Ruth Bader Ginsburg et le “Tikkun Olam” : Une fable politique juive américaine

La juge de la Cour suprême des États-Unis, Ruth Bader Ginsburg, s'exprime après la projection de «RBG», le documentaire sur elle, à Jérusalem, le jeudi 5 juillet 2018. (Photo AP / Caron Creighton)
La juge de la Cour suprême des États-Unis, Ruth Bader Ginsburg, s'exprime après la projection de «RBG», le documentaire sur elle, à Jérusalem, le jeudi 5 juillet 2018. (Photo AP / Caron Creighton)

Une femme d’exception, captivant biopic consacré à Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour suprême des Etats-Unis décédée la semaine dernière, relate le parcours exceptionnel de cette fille d’immigrants juifs de Russie, devenue professeur de droit puis juge de la plus haute juridiction, au sein de la plus grande démocratie au monde.

Au-delà de la success-story, caractéristique de la grande nation américaine et des chances qu’elle sait offrir aux meilleurs de ses enfants, le film montre surtout comment la juge Bader Ginsburg a fait évoluer le droit américain, en tant que membre de l’American Civil Liberties Union, en prenant pour cible des lois discriminatoires contre les femmes et en transformant la Cour suprême en instrument d’empowerment et d’amélioration de la condition féminine.

La Cour suprême américaine est effectivement devenue, depuis le début des années 1970 notamment, un formidable instrument de transformation politique et sociétale. Non contente de “dire le droit” et d’interpréter les textes votés par les deux chambres du Congrès, elle est devenue créatrice de droit, et son pouvoir excède – sur de nombreux sujets, souvent essentiels – celui des élus du peuple siégeant au Capitole.

Et c’est là que, comme le proclame l’affiche du film, “son histoire a changé l’histoire” et que l’itinéraire de la petite Ruth Ginsburg quitte la petite histoire, pour entrer dans la grande. Le récit de cette évolution et de la montée en puissance de la Cour suprême est sans doute une des pages les plus intéressantes de l’histoire américaine récente, et aussi de l’histoire des démocraties occidentales en général (1).

Bader Ginsburg et Israël : une relation ambivalente

Interrogé sur les ondes de la radio de Tsahal, au lendemain de Rosh Hashana, l’ancien président de la Cour suprême d’Israël Aharon Barak a refusé de se prononcer pour ou contre la politique du président Trump, au grand dépit du journaliste qui l’interrogeait.

Mais il lui a confié deux remarques, bien plus intéressantes qu’un énième témoignage de Trump-bashing : il a révélé que la juge Bader Ginsburg “admirait beaucoup la Cour suprême israélienne” et qu’elle “partageait avec lui (Barak) la même conception du rôle du juge pour interpréter la loi”.

En réalité, la relation qu’entretenait Ruth Bader-Ginsburg avec Israël était – de l’aveu même du journal Ha’aretz – une relation marquée par une proximité ambivalente, comme celle de l’ensemble de la gauche juive américaine.

Evoquant ses origines juives, lors d’une soirée donnée en son honneur à la cinémathèque de Jérusalem, Bader Ginsburg expliquait ainsi comment “le concept de tikkun olam” avait marqué son héritage juif.

Pour comprendre tout ce que cette petite phrase signifie, il faut s’arrêter sur le concept de Tikkun Olam. Il s’agit en effet d’un véritable mot-codé, dont le signifiant – pour un large pan du judaïsme américain – va bien au-delà de sa traduction littérale : “réparation du monde”.

En réalité, comme l’explique Jonathan Neumann dans un essai passionnant paru en 2018 (2), il s’agit d’un concept-clé pour comprendre les engagements politiques de la gauche juive américaine et sa participation au mouvement en faveur de la “justice sociale” : en somme, tout ce que représentait Bader Ginsburg.

Tikkun Olam : falsification et politisation d’un concept juif

Historiquement, ce concept est étroitement lié au mouvement de la Réforme juive, né en Allemagne et implanté aux Etats-Unis au début du XIXe siècle. Mais le Tikkun Olam a progressivement conquis des cercles toujours plus larges du judaïsme américain, du mouvement reconstructionniste au judaïsme conservative, et jusqu’à certaines franges de l’orthodoxie.

