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Rothschild, délire viral

Jean décortique les thèses complotistes qui font rage en France

Une série d’incidents antisémites en parallèle aux manifestations, auront marqué la crise des gilets jaunes. Certains évènements étaient directement associés à l’un des « actes » ayant rythmé chaque samedi depuis quatre mois et demi – agression contre Alain Finkielkraut, agressions verbales à Strasbourg, Toulouse ou ailleurs ; on a vu aussi des tags ou des messages adressés à des élus, associant menaces et antisémitisme.

Certaines publications présentant des enquêtes et des analyses d’experts, auront relevé une thématique récurrente, celle des Rothschild dont le nom a été très souvent associé à celui d’Emmanuel Macron ; et cela, aussi bien sous forme virtuelle sur des pages Facebook, que dans la rue et sur des pancartes. A-t-on accordé assez d’importance à ce dernier phénomène ? Certainement pas.

On a eu droit à des plaidoiries des soutiens des gilets jaunes, certains ressortant le fameux « Macron président des riches » et son début de carrière à la banque Rothschild comme seules explications. C’est ignorer plusieurs éléments que je vais essayer de résumer dans cet article : « Macron – Rothschild », ce n’était pas une trouvaille de ce mouvement présenté comme entièrement spontané, mais un discours de l’extrême-droite déjà entendu au moment de l’élection présidentielle ; « Rothschild, la pieuvre financière », était d’abord un mythe ancien qui ne demandait qu’à ressortir de sa boite, en cette période où l’antisémitisme revient ; au-delà du mythe de leur toute puissance, la légende sulfureuse autour des Rothschild s’est enrichie sur Internet au fil des années d’autres fantasmes délirants, qui contribuent à exciter les potentiels pogromistes de demain ; mais surtout, un discours structuré, argumenté autour d’un nouveau mythe – celui de l’esclavage par une dette imposée artificiellement – a donné une force effrayante à cet antisémitisme 2.0, qui sort du virtuel pour envahir nos rues.

Choses vues et lues chez les gilets jaunes

Conspiracy Watch a repris, dans un tweet le 2 décembre, les propos d’une manifestante affirmant à l’AFP que Macron était un « pion de Rothschild et de Goldman Sachs ». Le 11 janvier, « La République du Centre » illustrait un article avec la photo d’un manifestant portant une pancarte avec les mentions « Macron – Attali – Rothschild – Dette » et « asservissement des peuples ». Le 16 décembre, « Le Télégramme » – quotidien breton – publiait une photo d’un groupe de manifestants avec une pancarte où était écrit « Retrait loi Rothschild » ; mais, bien entendu, il y eut le même genre de pancartes en divers endroits de France, et on ne peut en faire une compilation compète.

Une jeune chanteuse blonde allait très vite créer l’hymne à succès des gilets jaunes, en détournant une chanson de Michel Fugain, « Les gentils, les méchants » : dans les paroles, « l’ENA Rothschild Bercy » illustraient un raccourci de la carrière d’Emmanuel Macron ; une chanson créant le « buzz » avec un succès viral, mais qui aussi la fit accuser d’antisémitisme en raison de sa « dédicace » à BHL et Cohn-Bendit. Cette thématique obsessionnelle des Rothschild allait donner lieu à un « évènement Facebook », un appel à manifester devant la succursale de Lyon de la fameuse banque, manifestation heureusement très peu suivie sans doute en raison de la présence importante des forces de l’ordre. Il y eut aussi une action « commando » de gilets jaunes particulièrement virulents, cette fois devant une agence Rothschild à Paris, avec tracts et propos publics dénonçant « l’esclavage par l’usure », voir cette vidéo.

Macron – Rothschild, un discours de 2017 déjà

En février 2017, alertée par l’association récurrente du nom « Rothschild » à celui qui n’était encore que le candidat Macron, Hélène de Gunzburg proposait un texte pour la rubrique « Idées » du journal « Libération ». Elle y écrivait notamment ceci : « Dans la mémoire de notre pays le nom Rothschild est associé à la banque, à la richesse et à la finance internationale, aux « lobbies » qui dirigent le monde, aux mécènes qui accaparent le monde culturel et médiatique, aux usuriers qui corrompent les hommes politiques, à ceux qui manipulent l’argent cosmopolite, bref aux « juifs » et je dirais même plus au juif Süss celui du film culte de la propagande nazie ou à ceux du protocole des sages de Sion, ce célèbre « faux » qui justifia toutes les fantasmes antisémites et génocidaires des nazis et qui est d’ailleurs réactivé aujourd’hui en ces temps de fort complotisme, dans certains cercles antisémites. » Malgré une lettre de relance à Laurent Joffrin, son texte ne fut pas publié. Elle livra son courrier et l’article refusé dans une publication du blog « Lignes de crêtes ».

