Sartre, d’Annie Cohen-Solal

Quel monument ! Tout ce que vous aimeriez savoir sur Sartre, ses jeunes années, sa vie familiale, sa vie privée, son entrée à l’Ecole Normale Supérieure, et même avant, ses séjours dans des villes de province, le remariage de sa mère avec un autre polytechnicien, camarade de promotion d’un père qu’il n’a jamais connu puisqu’il n’avait pas encore deux ans lors de sa disparition, oui, tout cela, bien présenté et solidement argumenté, vous le trouverez dans le livre de Madame Annie Cohen-Solal qui ne cache pas (et elle a bien raison) son empathie profonde avec l’objet de sa belle étude.

J’ai rarement lu la biographie d’un grand philosophe avec autant de plaisir. Mais bienveillance ne veut pas dire parti pris ; nous avons affaire à une bonne philosophe doublée d’une fine psychologue. On pense alors un peu à la thèse de W. Dilthey sur l’événement vécu et la littérature (Das Erlebnis und die Literatur).

Ce livre immense (près de mille pages avec préface, notes et bibliographie, sans omettre l’index) s’ouvre sur un inédit datant de 1956 et qui semble être le premier contact épistolaire entre l’auteur, jeune khâgneuse à l’époque, en 1956 : Sartre, déjà célèbre en France et en Europe, répond avec bienveillance aux interrogations de celle qu’il appelle qu’il appelle maintes fois dans sa lettre : Mademoiselle…

Je voudrais d’emblée revenir sur l’approche de la praxis philosophique de Sartre, une phrase qui résume bien le sens du développement de son œuvre et sa conception générale : il faut un lien, une relation entre l’engagement politique et la spéculation philosophique. C’est un très beau principe, d’une blancheur éclatante et immaculée, mais qui n’a pas de main, pas d’emprise sur notre monde.

Je sais que c’est le fondement de la philosophie politique, depuis Platon jusqu’à nos jours en passant par Hegel, véritable poids lourd dans ce domaine… On se souvient de la phrase, que je cite en substance, le ver de la domination de l’Autre se niche dans les replis les plus intimes de toute âme humaine.

Sartre, comme tant d’autres, s’est donc trompé mais cela n’enlève rien à la qualité et à la profondeur de son œuvre. Madame Cohen-Solal ne fait pas preuve de cécité volontaire, son adhésion à l’œuvre de son auteur est grande mais, comme disait Renan, elle ne sacrifie pas la critique à l’amitié.

Ici, pas de connivence : l’auteur s’en réfère maintes fois à l’ouvrage autobiographique de Sartre Les mots que je lus jadis sans vraiment le comprendre car j’étais en classe terminale. Mais certains détails m’ont marqué, notamment l’expression sartrienne (truqué jusqu’à l’os) et la taie sur l’œil…

J’ai particulièrement retenu les passages où Madame Cohen-Solal analyse finement la manière dont Sartre parlera à l’âge mûr de son enfance et de son adolescence, et aussi de la relation exclusiviste à sa mère, relation mise à mal par l’intrusion du second mari qui pensait bien faire en imposant à son élève contraint et forcé des cours privés en mathématiques.

Que voulez-vous, un polytechnicien cela ne se refait pas… Mais l’enfant résiste bien et développe une quantité suffisante de résistance pour ne pas subir de traumatisme profond. On le voit quand il intègre l’ENS où il va dominer ses petits camarades du haut de sa petite taille. Il fait aussi quelques rencontres de cothurnes qui vont le marquer durablement. Principalement Nizan et Aron. C’est le second cas qui m’a le plus intrigué.

Aron est médusé face à une mécanique intellectuelle qui fonctionne à une vitesse fantastique. Sartre, dit-il, lui soumettait toutes ses idées (et Dieu sait qu’il en avait sans cesse), à charge pour Aron de les discuter, un peu comme un couple d’étudiants du talmud : l’un soumet une difficulté (kouchya) que son compagnon doit résoudre (térouts)…

Non sans candeur, Aron avoue qu’il dut se contenter de ce second rôle pour la simple raison qu’il ne disposait pas d’autant d’idées que son petit camarade. Je vous recommande la lecture attentive de la page 127 où Madame Cohen-Solal oppose les deux jeunes gens sans faire de ces oppositions, somme toute fructueuses, des antagonismes. Elle relate leurs retrouvailles, quand Aron chuchote à Sartre, devenu aveugle, cette fameuse adresse : mon petit camarade, qui résumait, à elle seule, toute leur amitié de jeunes normaliens, partageant la même chambre.

Plus tard, Aron dira qu’il acceptait Sartre tel qu’il était, avec ses injures, ses insultes, ses propos outranciers, bref tout l’aspect peu reluisant d’un Sartre, adepte d’une lutte sans merci des classes.