Or, selon Neumann, l’histoire de cette réussite conceptuelle est avant tout celle d’une falsification : en effet, explique-t-il, la notion hébraïque authentique du Tikkun Olam n’a rien à voir avec le combat pour la justice sociale de la gauche juive américaine.

L’expression, qui apparaît dans le texte originel de la prière Aleynou, récitée trois fois par jour, signifie en effet “établir le monde sous le Royaume de Dieu” (לתכן עולם) et non pas “réparer le monde (לתקן עולם) en tant que Royaume de Dieu” (3). Selon Neumann, plusieurs anciens livres de prières, yéménites notamment, comporteraient encore la version originale, לתכן עולם.

Mais plus encore que cette transformation linguistique, c’est l’utilisation politique qui a été faite du Tikkun Olam qui est lourde de conséquences. Aux yeux des militants juifs de la gauche américaine, la notion de Tikkun Olam a permis de donner un tampon de légitimité (ou de cacherout) à leurs engagements les plus éloignés du judaïsme traditionnel, contre la guerre au Vietnam ou pour un Etat palestinien.

Ainsi, un activiste juif radical, Michaël Lerner, (qui s’était marié devant une pièce montée ornée du slogan “Détruisons la monogamie”, en échangeant des anneaux fabriqués à partir du fuselage d’un avion abattu par les Vietcongs) (3), a donné le nom de Tikkun à son magazine, visant à “réparer et transformer le monde” selon l’agenda de la gauche juive la plus radicale.

Comme l’avait fait remarquer il y a déjà longtemps le rédacteur en chef de la revue juive américaine Commentary, Norman Podhoretz, le judaïsme libéral américain est devenu à de nombreux égards une nouvelle religion (ce qui n’est pas étonnant si l’on considère sa filiation avec la Réforme juive allemande, visant à faire du judaïsme une “copie” du protestantisme de l’époque).

En faisant du Tikkun Olam l’aleph et le tav de leur conception du judaïsme, ces militants juifs américains ont effectivement donné naissance à une nouvelle religion politique, qui n’a pas grand chose à voir avec la tradition juive. Quel rapport avec la juge Bader Ginsburg ?

Au-delà de son combat méritoire pour l’empowerment des femmes américaines, celle-ci est devenue un symbole et une icône de la gauche juive et de l’ensemble du camp “liberal” aux États-Unis.

Or les Juifs “libéral”, à l’encontre des militants juifs révolutionnaires du début du 20e siècle – qui avaient renoncé à leur judaïsme pour embrasser la Révolution – prétendent jouer sur les deux tableaux ou “danser dans deux mariages à la fois” : ils voudraient faire passer leur engagement politique pour l’expression la plus authentique du “message juif” bien compris (5).

Au nom du “tikkun Olam”, la gauche juive aux Etats-Unis (et ailleurs) s’est ainsi livrée à une véritable captation d’héritage du judaïsme, ou pour reprendre l’expression de Jonathan Neumann, à un “rebranding du marxisme en judaïsme”.

Le judaïsme, est-il besoin de le préciser, n’est ni de gauche ni de droite, concepts politiques réducteurs dans lesquels on ne peut enfermer la tradition vivante d’Israël.

Mais la récupération politique de la notion de Tikkun Olam et de “justice sociale” par la gauche juive américaine ne saurait effacer l’appel à la justice de la Bible hébraïque et des Prophètes, qui va bien au-delà d’un quelconque engagement politique partisan.

Car l’idéal d’une société juste, en Israël,et ailleurs, reste encore à accomplir, et aucun parti ou mouvement ne peuvent s’en arroger l’exclusivité, de même qu’ils ne peuvent s’en affranchir. לשנה טובה תכתבו ותחתמו

(1) Sur cette évolution dans le cas israélien, je renvoie à mes articles sur le sujet.

(2) J. Neumann, To heal the World? All point book 2018, sous-titré : “Comment la gauche juive corrompt le judaïsme et met en danger Israël”.

(3) Voir aussi sur ce sujet, Mitchell First, “Aleinu: Obligation to Fix the World or the Text ?

(4) Anecdote rapportée par Jonathan Neuman dans son livre To Heal the World ?.

(5) On trouve un exemple quelque peu similaire en France avec la femme-rabbin Delphine Horvilleur, représentante très médiatisée d’un judaïsme-soft et politiquement correct, qui donne un “parfum” de judaïsme aux idées progressistes les plus en vogue.

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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