Ce lien « Macron – Rothschild », allait tout dernièrement être rappelé en direct au président lors d’un débat public : et il eut le mérite de dire qu’on ne lui aurait pas reproché d’avoir travaillé dans une autre banque, et « qu’il y avait des relents qui ne lui plaisaient pas ».

Rothschild, mythe ancien et ignorance crasse

Pourquoi cette référence inépuisable à la toute-puissance des Rothschild ? Dans un dialogue entre Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême-droite, et Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, il fut rappelé que la présence de la famille dans plusieurs pays alimentait facilement le fantasme de la « pieuvre financière » apatride ; mais aussi que la fortune de la famille la situait seulement au 1.500ème rang mondial. Dans le monde d’aujourd’hui, des banques chinoises occupent le peloton de tête des établissements financiers. Une rapide recherche révèle que plusieurs pays du Golfe – Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, Koweït, Qatar – disposent de fonds souverains de centaines de milliards de dollars, très loin devant la fortune personnelle, par exemple, de Benjamin de Rothschild classé au 21ème rang en France avec 5 milliards d’euros, dans un article de « Challenge ». Il y a aussi, bien sûr, la confusion entre gestion d’actifs au niveau de banques privées, et argent possédé par une personne physique : mais qu’est-ce que cela peut peser au niveau d’un militant gilet jaune ?

Ce n’est pas être méprisant que de rappeler les données des différents enquêtes publiées à propos de ce mouvement : population faisant face à de réels problèmes financiers, d’un niveau éducatif moins élevé que la moyenne nationale, elle ne peut pas connaitre ces données ne lisant pas les journaux, journaux par ailleurs diabolisés et discrédités comme « appartenant à des milliardaires » ; tout le monde se souvient des agressions répétées contre la presse et les journalistes, pendant les manifestations ou les jours de la semaine.

Ce public-là, ne « s’informant » que sur Internet et incapable d’évaluer les sources, est logiquement beaucoup plus sensible que la moyenne nationale aux différentes théories du complot, du type « Grand remplacement », « Les illuminatis sont une organisation secrète qui cherche à manipuler l’opinion », ou « Il existe un complot sioniste à l’échelle internationale » (44% de réponses positives pour ce mythe antisémite carrément nazi).

Dans ces conditions, aussi, comment ne pas comprendre le succès d’un discours totalement loufoque comme celui de cette courte vidéo, affirmant que « 1) Les Rothschild règnent sur les 1% de riches qui contrôlent toute la population de la terre, avec une richesse estimée de 500 millions de milliards d’euros, 2) Tout cet argent provient de toutes les banques centrales contrôlées par eux, en fait toutes sauf trois aujourd’hui (sic) ».

La dette ou « l’esclavage par l’usure » : l’économie revue pour les nuls

Les « décodeurs » du journal « Le Monde » ont publié une enquête portant sur les 74 messages les plus partagés sur les pages Facebook des gilets jaunes, avec 1,7 millions de vues au total. Parmi le tiers d’affirmations jugées fausses et partagées, celle qui affirme que la dette a été créé par la « loi Pompidou Rothschild de 1973 ». Et ceci nous ramène au mythe des « banques centrales Rothschild » et au délire de la « dette artificielle ». Résumons la vision primaire diffusée sur Internet – en particulier sur ce site complotiste – et que gobent des millions de Français, bien au-delà des gilets jaunes militants : « avant il n’y avait pas de dette nationale, l’État pouvait emprunter à la Banque de France sans intérêts, or c’est devenu impossible, la faute aux Rothschild qui ont mis la main sur toutes les banques centrales ».

Un lycéen de terminale ayant un minimum de jugeote pourrait, sans cours d’économie, comprendre qu’avec le vieillissement de la population, l’accroissement du pourcentage d’inactifs et diverses raisons objectives – l’important déficit commercial, le poids croissant de la redistribution, la diminution des recettes fiscales – l’État soit contraint d’emprunter sur les marchés ; et cela, davantage que dans des pays où la situation économique est plus saine comme l’Allemagne. Avec ou sans l’Euro, avec la BCE ou pas et même si les Rothschild n’existaient pas, le poids de la dette aurait pris de l’importance au fil des années : mais cela ne dit rien à des esprits frustes et primaires, arcboutés à la vision d’une France qui n’aurait pas changé depuis 50 ans au milieu d’un monde extérieur qui n’aurait pas évolué non plus !

