n’y avait à peu près rien de nouveau, juste une assurance de la réalité.

Comme, par exemple, ne pas s’interdire de voir la beauté effective des traînées de condensation qui, en effet, sont des marqueurs de pollution ! Mais quelle perspective est plus humaine, quelle perspective encourage plus à la vie ? Si on ne voit que le côté pollueur, on va certes s’engager dans la lutte écologique, mais pourquoi ? Juste pour combattre les pollueurs ?

Rappelons le début de ces quelques souvenirs, rédigés de mémoire. Printemps 2008, lors d’un séminaire à l’ENS Paris, rue d’Ulm concernant l’édition française du livre de Hans Blumenberg, La lisibilité du monde, je faisais la connaissance de Jean-Pierre Faye. On a commencé à discuter à la fin du séminaire et on a continué jusqu’à la bouche du métro, et cela malgré quelques femmes qui ont toutes essayé de m’éloigner, ce qui nous a énormément amusé ! Nietzsche surtout, mais beaucoup d’autres choses très importantes et ridicules. Il m’a donné sa carte et les années suivantes, jusqu’au confinement du printemps 2020, je suis alors venue de temps à autres chez eux. Un jour, je vais peut-être aussi écrire sur ces conversations, mais aujourd’hui, je me concentre sur celles avec Marie-Odile Faye. A chaque rencontre, elle m’a assurée qu’elle n’était pas philosophe, thèse qu’elle a falsifiée avec chaque phrase avant et après, contradiction performative – ou juste ironie…

Certes, si on prend quelqu’un comme moi qui ressemble plutôt à la caricature du philosophe établie par Heinrich Mann et qui est parfaitement capable de mettre deux chaussettes sur le même pied et chercher ensuite la deuxième … elle n’était pas philosophe en ce sens ! Une fois alors, on a regardé avec Jean-Pierre Faye un beau livre auquel il a contribué, en arabe. Elle allait passer un coup de fil hyper important. Tout en continuant de regarder le livre, j’entendais nolens volens cette conversation. Avec une fermeté incroyable, elle réfutait une personne qui voulait lui raconter des bêtises sur une situation autour d’un portail de sa maison.

Je ne sais pas exactement de quoi il s’agissait, mais il s’agissait d’organiser depuis Paris la réparation du portail d’une maison qui n’est pas à Paris et dont l’interlocuteur faisant n’importe quoi, elle devait l’instruire. J’ai été impressionnée et je me suis dite peu importe la situation, enfin les circonstances – il ne faut pas lâcher quand on a compris quelque chose. Elle n’est pas polie, mais elle n’est pas insultante non plus. Elle sait que l’autre se trompe et puis voilà. Attitude rare dans cette France avec sa fameuse politesse …

Il y avait beaucoup de situations mineures et plus courtes qui mettait à jour cette même fermeté et je l’avais moi-même expérimentée immédiatement lors d’une de mes premières visites. Comme je ne venais pas souvent, il a fallu quelques instants pour qu’elle se rappele de moi en échangeant quelques infos – comme sur ce séminaire, ou une conversation téléphonique car parfois, j’ai rappelé, notamment lors de l’« affaire CIPh » en 2013. Une fois alors, je suis venue et Jean-Pierre Faye était occupé. En attendant, elle a commencé à me poser des questions ; questions d’une justesse incroyable.

A part les soutenances, je n’avais pas eu de telles expériences. Un véritable interrogatoire. Il s’agissait de sonder la motivation de mes venues. Elle voulait tester qui j’étais. Juste une groupie qui vient pour rendre visite au célèbre poète ? Effectivement, une autre fois, il y avait encore un autre visiteur et il nous a montré le véritable « culte » que des groupies nord-africaines vouaient à Jean-Pierre Faye sur Internet.nOn s’est hyper bien amusé, avec Facebook et compagnie. Il y avait aussi ici plusieurs scènes mineures qui faisaient en sorte que cet interrogatoire n’avait rien de dérangeant – mais j’ai été très surprise et très contente, car elle m’a obligé à réfléchir vite et précis. Pourquoi alors je viens, elle l’a décliné en des petites questions que j’ai oubliées. Sa conclusion par contre, je ne l’ai pas oubliée et j‘espère que je ne l’oublierai jamais.

Elle m’a dit que ce qu’elle entend de moi de Baeumler et d’autres nazis, elle l’a entendu sur Heidegger et Schmitt de son mari et de son fils et pense que je suis vraiment sur ces mêmes traces. J’ai été épuisée et très contente et encore plus surprise. Je ne raconte pas les anecdotes biographiques qui soutenaient sa ferme décision de ne pas accepter la moindre haine de principe entre Allemands et Français tout en condamnant avec la même fermeté les nazis, les hitlériens et tout ce qui va dans ce sens.

Pour revenir au début, cette apparente dureté allait de pair avec une sensibilité étonnante et si j’avais le temps et le talent poétique, j’écrirais maintenant encore un paragraphe sur ce qu’elle relatait de sa petite-fille qui était sa joie suprême, un véritable miracle et je n’exagère pas, j’ai été à chaque fois de nouveau étonnée et touchée comme très rarement, lorsqu’elle a parlé de cette enfant. Une telle relation témoigne de possibilités humaines que l’on n’explore jamais assez.

Elle n’a pas non plus été philosophe en ce sens qu’elle aurait pu formaliser cette richesse ; ce travail est légué à nous, les « philosophes de profession » et je peux dire qu’elle m’a fourni bien des expériences qui font désormais partie de mon bagage intellectuel, que je prends entièrement en compte lorsque je travaille sur des textes à visée anthropologique.

Ne jamais montrer de faiblesse, même si on est de fait et évidemment dans une positon faible, attester la fermeté de sa volonté par rapport aux aspects de la réalité que l’on a clairement compris, contre toute volonté de pouvoir qui n’a d’autre fondement qu’une position de pouvoir, bref incarner les quelques vérités que l’on peut saisir, c‘est ce que j’ai retenu, c’est ce que je peux dire en condensant ces rencontres.

La tristesse reste, mais Marie-Odile Faye va continuer à vivre d’une certaine manière dans nos mémoires.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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