Sbeïtla en Tunisie s’enfonce dans la violence et l’émeute

Un membre des forces de sécurité tunisiennes tirant des gaz lacrymogènes alors que des manifestants descendent dans les rues de la ville tunisienne appauvrie de Sbeitla le 13 octobre 2020 après la mort d'un homme lorsque les autorités ont démoli un kiosque illégal où il dormait.
Le magasin de Sbeitla, dans la province centrale de Kasserine, a été démoli au petit matin sur ordre des autorités locales, ont indiqué à l'AFP des sources sécuritaires. Abderrazek Khachnaoui, le père du propriétaire de la boutique, a été tué dans l'opération, selon les mêmes sources et son fils.

MOHAMED ZARROUKI / AFP
Un membre des forces de sécurité tunisiennes tirant des gaz lacrymogènes alors que des manifestants descendent dans les rues de la ville tunisienne appauvrie de Sbeitla le 13 octobre 2020 après la mort d'un homme lorsque les autorités ont démoli un kiosque illégal où il dormait. Le magasin de Sbeitla, dans la province centrale de Kasserine, a été démoli au petit matin sur ordre des autorités locales, ont indiqué à l'AFP des sources sécuritaires. Abderrazek Khachnaoui, le père du propriétaire de la boutique, a été tué dans l'opération, selon les mêmes sources et son fils. MOHAMED ZARROUKI / AFP

Les ingrédients pour une nouvelle révolution du jasmin, que les Tunisiens préfèrent appeler  «révolution de la dignité», sont en place en Tunisie. À l’époque, les troubles avaient débuté le 17 décembre 2010, après l’immolation par le feu d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes à Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi, dont la marchandise avait été confisquée par les autorités.

Aujourd’hui à Sbeïtla dans le quartier Essourour, Abderrazak Khachnaoui, 52 ans, avait décidé de passer la nuit dans le kiosque à cigarettes de son fils, construit illégalement, pour empêcher sa destruction. Mal lui en a pris car il est mort sous les décombres alors qu’un bulldozer de la police a aplati la structure en l’écrasant sous les décombres.

L’accident, s’est produit lors de l’exécution d’une ordonnance locale visant à supprimer les stands de vente illégaux dans les rues. Cela a entrainé des manifestations violemment réprimées par les forces de l’ordre qui ont dû faire usage de gaz lacrymogènes. Le gouvernement a alors décidé de déployer l’armée, à la demande des autorités locales, pour «protéger les entreprises et les organismes publics vitaux».

Mais pour calmer les manifestants et mettre fin aux troubles, le gouvernement a tranché dans le vif en limogeant le gouverneur de Kasserine, Mohamed Chamsa, le chef de la sécurité nationale de l’arrondissement et le chef de la police de Sbeïtla. Il a mandaté le ministre de l’Intérieur, Taoufik Charfeddine, et le ministre des Affaires locales, Mustapha Aroui, d’ouvrir une enquête pour déterminer les origines de l’incident.

Mohamed Tahar Khadhraoui, fondateur et président de l’association Amal, a donné sa version des faits : «L’équipe de la municipalité est partie puis est revenue à 4 h du matin pour procéder à la destruction du kiosque, sans s’apercevoir que le sexagénaire dormait à l’intérieur».  Les autorités ont répondu que la victime est responsable car «initialement, la destruction du kiosque devait avoir lieu à minuit, mais la victime, employé de la municipalité et père du propriétaire, a alerté sa famille, qui est venue à la rescousse pour l’aider à entraver cette opération».

Marouane Khachnaoui, le fils de la victime, a accusé le maire et le délégué de Sbeïtla d’avoir été au courant de l’édification du kiosque. Selon lui, ils avaient même aidé à le construire. Il a ajouté que sa famille n’a jamais été informée de la décision de démolition.

Le juge d’instruction près le Tribunal de première instance de Kasserine a ordonné de placer en garde à vue le chef du poste de police municipale à Sbeïtla après son interrogatoire sur la mort du citoyen, suite à la démolition de son kiosque à journaux non autorisé. Selon le porte-parole de cette juridiction Riadh Nouioui, une enquête a été ouverte pour «meurtre prémédité».

C’est toujours dans les villes de misère que la grogne est la plus intense. Il suffit d’une étincelle pour que toute population s’empare de la mort d’un citoyen pour contester les autorités et manifester contre la situation économique dramatique de la Tunisie qui, au lieu de s’ouvrir au monde, préfère s’enfermer dans ses convictions politiques périmées.

La croissance économique de la Tunisie a connu, au cours du premier trimestre de l’année 2020, une régression de 1,7%, en glissement annuel, et 2% en comparaison avec le dernier trimestre de 2019, selon les données de la Banque Centrale de Tunisie (BCT).

Le fléchissement de l’activité a touché tous les secteurs en dehors de celui de l’agriculture et de la pêche qui a connu une forte reprise, en rapport avec la récolte record d’olives à huile. Les prévisions de croissance pour l’ensemble de l’année 2020 devraient afficher une contraction de plus de 4% contre une croissance de 1% en 2019.

La conjoncture économique a été caractérisée par une interruption de l’activité, depuis la mi-mars 2020, dans la plupart des secteurs économiques sous l’effet des mesures de confinement global à l’échelle nationale et de la crise sanitaire dans le monde et son impact économique.

Selon la BCT le repli important accusé  par l’activité économique «a touché, particulièrement, les secteurs destinés à l’exportation, notamment, les industries des textiles, habillement, cuirs et chaussures et les industries mécaniques et électriques, ainsi que le tourisme et le transport, en plus des secteurs orientés vers la demande intérieure».

Les autorités locales ont manqué de bon sens et d’anticipation en voulant appliquer la loi à la lettre, dans une situation économique dramatique, et sans tenir compte d’un passé récent. La destruction d’un kiosque à cigarettes pouvait attendre des jours meilleurs. Elle risque de mettre le feu aux poudres comme en 2011.

Le président tunisien Kais Saïed, qui a condamné la normalisation des relations entre les Émirats et Israël, ferait mieux de se pencher sur ses problèmes internes avant de chercher à donner des leçons aux pays arabes.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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