Rotem est là !

Le courage n’est pas toujours l’apanage des héros de guerre ou de leaders politiques, culturels ou religieux. Il peut-être aussi la marque d’une simple femme présentatrice de télé-réalité et mannequin.

Rotem Séla présente, en compagnie de Assi Azar, et depuis quelques saisons de nombreux programmes de divertissement de la chaine 12. Assi est un homosexuel déclaré, toujours fier d’évoquer son mari, ses origines et sa pratique religieuse, sans jamais tomber dans l’outrance. Rotem, quant à elle, semble de prime abord correspondre au parfait prototype de la belle femme stupide. Mais le plus surprenant chez elle est qu’elle ne force jamais sa nature, riant de très bon coeur à toutes les blagues faites à ses dépends et avouant sans honte ses nombreuses lacunes. En cela elle touche un public nombreux, heureux de sourire à son auto-dérision, car avant toute chose elle apparaît toujours très naturelle dans ses propos et son attitude.

Mais vendredi dernier, dans ses posts sur les réseaux sociaux elle a stupéfait tout un pays, et je peux vous assurer, ici , que de retour d’un week-end de vacances à Chypre, les passagers ne parlait que d’elle dans l’avion du retour, tandis que tous les médias internet lançaient les sondages pour ou contre Rotem Séla !

Qu’avait-elle bien pu écrire ? Tout simplement une vérité. Une vérité dérangeante et qui nous interpelle tous, en tant que Juif et en tant que citoyen de l’Etat d’Israël.

Les campagnes électorales en Israël, comme dans de nombreux pays, sont sales et saignantes, les calomnies, les fake news dit-on plus souvent aujourd’hui, merci M. Trump, y sont omniprésentes et les slogans politiques orduriers. Et le Likoud, qui vient de se voir dépasser en intentions de vote par la coalition Gantz-Lapid, a sorti les bazookas pour discréditer son adversaire.

Bien évidemment qui dit bazooka au Likoud pense immédiatement à Oren Hazan, David Bittan et Miri Regev. Le premier, aigri par son piètre résultat aux primaires du parti, s’en est allé. Le second, empêtré dans une affaire de corruption, se résoud à se taire. Ne restait que Miri Regev, femme de convictions et qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Celle-ci a donc repris au cours d’une interview télévisée le nouveau slogan du Likoud : si vous ne votez pas Bibi, vous aurez Tibi, sous-entendu les Arabes. En clair si vous votez pour Gantz-Lapid, ils ne pourront gouvernez qu’avec une coalition comprenant les députés arabes israéliens. Sous-entendu encore : les arabes seront au pouvoir dans l’état juif. Histoire de bien inquiéter l’électorat juif. Ceci pris en résonance du post de Bibi, le jour de la dernière élection législative, qui sommait ses partisans d’aller voter pour lui, arguant que les arabes, eux, sortaient « comme des rats » pour voter.

Ahmad Tibi, c’est de lui dont il s’agit, est un député arabe israélien chevronné, ancien proche d’Arafat et provocateur patenté. Il n’inspire aucune sympathie ou proximité de pensée à Rotem Séla pas plus qu’à 80% de l’électorat israélien. Mais en le nommant, le Likoud de Bibi et Miri agite un épouvantail, dans le but de terroriser une population prête à ne plus lui donner sa confiance, et dans l’objectif évident de ramener au bercail du Likoud les brebis égarés, quitte à insulter ou au moins mépriser les 20% de la population arabe israélienne.

Et c’est ce que une femme que l’on imaginait idiote, Rotem Séla, n’a pas accepté et s’est empressé de publier un post sur les réseaux sociaux pour dénoncer le mépris de l’autre et l’incitation à la haine entre les communautés.

Très sincèrement on ne peut qu’admirer le courage d’une femme publique qui n’a que des coups à prendre par cette prise de position, et cela quelque soit notre position sur les faits eux-mêmes.

Car Rotem pose une question fondamentale qui se doit d’être débattue et Bibi qui a compris le danger s’est aussitôt empressé de remettre le débat en perspective en lui répondant très courtoisement.

Cette question essentielle se pose à la société israélienne toute entière. Les électeurs arabes peuvent-ils être par avance exclus en réalité d’un processus électoral, dont le but est la constitution d’une assemblée parlementaire qui désignera le gouvernement, alors qu’en droit ils y participent ? N’est-ce pas la limite de la notion d’un état-nation, juif en l’occurence, face à la nécessaire égalité des droits, et aussi des devoirs, de chacun de ses citoyens y compris non-juifs, garantie par toute démocratie ?

La réponse est bien loin d’être évidente mais nous ne pouvons pas éluder plus longtemps la question.

Et en cela, heureusement que Rotem était là.

à propos de l'auteur
Professionnel de Santé et diplômé d'HEC, Conseiller technique auprès du Ministre de la Santé, Ancien président de communauté et de la Fédération Nationale des Centres de Santé, il est aujourd'hui chef d'entreprise et consultant international en Management Stratégique de la Santé.
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