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Savoir lire entre les lignes ennemies

Le drapeau national de l'Iran flotte devant le bâtiment de l'Agence internationale de l'énergie atomique, AIEA, à Vienne, en Autriche, le vendredi 17 décembre 2021. (AP Photo/Michael Gruber)
Le drapeau national de l'Iran flotte devant le bâtiment de l'Agence internationale de l'énergie atomique, AIEA, à Vienne, en Autriche, le vendredi 17 décembre 2021. (AP Photo/Michael Gruber)

Que nous préparent les États-Unis sur le nucléaire iranien ?

La déroute américaine de l’été dernier en Afghanistan n’est plus en tête des préoccupations internationales. Et pourtant, à l’époque, même les commentateurs les plus favorables au Président américain Joe Biden nouvellement élu, ne cachaient pas leur désarroi face à cette humiliation. Pour ma part, je posais l’hypothèse que la fuite américaine de l’Afghanistan était favorable aux intérêts iraniens et résultait peut-être d’un échange de procédés [1]. Quatre mois plus tard, tout semble oublié : c’est un peu comme si le monde l’avait accepté : les États-Unis ne craignent plus le ridicule.

Il suffit d’avoir suivi les « rencontres » du 7ème round de négociation qui se sont tenues à Vienne du 29 novembre au 17 décembre derniers pour s’en convaincre. Ces négociations font suite à la main tendue par Joe Biden en février 2021, pour ranimer le JCPoA-Joint Comprehensive Plan of Action[2]. Cette main est, à ce jour, toujours encore en l’air, attendant que la République Islamique d’Iran à qui elle était destinée, veuille bien la saisir. Des pourparlers à Vienne ont eu lieu au printemps 2021, sans aucun résultat. Ils ont été interrompus à l’initiative de l’Iran, prétextant les élections à venir puis l’intronisation du nouveau gouvernement de Ebrahim Raïssi. Ce n’est qu’après 4 mois d’exercice de ce nouveau gouvernement que l’Iran a accepté de revenir à Vienne, tout en prenant soin de toujours bien contourner la main tendue de Joe Biden qui attend toujours encore en l’air. En effet, et même si certains prétendent que des contacts directs ont eu lieu entre des Américains et des Iraniens, ces derniers affirment toujours officiellement que les représentants du Grand Satan resteront punis et n’auront pas le droit de rentrer dans la pièce où se tiennent les négociations. Pendant combien de temps Joe Biden aura-t-il assez de force pour tenir en l’air sa main âgée de 79 ans ? Il est vrai que les Européens, dans un geste de nature biblique, s’efforcent de la soutenir autant que possible, espérant par-là recueillir la mansuétude des Iraniens. Mais rien n’y fait : jusqu’à présent, aucun iranien à Vienne n’a semble-t-il serré de main américaine respectant la directive du Guide Suprême Ali Khamenei.

Mais ce n’est pas tout. Dans la soirée du 17 décembre 2021, quelques heures après la conclusion de ce 7ème round de négociation, un haut responsable du Département d’État américain resté anonyme, affirmait sans rire que si l’Iran continuait d’accélérer son développement nucléaire tout en trainant des pieds à la table diplomatique, cela serait « profondément regrettable pour tout le monde »[3]. Il est à noter que le feed Twitter de Robert Malley, Envoyé spécial pour l’Iran dépendant directement du Secrétaire d’État Antony Blinken, est resté étrangement muet durant ces négociations.

Nous en sommes donc là : la République Islamique d’Iran, qui menace toujours et encore Israël de destruction, l’Europe et l’Amérique d’agressions, qui affirme ouvertement enrichir de l’uranium dans des quantités telles qu’elles ne peuvent servir qu’à fabriquer une bombe nucléaire, le tout en trainant des pieds à l’échelle diplomatique, cela est qualifié par les États-Unis de « profondément regrettable pour tout le monde » ? Si ce n’était pas tragique, on pourrait soupçonner que ce haut responsable américain a confondu ses fiches avec celles réservées pour s’excuser auprès de sa grand-mère de ne pas pouvoir lui rendre visite pour le réveillon de Noël. Mais non, on ne peut le soupçonner, parce que cela est réellement tragique. La première puissance du monde laisse l’Iran la mener par le bout du nez : « On vient à telle date, soyez là ! ». « Toi, tu peux rentrer dans la salle, toi aussi, mais non, pas toi. D’ailleurs je ne te parle pas ». « Rentrez-chez vous pour demander à vos parents ce qu’ils pensent de notre proposition, et revenez vite, nous vous attendons ici » [4]. « C’est fini, tout le monde peut rentrer chez soi ». En parangon de l’esprit occidental qui ne parvient pas à imaginer des modes de pensées différents du sien, les États-Unis estiment que ces comportements ne sont que des caprices, alors qu’il s’agit en fait de réelles victoires aux yeux de l’Iran.

