Younes Oumoulay
Enjeux régionaux | Dialogue interculturel

Sans dialogue, pas de vivre-ensemble

Photographie de groupe, L’union des différences : un moment saisi sur la pelouse du stade Edmond Machtens, au cœur du RWDM, à Molenbeek-Saint-Jean. © Gilles Njaheut
Photographie de groupe, L’union des différences : un moment saisi sur la pelouse du stade Edmond Machtens, au cœur du RWDM, à Molenbeek-Saint-Jean. © Gilles Njaheut

À force d’invoquer le “vivre-ensemble”, on finit parfois par vider l’expression de sa portée. Comme s’il suffisait de la répéter pour résoudre les tensions qu’elle désigne. Or rien ne tient ensemble spontanément. Les sociétés se construisent dans des équilibres fragiles, des apprentissages, des ajustements — et surtout dans la capacité à organiser le dialogue.

C’est précisément ce que donne à voir « La carte n’est pas le territoire », présentée au JAM Hotel, dans l’ancienne caserne Leopoldkazerne. L’exposition ne juxtapose pas des œuvres : elle construit un parcours autour d’une question devenue centrale — comment fabriquer du commun dans des sociétés traversées par les crispations identitaires ?

Prolongeant un mouvement né à Bruxelles, dans l’espace public, elle affirme dès l’entrée une idée simple : l’identité n’est jamais fixe. Elle se transforme au contact des autres, des lieux, des circulations.

La fatigue du discours sur la diversité

Le mot est devenu omniprésent. Institutions, marques, discours politiques. La  diversité est célébrée partout, souvent sans être réellement pensée.

Car la pluralité ne produit rien par elle-même. Elle peut ouvrir des espaces comme accentuer les fractures. Tout dépend des cadres qui permettent la rencontre, l’échange, la traduction entre les expériences.

On valorise les différences, mais plus rarement les conditions qui rendent leur coexistence réellement vivable.

Un parcours construit comme une mise en relation

Le parcours de l’exposition prend précisément cette question au sérieux. La montée dans les étages crée une tension progressive entre les matières, les références et les gestes. Avant même le discours, quelque chose se joue dans le regard.

Le vêtement apparaît alors comme un premier langage. Il ne couvre pas seulement le corps : il raconte une trajectoire, une appartenance, une circulation. Entre artisanat marocain, broderies indiennes et lignes contemporaines, il devient un espace de passage entre plusieurs mondes.

Les objets prolongent cette logique de transformation. Ainsi, le canapé iconique du designer italien Carlo Scarpa, revisité à Bruxelles par LEDA41, dialogue avec la sfifa marocaine et le lin Libeco de Belgique dans une composition où les références cessent d’être figées. Ici, rien ne relève du simple assemblage : chaque élément se transforme au contact de l’autre pour produire une forme nouvelle.

Ce que les cultures fabriquent ensemble

Derrière les tensions contemporaines persiste souvent une même fiction : celle d’identités closes sur elles-mêmes. L’histoire culturelle raconte pourtant l’inverse. Les formes circulent, se déplacent, se transforment continuellement.

Le travail d’Éric Van Hove en donne une traduction concrète avec Mahjouba. Une moto industrielle y est entièrement reconstruite par des artisans marocains.

Le geste est radical dans sa simplicité : réintroduire la main, le temps et le savoir-faire dans un objet pensé pour l’anonymat industriel. La mécanique cesse alors d’apparaître comme un système fermé. Elle devient le lieu d’une fabrication collective, où artisanat et industrie produisent ensemble une autre forme de récit.

Œuvre d’Éric van Hove (Mahjouba) : son travail déconstruit l’industrie pour la réinventer par le geste artisanal, transformant la mécanique en un récit collectif et solidaire. © Mohamed Amine Dadda

Le vivre-ensemble comme pratique exigeante

Ce que l’exposition rend visible, c’est que le vivre-ensemble n’a rien d’évident. Il suppose des cadres, des médiations, une capacité à accepter le déplacement. Et surtout, du temps. Là où tout pousse à l’immédiateté, dialoguer implique de ralentir — écouter, ajuster, nuancer.

Les images qui jalonnent le parcours — visages, scènes collectives — rappellent que cette construction est d’abord concrète. Elle passe par des corps, des trajectoires, des présences.

Réhabiliter la matière et le geste

La matière occupe une place centrale tout au long du parcours. Textiles, broderies, sfifa marocaine, techniques venues d’Inde ou d’Europe : loin d’un artisanat figé dans la tradition, l’exposition montre des pratiques en mouvement, capables d’absorber des influences multiples sans perdre leur singularité.

La main devient ici un point de contact. Non comme nostalgie du passé, mais comme manière de réintroduire de la relation dans des objets et des espaces souvent standardisés.

Une exposition comme espace politique discret

Sans jamais adopter le ton du manifeste, l’exposition porte une dimension politique discrète. Non par le slogan, mais par la manière dont elle organise les relations entre les œuvres, les gestes et les héritages.

Portée par Mohammed-Amine Dadda, figure montante de la scène culturelle marocaine, et Siré Kaba, avec une scénographie de Salsabil Benbarek, l’exposition construit un espace où les différences ne sont ni effacées ni figées, mais mises en travail.

Même l’hospitalité y change de sens : le lieu ne se contente plus d’accueillir, il devient un espace où se fabriquent des relations.

Faire société malgré les fractures

Si l’exposition résonne autant aujourd’hui, c’est qu’elle rejoint une inquiétude plus large : celle de sociétés qui doutent de leur capacité à tenir ensemble sans se refermer sur elles-mêmes.

Face à cela, deux réponses dominent souvent — le repli ou le déni. « La carte n’est pas le territoire » explore une autre voie, plus fragile mais aussi plus exigeante : celle d’un dialogue concret, imparfait, toujours en construction.

Reste alors une question ouverte : comment continuer à faire société sans réduire les différences au silence — ni les transformer en frontières ?

à propos de l'auteur
Issu d’un parcours d’excellence dans des écoles de commerce de renom, Younes s’intéresse aux dynamiques du monde méditerranéen et aux transformations du monde arabe. Il s’intéresse particulièrement aux dimensions politiques, culturelles et sociales de ces espaces. Engagé dans la société civile, il oeuvre pour le dialogue interculturel et le renforcement des passerelles entre les diasporas en France.
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