Rudy Reichstadt : « On doit poser la question de la responsabilité pénale des producteurs de contenus complotistes »
Pour le fondateur de Conspiracy Watch, la société ne peut trouver son salut si on laisse le complotisme polluer notre espace de débat public. Il faut l’analyser autrement et commencer par arrêter de l’excuser.
Lev haïr : La pénalisation de la provocation à la haine raciale n’est pas à la hauteur de la caisse de résonance provoquée par l’expression de cette haine dans l’espace public. Comment y remédier ?
« Ce que l’on observe dans la vraie vie n’est que le reflet de ce que l’on observe en ligne. L’espace numérique constitue une chambre d’écho pour des messages toxiques à caractère pseudo-scientifique, complotiste, diffamatoire, raciste, voire négationniste.
Contrairement à une idée reçue tenace, ces contenus, peu poursuivis, sont rarement sanctionnés. La réponse ne peut donc être uniquement pénale, ne serait-ce que parce que le temps de l’instruction judiciaire, du procès contradictoire est sans commune mesure avec celui des médias, sommés de réagir à l’actualité. Il revient à la société civile de contre-argumenter, d’occuper le terrain médiatique, de mener la bataille de la Raison contre ces contenus ».
Lev haïr : Désormais, les téléspectateurs de France Tv disposent des sources journalistiques. Comment l’analyser ?
« Cette démarche bienvenue est une manière de répondre à la demande de transparence qu’exprime une fraction du public, l’un des reproches majeurs adressé aux médias étant la manipulation. On peut toutefois douter que cela fasse reculer significativement la désinformation. Combien parmi les plus perméables aux fausses informations vont consulter ces sources ? Les opérations de désinformation sont d’autant plus efficaces qu’elles trouvent une alliée de poids dans la multiplicité des sources disponibles dans lesquelles il est difficile de trier le fiable du douteux.
N’ayons pas la présomption de penser que nous sommes tous bien informés ; l’être médiocrement suppose un effort quotidien et notre niveau d’information est globalement lacunaire. Or une partie du public n’ayant pas conscience de ne pas être correctement informé ne voit aucun problème à se forger des opinions hardies sur des sujets complexes ».
Lev haïr : Certains médias sont devenus des repaires covido-sceptiques. Lutter contre le complotisme, une mission impossible ?
« FranceSoir est devenu un média de la réinfosphère n’hésitant pas à appeler au renversement du Président Macron. Lutter contre les théories du complot n’est pas impossible. On gagne uniquement les batailles menées. Nous bénéficions d’une presse pluraliste. La concentration capitalistique des médias privés pourrait poser problème.
Mais la plupart des journalistes travaillent dans une relative indépendance garantie constitutionnellement, bornée seulement par les moyens économiques dont ils disposent (d’où la nécessité de soutenir la presse professionnelle, y compris par des aides publiques) et par leurs propres biais idéologiques. En France, rien ne peut empêcher d’enquêter librement, de publier des informations potentiellement dérangeantes. Qui entrave la liberté de la presse à part les fanatiques promettant les pires châtiments ? Ne confondons pas complotisme et défiance.
On pense qu’il suffirait de restaurer un lien de confiance qui aurait été rompu on ne sait trop par qui, pour que tout rentre dans l’ordre. Les complotistes ne rejettent pas tous les médias mais sélectionnent et rejettent ceux étiquetés mainstream qu’ils jugent « manipulateurs », « soumis » au profit de médias alternatifs auxquels ils croient aveuglément. Le complotisme ne procède pas d’un excès mais d’un déficit d’esprit critique. L’attention accordée aux fausses informations n’est pas illimitée.
C’est du temps pris sur la connaissance validée scientifiquement et l’information à haute valeur ajoutée produite par des journalistes professionnels, parfois au péril de leurs vies. Informer n’est pas relayer des rumeurs anonymement depuis son écran.
Doit être posée la question de la responsabilité pénale des producteurs de contenus monétisant leurs médias, tout en portant des accusations calomnieuses avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur notre capacité à vivre en démocratie ».