« Libération » a publié un article sur l’absurdité des « Banques centrales Rothschild ». « Le Monde » et « Les Échos »  ont démonté le mythe complotiste de la « loi Pompidou Rothschild de 1973 », qui pollue Internet depuis des années et a fini par contaminer trop de gens. On éprouve de la peine en réalisant que dans la triste époque que nous vivons, il faille démontrer que des malfaisants mentent, alors même qu’aucun début de preuve ne vient étayer leurs affirmations. Mais le pire va au-delà de ces mensonges : en attribuant à une famille juive le rôle éternel de l’usurier qui étrangle une population laborieuse, ce discours complotiste libère une charge meurtrière qui risque d’exploser.

Rothschild, délires en tous genres

Il est bien sûr impossible de recenser tout ce qu’on trouve comme documents antisémites associés au mythe Rothschild, sites Internet, vidéos, blogs et en toutes les langues. L’excellent « Memri » , par exemple, rapporte régulièrement les propos délirants entendus sur des télévisions arabes, et il suffit de faire une rapide recherche Google pour être accablé. Le même « Memri », par exemple, a mis en ligne une vidéo enregistrée sur une télévision russe, avec les mensonges habituels sur cette famille, mais en plus – ce qui est particulièrement ignoble – reprenant un extrait d’un film de propagande nazi.

Car il ne suffit pas aux antisémites obsessionnels de pilonner sur le thème de l’usure pour déverser leur fiel. « Le libre penseur » est un blog totalement délirant, qui par exemple raconte une soi-disant « fête sataniste » en brodant à partir d’un bal masqué remontant à 1972. Une recherche « Rothschild + Pédophiles » fera aussi trouver des liens sordides, et je ne vais pas me salir en les reprenant ici. On aura compris que se porte toujours bien le thème antisémite du juif dépravé, ressorti des archives poussiéreuses d’une vieille extrême-droite datant de l’affaire Dreyfus.

Mais il y a aussi d’autres thématiques anciennes qui reprennent une nouvelle jeunesse avec les Rothschild en porte drapeau, par exemple celle du « juif fauteur de guerres ». Revoici donc la banque mythique débarquant en Libye en 2011, dans le cadre d’une intervention occidentale destinée uniquement à voler les 150 milliards de dollars de fonds souverains du pays : une partie du magot devant servir quelques années plus tard à financer Emmanuel Macron, futur président français : on ne s’ennuie jamais en allant sur le site complotiste de Thierry Meyssan !

On laissera pour la fin des sites toujours plus délirants, comme ce blog accusant les Rothschild d’avoir fait assassiner sept présidents des Etats-Unis ; l’incontournable référence complotiste Alterinfo qui révèle aux fins limiers la parenté entre Adolf Hitler et cette famille ; ou alors ce feu d’artifice final, trouvé dans un site à l’antisémitisme brutal, « La matrice juive », sous le titre « Ce n’est pas Macron qu’il faut virer mais Rothschild ».

Est-il besoin de le préciser ici ? La pseudo modération de Facebook ne trouvera aucune raison de répondre aux signalements lorsque ces horreurs seront partagées sur ce réseau social : personne n’est en effet offensé « pour sa religion », et tout un chacun a bien le droit de penser que le nom juif le plus célèbre est associé au meurtre, à la pédophilie, à la guerre, à l’usure, bref au mal absolu décliné sous toutes ses formes.

En guise de conclusion

Oui, l’antisémitisme virtuel sur Internet est sorti dans la rue dans le sillage des gilets jaunes, même si bien entendu tous ne sont pas antisémites. Oui, cette inquiétude pour la dette et la peur justifiée de la « financiarisation de l’économie » sont des réalités qu’on ne doit pas négliger.

Mais « le nom Rothschild » a servi de marqueur, et un stéréotype redoutable comme l’usure lui a été associé. C’est un évènement, politique, historique, sociologique de première importance et il faut s’en inquiéter sérieusement.

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris depuis plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld, et il est le producteur depuis 1997 sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre", consacrée à la connaissance du monde musulman. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF depuis 2009, il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam. Il s'intéressera plus précisément ici aux complexes relations inter-communautaires en France et ailleurs, et à l'actualité des états arabes et musulmans
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