En 1924 à peu près, l’ENS n’avait rien d’un hôtel cinq étoiles ; la description qui se lit sous la plume d’un témoin direct est sidérante : propreté douteuse, dortoirs infects, réfectoire sale, et le reste à l’avenant. Et apparemment, les élèves ne s’en plaignaient pas vraiment tant ils avaient de livres à lire et de matières à étudier. Madame Cohen-Solal parle de près de trois cents ouvrages lus ou parcourus par Sartre en une seule année.

Arrive enfin le concours et à la surprise générale, alors qu’Aron est reçu premier, Sartre qui a voulu jouer les esprits forts et originaux, mordit la poussière. L’année suivante, il fut reçu premier à son tour, suivi de près par une toute jeune femme, de trois ans sa cadette, une certaine Simonne de Beauvoir, dite le castor (car beaver, en anglais, veut justement dire le castor.). La relation durera cinquante et un ans, avec des hauts et des bas.

En 1931, ayant effectué son service militaire, Sartre projette de passer une année d’études et de découverte à Tokyo et c’est au Havre qu’on l’envoie enseigner la philosophie au lycée François Ier , géré comme une caserne par Messieurs le Proviseur et le Censeur. Imaginez ce que pouvait être la vie au Havre pour un jeune philosophe brillantissime… Il est vrai que sa dulcinée Simonne avait hérité d’un même exil à Rouen où Sartre s’empressait d’aller la rejoindre tous les mercredis, une fois ses cours terminés.

Madame Cohen-Solal résume le premier discours, tenu lors de la distribution des prix, privilège échu à Sartre, en sa qualité de plus jeune membre du corps professoral… Sans même mentionner les adresses réservées aux notabilités présentes, le jeune philosophe choque son auditoire en se livrant à une sorte d’apologie du cinéma !! Dans les rangs serrés des collègues mais aussi parmi les parents d’élèves, on s’attendait à autre chose…

Mais pendant les cinq années que durera son exil havrais, Sartre fera connaissance avec cette France moisie, repliée sur elle-même, engoncée dans ses traditions pires qu’hexagonales, tout simplement provinciales.

Entretemps, le camarade Raymond Aron était revenu tout feu tout flamme de son si fructueux séjour en Allemagne où il avait vu de très près ce que philosopher pouvait signifier. Il aura aussi vu les premiers mouvements de l’idéologie national-socialiste.  Sartre effectuera peu de temps après le même périple à Berlin.

En plus des différentes marques de bière et de la lourde gastronomie germanique, il découvrira les écrits d’Edmund Husserl et de ses études en matière de phénoménologie. Cela, il le devait à Aron qui lui avait parlé de ce système de pensée et qui avait assuré son remplacement au lycée du Havre. A Paris, l’auteur des Mots avait acheté le livre de Levinas sur un aspect de la question (L’intution…) Curieusement, Sartre ne découvrira la pensée de Martin Heidegger que plus tard et en parallèle avec celle de Husserl, pour ainsi dire.

Ce détour par Berlin me rappelle les propos un peu flatteurs que Renan avait consacrés au tout puissant Victor Cousin, président du jury d’agrégation de philosophie, selon lequel l’esprit français avait presque toujours besoin d’être fécondé par le génie allemand… Plus tard, Heidegger se permettra même de faire une remarque peu amène, allant dans le même sens : En substance il dira que chaque fois qu’un Français se met à philosopher, il est contraint de s’exprimer en allemand !

Nul doute que cette année berlinoise aura été décisive pour l’évolution du jeune philosophe dont la vie privée commence à connaître quelques déboires et complications, même si le contrat scellé avec celle que tous nomment le castor permet quelques écarts.

A mes yeux, ces incartades ne comptent pas vraiment, ce qui, par contre, me sidère, c’est l’impact que ces amourettes malheureuses eurent sur un si grand philosophe… De simples petites jeunes filles le placent dans état d’extrême fébrilité, suivi de crises assez durables. Peut on parler des succès de Sartre auprès des femmes ?

Difficile ! On nous le décrit comme un petit homme grassouillet, myope avec des lunettes qui lui mangent le visage, en cours d’enchauvissement (le mot est de lui) qui se lamente sur ses premiers cheveux qui blanchissent ou, pire encore, qui tombent. Mais il y eut pire au cours de ces années trente : en plus de ses échecs sentimentaux, Sartre connaît, coup sur coup, deux refus d’être édité par Gallimard, même si bien plus tard, quand il aura acquis une renommée mondiale, il signera un contrat d’exclusivité avec la prestigieuse maison d’édition pour tous ses inédits…

Certains rejets se laissent défendre mais d’autres s’expliquent par des coteries  ou de simples jalousies… Quelle belle revanche.

(A SUIVRE)

 

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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