Sainteté et sainteté

Jérusalem - Pixabay
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La notion de sainteté dans le judaïsme (et la culture juive) ne correspond pas à celle du monde occidental imprégné de culture chrétienne. Il y a comme un malentendu qui peut favoriser des tensions, voire même un antisémitisme déclaré, implicite ou latent. Comment comprendre et essayer de réparer ce malentendu ?

Selon l’Eglise Catholique, « la sainteté caractérise en premier la nature de Dieu et par extension l’état de vie de ceux qui par leur exemple et leur union au Christ sont des modèles pour les autres. La sainteté c’est l’union au Christ à laquelle tous les baptisés sont appelés. C’est la charité vécue pleinement, c’est-à-dire l’amour de Dieu par-dessus toute chose et l’amour du prochain. »

Selon Wikipedia, dans le judaïsme, seul Dieu est saint. L’équivalent de l’homme « saint » des autres religions est le « juste », le tsadik (צדיק).

La Torah utilise le terme hébreu kadosh, qui signifie « saint », « séparé » et par extension « pur » (exempt de fautes, de taches), pour désigner Dieu, le « Saint, béni soit-Il », ha-Qadosh baroukh-Hou (הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא).

Nous constatons tout de suite que dans le judaïsme la notion de sainteté a – au moins – deux sens :

1° Une notion d’idéal de perfection personnelle ;

2° Une notion de séparation ;

1) La notion d’idéal de vie, nous le constatons n’est pas la même dans la culture occidentale et dans la culture juive. On pourrait dire que dans le christianisme, il y a un idéal de perfection pour ceux qui se connectent à Dieu par le Christ qui en est le reflet. Aussi le saint chrétien est celui qui ressemble au Christ et a atteint ce but de perfection.

Dans le judaïsme on ne parle pas de « saint » mais de juste, c’est déjà une différence importante. Ensuite, lorsqu’on parle d’une personne juste on pense au personnage de la Torah qui en est le modèle, Joseph.

C’est un homme qui a toute sa vie évité le péché, il est resté droit. On ne dit pas qu’il est parfait ou qu’il ressemblerait à Dieu, on dit simplement qu’il n’est pas tombé. Il y a donc des nuances et des points communs avec la notion chrétienne de sainteté.

Mais cette notion de personnage idéal dans la Bible ne serait pas complète sans un second personnage aussi « haut » que Joseph le fils de Jacob et cependant très différent ; il s’agit du roi David. Cet homme idéal est loin d’avoir été droit toute sa vie, il est même officiellement tombé dans le péché (avec Bat Sheva la femme de Urie, à cause du sang versé dans les guerres).

David, comme son ancêtre Yéhouda le fils de Jacob est un homme qui a chuté et s’est relevé. Cependant, malgré sa passion qui l’entraîne parfois hors du chemin droit, il n’a jamais lâché son Dieu, le Dieu d’Israël.

Pour toutes ces raisons ici très résumées nous pouvons percevoir le malentendu entre la mentalité chrétienne et la mentalité des descendants de Yéhouda, les Yéhoudim, les Juifs.

En effet, ce qui compte le plus pour un Juif ce n’est pas d’être parfait mais toujours en voie de perfectionnement. Ce qui est important c’est d’aimer la vie même si parfois cette amour peut faire dévier de la rectitude absolue. Il y a la mitsva, la règle, la loi, et il y a la manière de l’appliquer.

Il y a la Torah et il y a aussi la guémara, le Talmud. Dans l’esprit du judaïsme il y a une souplesse que l’on ne retrouve pas dans la mentalité occidentale de culture chrétienne (on peut cependant aussi trouver parfois dans certaines communautés juives une sorte de mentalité « chrétienne » obtuse…).

Je ne veux pas aller plus loin dans cette réflexion sur la notion de sainteté personnelle mais plutôt aborder avec audace et délicatesse la notion de sainteté dans le sens de séparation.