Alors oui, ce vendredi soir 17 décembre, avant toute question de la presse, ce haut responsable du Département d’État, avait une chose à dire en tout premier lieu : nous en sommes là à cause de Trump[5]. Et, en complément, un peu plus loin, l’unique référence à Israël portait sur le fait qu’il y régnait un débat sur « l’erreur terrible » qui avait été faite en 2018, c’est-à-dire au moment où Israël avait poussé les États-Unis à sortir du JCPoA. Le haut responsable conclut en disant que « nous devrions tirer les leçons de cette erreur dans la manière dont nous agissons aujourd’hui » [6]. Ces quelques paroles, fondamentales, peuvent être interprétées de deux manières. Soit, cela veut dire qu’il ne faut pas répéter le manque de confiance dont les États-Unis ont fait preuve en 2018 quant au respect par l’Iran du JCPoA. Soit, qu’il ne faut plus se laisser influencer par Israël. La pression incessante qu’exerce aujourd’hui Israël sur les États-Unis, pression destinée à montrer le danger de la situation actuelle, ne recueillerait plus la même attention qu’il y a quelques mois, ou même quelques semaines. Je penche malheureusement pour cette deuxième solution, même si c’est la plus inquiétante, pour les raisons suivantes.

A la question de ce qui se passerait si aucun accord n’était trouvé, le haut responsable du Département d’État ne tient plus le discours auquel nous avons été habitués : « toutes les options sont sur la table » (c’est-à-dire l’option militaire), ou bien « nous saurons faire entendre notre position y compris par la force ». Non, la réponse des États-Unis si la voie diplomatique ne fonctionne pas est… encore la diplomatie au mieux, la fatalité au pire : « la voie d’une crise, une crise de non-prolifération que l’Iran aura causée et qui mènera à encore plus de pression diplomatique, encore plus d’isolement économique, l’incapacité de certains pays à s’engager avec l’Iran comme celui-ci le souhaiterait, (…), une menace pour la paix internationale et la sécurité »[7].

Clairement, cela veut dire que, si le JCPoA n’est pas renouvelé, les États-Unis s’en détourneront et laisseront faire les choses comme s’ils disaient : « Il se passera ce qu’il se passera, mais sans nous. » Pour ceux qui ne seraient pas convaincus, voyons ce que Ned Price, porte-parole du Département d’État répondait le 20 décembre 2021 lorsqu’on lui demandait ce qu’il se passerait si l’Iran continuait à trainer les pieds : « …nous jugerons si le JCPoA reste dans nos intérêts »[8]. Cela rappelle exactement les termes de Joe Biden justifiant son retrait précipité d’Afghanistan. « Ce n’est plus dans nos intérêts de rester en Afghanistan ». Les intérêts américains sont devenus le moteur de la politique étrangère américaine, même si elle est ridicule.

Alors, oui, Joe Biden a promis que l’Iran n’aurait jamais la bombe nucléaire, mais que vaut cette promesse ? Dans moins de 3 ans, il ne sera plus en plus en fonction si, comme cela est probable, il n’entame pas de 2ème mandat à l’âge de 82 ans. De plus, il semble mettre des bâtons dans les roues d’Israël en refusant ouvertement la fourniture accélérée d’avions ravitailleurs en vol[9] qui seraient nécessaires à une opération militaire en Iran. Enfin, alors que le retour intégral au JCPoA de 2015 est la panacée selon l’administration américaine, celle-ci semble oublier que le JCPoA a une date limite de validité, au-delà de laquelle l’Iran est complètement libre en termes d’armement nucléaire. Cette date est, au mieux, 2031, soit 15 ans après l’entrée en vigueur initiale du JCPoA. Même dans le cas illusoire où le retour intégral au JCPoA se faisait, comment Joe Biden, qui aura alors 89 ans et assurément plus aucune fonction officielle, compte-t-il tenir sa promesse ? D’autant que sa main tendue sera sans doute toujours en l’air…

A ce stade, savoir lire entre les lignes ennemies est fondamental, comme le montre la position officielle israélienne d’empêcher toute activité offensive à son égard, d’inspiration iranienne au-delà de ses frontières. Mais savoir lire entre les lignes amies l’est également. Si les États-Unis ne trouvent plus leur intérêt en Afghanistan ou dans le nucléaire iranien, Israël doit savoir en tenir compte. Une chose est sûre, les Américains seront toujours intéressés par la construction de logements dans un quartier de Jérusalem, par la nécessité de disposer à Jérusalem d’un consulat spécifique pour la population arabe, ou par des actes de violence isolés commis par des jeunes Juifs dans un océan de violence arabe. La question est : est-ce que Israël sera toujours intéressé par les États-Unis ?

[1] Déroute occidentale en Afghanistan, victoire pour l’Iran ? 30 août 2021
[2] En français, le PAGC-Plan d’Action Global Commun ou « Accord sur le nucléaire iranien » qui avait été conclu en juillet 2015 par les États-Unis, la Chine, la Russie, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne d’une part, l’Iran d’autre part. En mai 2018, Donald Trump avait sorti les États-Unis de cet accord.
[3] https://www.state.gov/senior-state-department-official-on-the-jcpoa-talks-in-vienna/

[4] A la fin de la première session de ce 7ème round, Javan, organe de presse des Gardiens de la Révolution, affirmait que les pays occidentaux devaient rentrer dans leurs capitales pour consultation. Voir https://www.iranintl.com/en/20211204736536

[5] Idem 3.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] https://www.state.gov/briefings/department-press-briefing-december-20-2021/#post-302192-Iran

[9] https://www.i24news.tv/fr/actu/international/1639380895-les-americains-refusent-a-israel-la-livraison-anticipee-d-avions-ravitailleurs

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien en 2008. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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