S.Courtois & M.Lazar, Histoire du Parti communiste français

Le Parti communiste français, à lui seul, constitue un monde avec ses hiérarchies, ses pratiques et ses mœurs spécifiques. Pour comprendre ce qui s’est vraiment passé, il faut lire avant tout la lumineuse introduction de ce livre qui remet les choses à leur place. Ce qui s’est passé en France, Place du colonel Fabien, haut lieu du communisme hexagonal est pratiquement unique en son genre. Depuis 1920, ce Parti s’est constitué d’alluvions successives, exigeant de ses membres ou adeptes une absolue discipline et réussissant à séduire les meilleurs de nos intellectuels qui s’en firent soit les zélés missionnaires soit les intransigeants compagnons de route.

On me permettra de parler de ma propre vue des choses puisque les grandes périodes de l’hégémonie du Parti couvrent mes années d’études supérieures. Au début des années soixante-dix, alors qu’il s’engageait dans la voie inexorable du déclin et de la disparition totale, comme aujourd’hui, le PCF avoisinait les 20-25% des suffrages, au point de participer à un Programme Commun de la gauche. Et d’envoyer des ministres communistes au gouvernement.

François Mitterrand, loin d’aider les communistes à plumer la volaille socialiste (sic) a réussi l’opération inverse. Il a réduit considérablement l’influence, et partant, les ambitions d’un Parti qui ressemble de plus en plus à une église avec ses rites religieux, ses mystères, sa vocation et ses rites d’initiation. Les auteurs montrent dès l’introduction que l’émergence d’un tel PCF ne relève pas du hasard, ce Parti avait avec l’URSS des relations très intimes. Il était considéré comme le part-frère par excellence…

Et pendant la Seconde Guerre mondiale, il a obéi sans sourciller à la politique étrangère du grand frère qui signait le Pacte germano-soviétique. On parlait alors des Moscoutaires, des militants qui plaçaient l’adhésion à la politique soviétique au-dessus de l’intérêt de leur pays d’origine. L’un de leurs dirigeants charismatiques s’était d’ailleurs réfugié à Moscou, au vu et au su de tous.

Dans l’Europe de l’immédiat après-guerre, certaines puissances occidentales, notamment les USA, craignaient de voir la France basculer dans le giron soviétique, tant la part des communistes à la Résistance avait été forte. C’est avec précaution que l’on finit par désarmer des milices devenues très dangereuses. Et comme l’Italie, la France focalisait sur elle les craintes des USA.

Mais ce qui frappe, c’est la chute progressive du PCF dans les consultations électorales maïas plus largement encore dans le choix politique de la population. Vu de l’extérieur, le monolithisme du PCF paraissait granitique, en réalité le ver était déjà dans le fruit, et depuis les attaques frontales de l’historienne Annie Kriegel (sa thèse de doctorat sur les origines du PCF) l’édifice communiste mondial était menacé et condamné à disparaître, sauf à changer entièrement son fusil d’épaule. Ce changement de paradigme ne survint pas.

Il faut se souvenir que le PCF a suivi sans rechigner le PCUS malgré l’invasion de l’Afghanistan. Georges Marchais avait à cette époque-là, parlé de bilan globalement positif… En 1981, le score de Marchais à l’élection présidentielle marque les débuts du déclin. Qui s’avèrera inexorable.

L’alignement sur Moscou, une interprétation fautive des rapports de force au sein de la société où les ouvriers devenaient de plus en plus rares, alimentant l’expansion de ce qu’on nommait alors, la classe moyenne. Au pluriel ou au singulier. Les aspirations des électeurs n’étaient plus les mêmes. Parallèlement à toutes ces mutations, même la fidèle centrale syndicale de la CGT (courroie de transmission du PCF) se mit à battre de l’aile.

Les dirigeants du PCF étaient devenus prisonniers de leur mythologie du marxisme et du léninisme : ils ne pouvaient pas imaginer que les deux piliers du communisme n’advient pas la science infuse. On continuait donc à évaluer les rapports sociaux selon les bonnes vieilles méthodes qui se révélèrent périmées. Tout l’édifice communiste s’écroulai ; même le journal L’humanité n’intéressait plus grand’ monde. Qui consentirait à lire des éditoriaux tournant le dos à la réalité…

Quant on passe en revue les dix chapitres détaillés de ce livre, on a l’impression de lire la chronique d’une mort annoncée. Lorsque tout l’édifice s’écroule, les spectateurs et les acteurs de premier plan ne sont pas très étonnés. On se souvient de la phrase à la fois sibylline et prophétique de Gorbatchev devant les dirigeants est-allemands : vous serez bientôt balayés par le vent de l’Histoire ! C’est en substance le message délivré à une direction qui ne savait plus à quel saint se vouer (sic). Et qui finira piteusement par capituler.

La chute de l’URSS et des autres démocraties populaires a aussi scellé le destin du communisme européen. Même les manœuvres du type compromis historique à l’italienne (tEnrico Berlinguer) n’ont pas pu freiner la descente aux enfers.

A partir de quelles sources peut on faire l’histoire du PCF ? Surtout quand on connait les méthodes prônées par les dirigeants qui considéraient la moindre critique comme de l’anticommunisme primaire… Dénoncer les vilénies soviétiques et les horreurs staliniennes relevait de la calomnie. Cette indisponibilité des sources, fiables et sérieuses, a longtemps permis à la parole communiste de s’imposer comme seule source de travail. Dénoncer les purges staliniennes, la négation des droits de l’homme, l’absence totale de liberté, tout cela était réfuté par les dirigeants communistes comme une lutte idéologique et non comme de l’historiographie. Les chercheurs étaient donc réduits à exploiter tout matériau s’offrant à eux.

Lorsque la chute a fini par se produire, certaines archives furent mises à la disposition des chercheurs et des historiens. Mais dès 1974, Soljenitsyne avait dénoncé dans son Archipel du Goulag toutes les horreurs du système soviétique. Et pourtant, il faudra attendre encore 15 années afin de voir mourir cette révolution bolchevique qui avait mis soixante-dix ans à dévorer ses enfants.

Cette réédition de l’Histoire du Parti communiste française rendra bien des services par la profondeur de ses analyses et la simplicité de son style.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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