2) En effet le terme hébreu kadosh, signifie à la fois « saint » et « séparé ». « Soyez saints, parce que Je suis saint » (Lévitique 19,2 et 20,26), dit HaChem… « Saint » ça veut donc dire mis à part, à l’écart des autres peuples. C’est insupportable. Un non juif qui cherche Dieu ne peut le trouver que dans le peuple juif et lorsqu’il s’en approche il se fait refouler. S’il lui vient à l’idée de se convertir il se fait encore plus (re)jeter. Il y a de quoi avoir la haine, non ? La haine de qui ? La haine de Dieu.

En effet les enfants d’Israël ne font qu’obéir à ce que leur a demandé HaChem. Il leur a demandé d’être saints. Et lui aussi a voulu être « à part », séparé (transcendant). Il est au-delà de toute pensée et même de toute religion. On ne peut pas le voir, le toucher… et pourtant Il nous attire, Il nous aime, Il désire être aimé. C’est paradoxal, illogique.

Pourquoi les Juifs auraient-ils le privilège d’être plus près de Lui ? C’est injuste. Les Juifs ont payé très cher cette injustice, ce privilège. Depuis qu’Israël est Israël, et même depuis Abraham, les Hébreux sont persécutés parce qu’ils ne veulent pas partager leur trésor. Leur trésor c’est la lumière d’HaChem. Et c’est lui-même qui leur a demandé de protéger ce trésor. Pour toujours ?

A mon avis non. Et je ne suis pas le seul à penser que ce qui a été décidé peut évoluer. HaChem ne change pas d’avis mais le monde a une histoire, une progression. Et selon certains (grands) rabbins nous sommes dans le temps où il est bon de transgresser certaines règles de la Torah : désormais il est recommandé de diffuser la Lumière aux Goyim. C’est par exemple ce que déclare le rav Itskhak Ginsburg 1.

Comment la diffuser ? Par youtube ? Par les livres ? Par mille moyens modernes. Cependant ce n’est qu’au désert qu’HaChem peut parler au cœur. Il ne suffit pas de donner la lumière, un enseignement, des connaissances ; le plus difficile est de préparer son cœur à recevoir la lumière. Et ensuite de la digérer. C’est ça le tikoun (la réparation, la guérison). Sans ce travail sur la réceptivité toute lumière est vaine, elle glisse comme sur les plumes d’un canard.

Alors comment, finalement, respecter le commandement de séparation tout en le transgressant sans le transgresser ? Il faut être juif pour parvenir à rendre possible ce qui semble impossible… En Israël cela se fait plus facilement qu’en galout. Même si en apparence les hilonim s’opposent au datim, je ne pense pas qu’il y ait une véritable fracture entre les deux, elle partielle, superficielle, elle est réparable.

Et même s’il y a une frontière entre Palestiniens et Israéliens, je sais qu’il y a de nombreux points de jonction, même s’ils sont petits et peu médiatisés. Le problème le plus profond est à mon avis entre la mentalité d’Esav (la mentalité occidentale) et la mentalité juive qui dans l’ensemble (hilonim comme datim) respecte l’injonction divine « soyez un peuple séparé ».

Ce qui permet aujourd’hui de transgresser sans transgresser cet ordre divin qui a sauvé le peuple juif et lui a causé simultanément tant de souffrances, c’est l’existence d’Israël. Cette mutation d’identité qui est en train de s’opérer sous nos yeux depuis un siècle devra permettre à terme la réconciliation de Jacob et Esav.

Cette réconciliation est certes dangereuse pour l’identité juive. Elle ne l’est néanmoins pas pour « l’identité Israël ». Pourquoi ? Parce que l’identité Israël est tout à la fois religion, nationalité, culture et même âme enracinée dans le terroir israélien. Cette puissante identité rend possible la rencontre avec « l’autre », le frère jumeau, l’Occidental. Cette rencontre est celle de deux définitions de la sainteté.

Pour aller un peu plus loin dans l’immensité de cette notion on pourrait étendre sa définition à deux autres lieux de sainteté, l’union conjugale et la terre d’Israël.

L’union conjugale est le lieu de sainteté par excellence :

« La prétendue incompatibilité entre sexualité et spiritualité – plus précisément, leur nature antithétique – est une notion qui, bien qu’extérieure à la pensée juive, est cependant attribuée par beaucoup à la philosophie juive, dans le cadre d’une plus vaste prétendue « morale judéo-chrétienne », en réalité totalement mythique.

Peu de sujets ont causé autant de tort que cette méprise largement répandue. Les rapports conjugaux sont le Saint Temple des relations humaines. À l’opposé des dogmes chrétiens, dans lesquels le mariage est vu comme une concession à la faiblesse de la chair et où le célibat est élevé au rang de vertu, la Torah accorde au lien conjugal une place particulièrement élevée et sainte.

Dans le cadre de cette union consacrée, l’expression de la sexualité humaine est une injonction, une mitsva. C’est même la toute première mitsva dans la Torah et est considéré comme l’un des comportements humains les plus saints. » (suite de cet article de Rivkah Slonim sur fr.chabad.org)

Et concernant la sainteté de la terre d’Israël, c’est le rav Kook qui en parle le mieux :

« Le flux de sainteté qui a été initié en terre d’Israël recueille toutes les étincelles de sainteté qui se trouvent à l’extérieur d’Israël, dans tous les recoins, et il les ramène à lui par sa force d’attraction.

Plus il devient pénible de supporter l’air de l’extérieur d’Israël, plus on ressent l’atmosphère viciée d’une terre impure, et plus il s’avère que la sainteté de la terre d’Israël s’est enracinées profondément. C’est un signe que la Bonté suprême ne laissera pas se perdre celui qui a mérité de trouver refuge à l’ombre limpide de la terre de vie, même dans son éloignement et son errance, même en exil et au pays de ses pérégrinations. » (Persistance de la sainteté reçue en Érets-Israël, sur le site ravkook-lumieres.com)

Le Rav Léon Ashkenazi (Manitou), définit la sainteté (kedoucha) comme une unification des contraires. J’aime bien cette définition parce qu’elle contient tout en très peu de mots. Elle me permet de revenir à l’idée de départ de cet article, les différences de définitions de la sainteté dans la culture occidentale (le christianisme) et la culture d’Israël (le judaïsme).

Nous sommes ici dans des visions contradictoires de la sainteté. Si nous écoutons Manitou il y a ici une piste intéressante : la confrontation des deux ne serait-elle pas une manière de réaliser la sainteté ? En effet, unir les contraires c’est aussi unir Esav et Jacob. Les deux frères qui s’opposent sont indispensables l’un à l’autre, chacun se définissant par rapport à l’autre.

Comment unir ces deux contraires sans que l’un détruise l’autre ? Selon la Torah leur égalité serait fatale à Jacob, il faut que l’aîné soit soumis au second (Berechit 25,23, citation reprise dans le Nouveau Testament en Romains 9,2). Cela me fait penser au Tao où le Yin et le Yang sont en parfait équilibre mais le Yin domine légèrement. Il est dangereux de réconcilier Esav et Jacob mais pas Esvav et Israël.

Ce que je veux dire ici c’est que c’est surtout sur la terre d’Israël que se joue cette réconciliation ; ailleurs elle est peut-être plus facile mais malheureusement trop superficielle. En galout le juif reste un étranger ; il est en exil. En Israël c’est l’Occidental, le chrétien qui est un étranger, un guer. Cette position d’étranger, d’accueilli, permet une relation féconde où la sainteté de la terre d’Israël peut se révéler.

1. https://yeshivahibour.wordpress.com/2020/03/08/une-revolution-les-juifs-commencent-a-offrir-la-torah-aux-non-juifs/

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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